Vie pratique

« J’ai peur de me noyer dans les GAFAM »

Rencontre avec Kamar Takkal, mère de trois enfants et participante aux ateliers La face cachée du clic de la Ligue des familles

Les GAFAM ? Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft. Les cinq grosses sociétés de l’informatique. Un monde qui souvent nous dépasse et que Kamar Takkal, mère de trois enfants, a décidé de mieux comprendre en participant aux ateliers La face cachée du clic de la Ligue des familles.

Kamar Takkal, 45 ans, est maman de trois garçons de 13, 19 et 24 ans. Belge d’origine marocaine, Kamar (lune en arabe) est une femme qui a le courage de ses opinions et défend ses valeurs. Elle ne cache pas son attachement à la religion musulmane, notamment par le port du voile. Tout en y apportant des nuances et en reconnaissant les difficultés.
« Il y a dix ans, je me suis décommunautarisée. Parfois, c’est éprouvant. Aller vers l’autre, c’est sortir de sa zone de confort, car on n’est pas toujours bien accepté. Il faut être en paix avec soi-même pour y parvenir. Le mot islam vient du radical salam qui veut dire paix. Aujourd’hui, il faut réinviter la paix dans nos foyers et dans la société. »

Maman solo

Engagée dans les débats de société, Kamar Takkal arrive à la Ligue des familles via une amie, Alexandra, qui y travaille. Celle-ci lui envoie régulièrement des invitations aux activités, notamment celles concernant les familles monoparentales. Devenue membre, puis volontaire, Kamar Takkal est invitée à venir témoigner de sa réalité de mère seule.
« Élever des enfants seule, ce n’est pas naturel, il faut être deux, confesse-t-elle. On a beaucoup de stress. On est en perpétuel burn-out, surmenée. Au début, je voulais tout maîtriser pour préserver mes enfants de tout mal, puis j’ai appris à lâcher prise, à couper le cordon ombilical. Si on est deux, je me dis que l’on peut se partager les responsabilités. Mais peut-être que j’ai une image utopiste de la parentalité. Heureusement, j’ai eu cette grâce d’avoir ma famille à mes côtés, particulièrement mes parents pour m’aider. »

La face cachée du clic

Après la situation des familles monoparentales, elle s’intéresse à la place de l’informatique dans notre quotidien en embrayant sur le projet La face cachée du clic de la Ligue des familles.
« Le déclic est venu d’un séminaire organisé, il y a plus de cinq ans, par El Kalima, une association qui promeut le dialogue interreligieux, sur le thème : Google is God ? Un expert revenu de la Silicon Valley se demandait si Google était le futur messie, ce qui m’a bien fait rire. Au même moment, mon aîné faisait un stage chez Molengeek, une école de codage qui venait d’ouvrir à Molenbeek. Personnellement, je me sens nulle en informatique. J’ai même une forme de phobie, je ne suis ni sur Instagram, ni sur Facebook, alors que mes enfants sont experts dans ce domaine. Avec mes enfants, c’est moi l’élève.

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« Je voudrais mieux comprendre, dépasser mes peurs, réfléchir aux risques d’addiction de mes enfants à toutes ces ‘app’, telles que TikTok, Snapchat, Instagram, Facebook... »

Quand la Ligue des familles a lancé ces ateliers, je me suis inscrite pour essayer de comprendre dans quel monde on nous a embarqués depuis quelques années. Tout se digitalise, encore plus avec la période du covid. Dans ma profession aussi, l’informatique a pris beaucoup de place. Et quand ça ne fonctionne pas, tout s’arrête, par exemple pour la lecture des cartes d’identité, des ordonnances informatisées (avec un QR code ou un code-barre), le fonctionnement de nouveaux programmes. On est devenu dépendant.
Dans un premier temps, je voudrais mieux comprendre, dépasser mes peurs, réfléchir aux risques d’addiction de mes enfants à toutes ces ‘app’, telles que TikTok, Snapchat, Instagram, Facebook... Ensuite, me familiariser à tous ces outils et mieux les maîtriser avec plus d’éthique, de transparence et en pleine conscience. Je ne sais pas nager et je suis devant les GAFAM comme devant l’océan, j’ai peur de m’y noyer.
J’ai aussi découvert dans le premier atelier l’impact environnemental de notre consommation informatique, les data centers. Croire que tout est ‘immatériel’, que cela se passe dans ‘un nuage’, c’est totalement faux, toutes ces connexions sont câblées avec du matériel électrique. Sans parler de la surconsommation électrique, c’est un véritable désastre écologique.
Et le secteur de l’enseignement qui a dû improviser pendant la période du covid a choisi et imposé la digitalisation aux familles, alors que nous, parents, souhaitons que nos enfants passent moins de temps sur leurs écrans. On n’est pas connecté, on est désociabilisé. On se retrouve chacun chez soi derrière un écran, il y a une illusion d’être en contact avec les autres. Pour moi, c’est de la robotisation des individus. On va vers une ‘trans-humanisation’ de la société. Les relations humaines sont dénaturées. »

