Loisirs et culture
On ne ressort pas indemne de la lecture de On ne parle pas de ces choses-là. Réalisé par Marine Courtade et Alexandra Petit, ce roman graphique vient de sortir chez Casterman/La Revue Dessinée et met des mots sur ce qui reste un tabou majeur dans notre société.
Le livre traite de l’inceste à travers l’expérience personnelle de Marine Courtade. Enfant, elle a été victime de son grand père incestueux. Cet homme, de l’extérieur, « ressemblait au grand-père idéal ». De l'intérieur, c’était tout le contraire. Marine raconte cela, mais surtout « la grande comédie du silence » qui s’est jouée autour de cet inceste. Autour d’autres aussi. Car Marine n’a pas été la seule victime au sein de la famille.
Un travail de journaliste
Ce livre est important. D’intérêt général. Il permet, comme le Ligueur l’a déjà fait dans un récent dossier sur l’inceste, de mettre des mots sur un sujet qui reste trop souvent tu. Marine Courtade l’explique dans son livre : « En 2017, c’est la naissance du mouvement MeToo. Mais, les premières années, cette vague de libération de la parole n’aborde, à aucun moment, la question de l’inceste. L’inceste reste le tabou parmi les tabous. Et pourtant ce type de violence est loin d’être marginal ».
Le silence familial, Marine Courtade le décortique, le dissèque à la lumière de sa douloureuse expérience, avec une démarche propre à son métier, celui de journaliste. Elle recueille les témoignages au cœur de sa propre famille. Avec détermination. Courage. Distance. Implication. Elle doit trouver le chemin de la vérité à travers les non-dits, les témoignages tronqués, les souvenirs fragiles.
Dessiner le silence
Le récit, beau et fort, est soutenu par le dessin inspiré d’Alexandra Petit. Celui-ci sert cette enquête journalistique intime avec une efficacité sensible, riche de petites trouvailles graphiques qui donnent à voir les silences pernicieux, les réalités dissimulées, les secrets inavoués. C'est à la fois pudique et explicite entre ombre et lumière. C'est une prouesse que de représenter le poids du silence.
Un dossier pour prendre de la hauteur
En fin d’ouvrage, Marine Courtade propose un dossier sur l’inceste, tendant son micro aux expertes Dorothée Dussy, Muriel Salmona et Fabienne Giuliani. L’autrice détaille sa démarche : « C’était important pour moi de prendre un peu de recul et de donner à comprendre tout le chemin qu’il reste encore à parcourir pour la société. Me raconter, en tant que journaliste, c’était un saut dans le vide. Si mon témoignage peut servir à d’autres personnes, j’aurai gagné mon pari ». Pari, selon nous, amplement gagné.
Un avis partagé par Dorothée Dussy, anthropologue, qui a livré en 2013, un impressionnant Berceau des dominations aux éditions de La Discussion. À la question « Cette bande dessinée résonne-t-elle avec votre travail sur l’inceste ? », elle répond : « Ce récit correspond en tout point à ce qu’il se passe pour l’écrasante majorité des familles confrontées à l’inceste ». Pour elle, c’est essentiel, il faut « continuer à dire et surtout accepter d’entendre et cesser d’être complaisant. Puisque le silence autour de l’inceste est un travail d’équipe, il faut viser l’équipe ».
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