Développement de l'enfant
Quand les plus grand·es prennent du galon dans la hiérarchie scolaire, cela ne va pas sans créer une brèche, voire un fossé, difficile à franchir entre membres d’une même fratrie. Voyons ce qui se passe dans la tête de ces aîné·es qui enfilent à la hâte des bottes de sept lieues.
Aymeric* termine tout juste son année en 1re secondaire. Une saison riche, sans trop de heurts, très marquée par une distance de plus en plus importante avec François, son cadet de deux ans. Nadine, leur maman, raconte, dépitée.
« Aymeric a créé une rupture avec son frère, comme si ça symbolisait pour lui la fin de son enfance. Il rejette tout ce qui concerne François. De façon très violente et méprisante. J’ai beau essayer de maintenir le lien, j’ai bien peur de ne rien pouvoir faire pour combler cette distance. Aymeric prend son petit frère de haut. Il le rabaisse. Le traite de gamin à la moindre occasion. C’est pénible d’assister à ça. »
Un mental d’acier
Vous êtes plusieurs à témoigner de ce virage délicat à négocier. L’aîné·e joue dans la cour des grand·es et manifeste pas mal de dédain à l’endroit du reste de la fratrie. Pour la psychologue Annie Vanderen, c’est un mécanisme hélas tout ce qu’il y a de plus commun. Votre enfant grandit. Il n’a pas le choix, il est poussé par un courant qui, quelque part, l’oblige à franchir des étapes.
« Il doit gravir des cols. Il concentre tous ses efforts là-dessus. Il doit regarder dans cette direction. Les petits frères et sœurs sont un bagage bien trop encombrant dans cette ascension. Puis, ils renvoient à ce territoire que l’on doit quitter, à savoir l’enfance. Votre grand·e, à ce moment, regarde devant, jamais derrière. Tant mieux, c’est une bonne chose. Mais c’est aussi une épreuve vertigineuse qui exige un mental d’acier. »
Expliquer aux plus jeunes ce qui se passe quand on grandit. Poser les bases de la discussion sur l’adolescence
Tout irait dans le meilleur des mondes si la seule personne qui devait faire preuve de compréhension était le parent. Seulement, le reste de la fratrie trinque et se cogne à un changement brutal. Une vraie transformation s’opère. Comment les petits frères et sœurs envisagent la situation ? On les sait souvent blessé·es par la mutation des grand·es. Notre psy confirme.
« Ils et elles sont perdu·es. Rien ne les préparait à cela. Tout l’univers que les enfants avaient construit : dessins animés, jeux, codes, mots, bases secrètes… tout, absolument tout désintéresse les aîné·es, qui, non content·es de les prendre de haut, méprisent tout ce qui a constitué leur monde. Les centres de préoccupations ne sont plus les mêmes. Les ami·es ne sont plus les mêmes. Il y a même une transformation physique. Le coup à jouer du parent ? Expliquer ce qui se passe quand on grandit. Poser les bases de la discussion sur l’adolescence. Tout cela fascine les plus jeunes parce que cela concerne leur avenir proche. Tous les enfants y sont préparés. Ils savent, parce qu’ils côtoient des plus grand·es ou tout simplement parce que ce genre de rapport est largement traité dans les histoires, les séries, les films. C’est un rituel hélas incontournable qu’est celui d’avancer en oubliant les autres ». Mais comme on va le voir, si le parent doit accepter la situation, il a quelques atouts en main.
Trouver le territoire neutre
Tout d’abord, il doit prendre un peu de recul. Cette politique de la terre brûlée pratiquée par les plus grand·es est déchirante, mais elle ne doit cependant pas tourner au drame. Plus vous reconnaissez que votre enfant grandit, moins il aura besoin de rentrer dans ce costume trop large pour lui.
À l’école, votre aîné·e passe son temps entouré·e de gamin·es qui lui semblent gigantesques. Il ou elle n’a de cesse de se montrer plus mature qu’il ou elle ne l’est pour survivre dans cet univers impitoyable qu’est le secondaire et montrer qu’il ou elle en maîtrise les codes. Pas étonnant donc qu’une fois rentré·e à la maison, il/elle rapporte un bout de ce type de construction.
Face à cela, l’idée selon Annie Vanderen ? Les valoriser dans cette étape. « Tu es devenu·e un·e grand·e ». Ils et elles grandissent ? Montrez-leur. Accompagnez-les dans ce déploiement. Vous pouvez même impliquer les petits frères et petites sœurs dans ce changement.
Aymeric est un ado, certes. Mais ça ne veut pas dire que plus rien n’est possible avec lui. La fratrie va réinventer les moments passés ensemble. Peut-être que c’est à vous de trouver ce qui peut fédérer, un territoire neutre en quelque sorte. Un jeu vidéo qui intéresse autant les grand·es que les petit·es. Un jeu de société qui amuse tout le monde. Des histoires à lire ensemble. Des films universels. Des sorties qui prennent en compte les centres d’intérêt de chacun·e. Votre clan est plus que jamais un ensemble d’entités singulières, génial, autant d’occasion de laisser s’exprimer les différentes personnalités. C’est d’ailleurs ce qui fait toute la saveur d’un clan pluriel.
*prénoms modifiés
Entre frères et sœurs, les relations sont parfois passionnées, d’autres fois explosives. C’est dans ce petit laboratoire vivant que nous faisons nos armes. Qu’on apprend à faire sa place et à la revendiquer. Qu’on découvre le partage. Qu’on teste la négociation et surtout qu’on se dispute. Tous les ingrédients des relations vivantes.
À LIRE
La crise d’ado de mon grand frère
La crise d’ado de mon grand frère (Hygée), où Théo, 10 ans, nous fait vivre la crise d’adolescence de son grand frère Swann, 14 ans, à travers son regard. Une bonne entrée en matière.
À LIRE AUSSI