Face à la crise

Kamar Takkal est pharmaco-nutritionniste. Étonnement de notre part lorsqu’elle nous confie ne pas être vaccinée. Là aussi, elle s’explique en toute franchise assumée.
« Je ne suis pas d’accord avec la manière dont les autorités gèrent la pandémie depuis le début. Je travaille dans le monde pharmaceutique et c’est le chaos. La gestion des labos pharmaceutiques, les masques, les tests antigéniques, la nécessité d’utiliser le plus vite possible les vaccins qui se périment... Certain·e·s pharmaciens et pharmaciennes qui ont accepté les premières doses n’acceptent plus les suivantes. Ce ‘vaccin’ est issue d’une nouvelle technique et nous sommes toujours en phase test avec beaucoup d’inconnues. Nous n’avons pas assez de recul. Tant qu’on ne me donne pas toutes les clés et qu’on ne me rassure pas sur l’efficacité d’un nouveau traitement, médicament ou vaccin, je préfère le principe de précaution. Ce qui me révolte le plus, c’est le manque de moyens donné aux travailleurs dans les soins de santé, la crise des hôpitaux, les maltraitances dans certaines maisons de repos et la manière dont les autorités ont traité le personnel soignant tout au long de cette épreuve covid. »

Le rêve de la blouse blanche

Car si Kamar Takkal a choisi le secteur de la pharmacie, c’est pour le côté social de la profession. « Aider les gens à aller mieux, précise-t-elle, les soulager, les écouter. L’entraide m’a été inculquée par mes parents depuis mon très jeune âge, même quand on manquait de moyens ». Son idéal va malheureusement être érodé quand elle est engagée dans de grosses firmes nationales ou internationales.
« Ces firmes industrialisées veulent faire du chiffre et mettent de côté l’aspect humain de la profession. Par exemple, quand elles pratiquent le Black Friday (ndlr : un vendredi de fin novembre qui marque le début des achats de fin d’année selon une tradition nord-américaine). Pour vendre des médicaments. Au secours ! J’étais face à un combat intérieur, un djihad comme on dit chez nous, entre mes valeurs et celles des pratiques industrielles. Et pourtant, la pharmacie reste ma passion, même si, aujourd’hui, j’ai choisi une approche plus naturelle et préventive dans mes conseils en me formant à des thérapies alternatives telles que la nutrition, la phytothérapie et la médecine fonctionnelle. »

Nous avons le choix

Rien de comparable, heureusement avec « les pharmacies privées » dans lesquelles  Kamar Takkal préfère travailler. Elle a en effet quitté la grosse enseigne pour une pharmacie avec une approche plus humaine. Car Kamar Takkal en est aujourd’hui convaincue : nous avons toujours le choix, We have the choice, comme elle dit, du nom d’une association créée par Kristin Verellen après la mort de son compagnon dans les attentats à Maelbeek.
« Cette dame défend l’idée que l’on a toujours le choix, même lorsque la société n’est pas en concordance avec nos valeurs. Même si ce n’est pas facile au quotidien en étant maman solo, car on doit continuer à payer le loyer, se chauffer, nourrir ses enfants. C’est compliqué dans nos têtes. Mais j’ai le choix de pouvoir changer ma façon de vivre, en pleine conscience, pour être en concordance avec mes valeurs écologiques et anticapitalistes. Et elles donnent plus de sens à ma religiosité qui respecte ces valeurs universelles. »