Développement de l'enfant
Ils ont 2 ou 3 ans, comptent en anglais, mais ne connaissent pas trois mots de français. Des enfants surexposé·es aux écrans qui parlent le « Youtublish ». Une réalité qui gagne du terrain depuis 2015 et est à l’origine de la création de CoSE, le Collectif Surexposition Écrans.
Elle se souvient parfaitement du moment où tout a basculé. C’était l’été 2021, elle venait d’accoucher de son deuxième enfant et s’était rendue en Tunisie pour bénéficier de l’aide de ses parents. « J’ai choisi la facilité et laissé ma fille de 14 mois regarder Peppa Pig six, sept heures par jour ». En l’espace d’un mois, la maman voit son ainée se renfermer sur elle-même. Alors qu’elle rigolait, frappait des mains et interagissait volontiers, la petite ne regarde plus les membres de sa famille. Pas même sa maman, sa figure d’attachement.
Autre maman, autre témoignage. « Après mon congé de maternité, j’ai repris mon travail d’esthéticienne. Je n’avais personne pour garder ma fille. À 3 mois, elle était devant les écrans cinq à six heures par jour. Je me disais que ça allait la faire parler. Nous-mêmes, on est accro. Personne ne m’a mise en garde pendant ma grossesse ou à sa naissance. On est seule dans la nature, il faut le dire ».
Ces témoignages ont été récoltés par Rémi Dybowski Douat au sein des consultations de la pédiatre Sylvie Dieu Osika à l’hôpital Jean Verdier en Seine-Saint-Denis (France). Pendant des mois, le journaliste infiltre ce dispositif unique en France dédié aux très jeunes enfants surexposé·es aux écrans. Un travail qui fait l’objet d’un podcast et offre une illustration saisissante de la problématique, car, si on a l’habitude de lire les recommandations, les témoignages de parents se font plus rares. A fortiori plus encore quand on parle de surexposition.
Peppa Pig, Baby Shark, Coco Melon, Titounis… Qu’importe le contenu pourvu que l’enfant ait l’hypnose. Retard de langage, repli sur soi, perte d’appétit pour le jeu, troubles du comportement : d’un·e enfant à l’autre, les signes sont similaires et proches de ceux caractéristiques du trouble du spectre de l’autisme. Les parents poussent la porte de la consultation du Sylvie Dieu Osika la boule au ventre. « Mon fils est-il autiste ? ». « Notre fille s’éteint ». « Je ne sais plus quoi faire ».
Cette détresse est parfaitement comprise par la pédiatre qui a ouvert une consultation dédiée pour accompagner les parents à sevrer leur enfant des écrans. Oui, on parle de sevrage quand les écrans sont omniprésents dans la vie de l’enfant avec des conséquences très préoccupantes. Certes, ce n’est pas simple. Il faut changer ses habitudes du tout au tout. Sortir beaucoup. Investir ou réinvestir dans les livres et les jouets, parler avec son enfant, nommer les choses, investir la relation...
Pour bien saisir les tenants et aboutissants, reprenons les choses depuis le début en compagnie de Sylvie Dieu Osika.
Comment cette consultation a-t-elle commencé ?
Sylvie Dieu Osika : « En tant que pédiatre, je vois des enfants passer tous les jours dans mes consultations depuis trente ans. À partir de 2015, j’ai commencé à observer des enfants qui présentaient des troubles du sommeil, du langage. Des enfants plus agités, intolérants aux frustrations, avec des difficultés de concentration, qui faisaient preuve de moins d’empathie. J’ai croisé ces observations avec mon mari, qui est aussi pédiatre, puis avec la psychologue Sabine Duflo. C’est ainsi qu’est né en 2017 le collectif CoSE avec des professionnels des quatre coins de la France qui partageaient leurs observations et préoccupations. C’est Sabine qui m’a suggéré d’interroger les parents sur l’usage des écrans au sein de leur famille. J’ai posé la question, sans formuler de jugement, et je suis tombée de ma chaise. C’est ainsi que m’est venue l’idée d’y consacrer une consultation pour disposer de plus de moyens. »
Quels sont les signaux qui poussent les parents à consulter ?
S. D. O. : « Ils viennent parce qu’ils constatent de l’impulsivité, une incapacité à se calmer. Ces enfants n’ont pas appris à manger ou à dormir sans écran, ils ne parlent pas puisque l’écran fait écran. Ça n’arrive pas du jour au lendemain, le premier moment où ça bascule, c’est pour essayer de calmer l’enfant ou pour le faire manger. C’est une exposition progressive, on donne d’abord cinq minutes pour le divertir, puis ça devient dix, puis vingt. Puis pendant les déplacements, dans les salles d’attente et, en définitive, tout le temps. Résultat : ces enfants ne parlent pas alors qu’à 2 ans ils devraient associer deux mots et, à 3 ans, faire de petites phrases. On constate aussi une perte d’interaction, ils ne regardent plus dans les yeux, ne comprennent plus le toucher, ne socialisent plus. Ces enfants ne comprennent pas le monde réel parce qu’ils vivent dans le monde virtuel. »
« L’écran n’est pas un jouet ordinaire. Aucun enfant ne passe sa journée à jouer avec une poupée, avec les écrans, c’est différent»
Vous avez développé le concept de « Youtublish », vous pouvez nous expliquer ?
S. D. O. : « Quand j’interrogeais les parents, la grande majorité des enfants regardait YouTube Kids, une application qui existe depuis 2016 et propose des dessins animés en continu. Les enfants aiment la répétition, ça les rassure. Avec YouTube, c’est pareil, ils réclament toujours la même chose. Le Youtublish, c’est un langage plaqué. Les enfants répètent ce qu’ils entendent sans le comprendre, alors que ce qu’il faut, c’est qu’ils associent des mots avec des objets. Les parents se laissent séduire par les arguments de YouTube Kids qui se présente comme une chaine éducative. Certains me disent que leur enfant ne parle pas, mais qu’il connait l’alphabet en anglais. Je leur réponds qu’à 2 ou 3 ans, ils doivent pouvoir dire des mots du quotidien et n’ont pas besoin d’apprendre l’alphabet. »
Qu’est-ce qui fait qu’on en arrive à des situations de ce genre ?
S. D. O. : « La réponse est multifactorielle. Un premier élément, c’est la nature addictive des écrans. Toutes les applications visent le même objectif : capter notre attention pour récolter nos données et proposer une publicité toujours plus ciblée. L’écran n’est pas un jouet ordinaire. Aucun enfant ne passe sa journée à jouer avec une poupée, avec les écrans, c’est différent. L’enfant est en état de sidération. Il ne lâche pas. Deuxième élément : les parents. Eux aussi happés. Il faut voir dès la maternité, les écouteurs, le smartphone, la télé en bruit de fond. Des conditions qui créent une indisponibilité chez le parent qui n’investit pas suffisamment la relation. Un bébé qui n’est pas regardé dans les yeux ne peut pas bien se développer. Notre société n’a pas pris la mesure de la nocivité des écrans. Les professionnels de la santé ne se sentent pas légitimes pour aborder le sujet ou estiment que c’est intrusif. Avec le collectif CoSE, on plaide pour faire de la prévention avant la naissance. Oser questionner, préparer à la venue du bébé dans un monde hyperconnecté. Dans chacune de mes consultations, je le dis : n’utilisez pas votre téléphone en présence de votre enfant. Je l’écris même sur une prescription avec d’autres recommandations que j’adapte en fonction de l’âge de l’enfant. »
Quels autres conseils délivrez-vous aux parents ?
S. D. O. : « Idéalement, il faudrait zéro écran avant 3 ans et le moins possible jusqu’à 6 ans. Il faut être clair avec des règles style ‘Pas d’écran les jours d’école’ pour éviter que l’enfant ne s’engouffre dans la brèche. Permettre à l’enfant de s’ennuyer, créer, tester, explorer, sortir… À l’extérieur, penser au sac à bidouilles avec une ardoise effaçable, du papier, des crayons, de quoi s’occuper. »
Au niveau sociopolitique, que préconisez-vous ?
S. D. O. : « La société doit octroyer une place aux enfants. Ça passe par le fait de penser l’aménagement des espaces publics et de leur réserver des espaces et des ressources, comme des livres et des jeux dans les salles d’attente. Il faut aussi changer notre regard et accepter qu’un enfant fatigué, ça pleure. Les professionnels de la petite enfance doivent être formés à la problématique et se sentir légitimes de parler des écrans aux parents. De la même manière qu’ils recommandent de ne pas faire dormir sur le ventre, ils peuvent dire : ‘N’utilisez pas votre écran et n’en montrez pas en présence de votre enfant’. Les parents n’ont qu’une envie, celle de bien faire. En juin 2025, la ministre de la Santé en France a banni les écrans des milieux d’accueil, c’est un pas dans la bonne direction. Par le passé, on a interdit l’alcool à la cantine, puis le fait de fumer à l’intérieur. J’ai hâte qu’un jour, on interdise les écrans et qu’on soit choqué de voir un parent avec son smartphone dans une main et son bébé dans l’autre. »
ALLER + LOIN
Des ressources pour explorer la question
- Comprendre le Youtublish, le podcast de Rémi Dybowski Douat (radiofrance)
- Le Collectif Surexposition Écrans CoSE
- L’enfant écran. Comment échapper à la pandémie numérique (Grasset) et Les écrans : 10 clés pour les utiliser en famille de manière raisonnée (Hatier) : les livres de Sylvie Dieu Osika et Éric Osika
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