Développement de l'enfant

Je suis une bande de jeunes à moi tout·e seul·e

L'adolescence, entre quête individuelle et besoin de se retrouver en groupe

Oh, regardez là-bas, vous le voyez ce joli troupeau d’ados. De loin, ils et elles se ressemblent toutes et tous. Mais, au-delà de cet ensemble pluriel, se cache une symphonie de singularités. À pas de loup, approchons ce phénomène de bande. Codes, assimilations, imitations, culture commune, passons en revue ce qui est taxé à la va-vite de panurgisme et qui rend chèvre le parent plus souvent qu’à son tour.

Au bout du bout de la province de Namur, à quelques sapins de la frontière française, toute une bande profite des premiers rayons printaniers pour accompagner leurs effluves d’herbes, de sorbets faits maison. Éclats de voix, enceintes Bluetooth qui crachent des basses épaisses et des beats sportifs, capuches soudées au crâne, sweats aux slogans agressifs, airs renfrognés renforcés par les masques…
De loin, ils feraient presque peur. Pourtant ces jeunes gens, filles et garçons, répondent à nos questions avec une gentillesse sans pareille. Leur bande ? « Une alliance de bro’ (brother = frère, ndlr) plus forte que le sang ». On ne peut pas leur reprocher un manque de poésie.

On fait le chemin ensemble

Si, de prime abord, ils semblent décidés à répondre d’une seule voix, ponctuée de rires gênés, très vite, on les sent différents les un·e·s des autres. Une caractéristique commune ? Une certaine pudeur quand il s’agit de se dévoiler.
C’est Coralie qui commence. Grande gaillarde, pourtant plus jeune que les autres. « Là, c’est les vacances. On en profite pour passer tout notre temps ensemble. On ne va plus dans la même école. Moi, je suis partie en secondaire à Dinant et Freddy est parti dans une école agricole. Les autres sont restés dans le coin. Bon, on ne se quitte pas vraiment, parce qu’on fait beaucoup l’école à la maison. On nous sépare pas, on est un cluster ».
Tout de suite, Lily, sa grande sœur, beaucoup plus pondérée, rattrape le coup : « On fait attention, bien sûr. Mais c’est vrai que c’est difficile de nous empêcher de nous voir. On a grandi ensemble. On partage tout. On se dit tout. On se remonte le moral quand ça va pas. Notre équipe ? C’est plus important que la famille… ». Elle est émue et se fait charrier par les garçons de la bande.
« Auré’ », qui vanne à tout rompre, entrecoupant les dialogues fragiles des copains, se montre plus intimidé quand c’est à lui de prendre la parole. « Ah, ah, je sais pas quoi dire, quoi. J’y ai pas réfléchi. Pour moi c’est normal de traîner ensemble, quoi. On s’occupe, on passe le temps, quoi ».
Cette amitié fraternelle au temps béni de l’adolescence, cette grégarité qu’étudiait déjà Freud, vous nous en parlez souvent, parents, parfois avec incompréhension. À cette période de la vie, il y a un véritable déplacement de la tribu. Entre 12 et 15 ans, on veut appartenir à un clan. Les parents sont en arrière-plan. Aicha Dehaese, psychologue, déchiffre le phénomène.
« Cette période de la vie, c’est le questionnement de la fragilité de soi. On entre en confrontation avec le monde. Ce que l’on appelle l’individuation. L’ado va tester ses propres normes ou, plus exactement, celles de ses parents, pour mieux les secouer. Bien sûr, autant ne pas le faire seul·e, tout·e nu·e dans le désert. C’est mieux d’y aller avec les autres. C’est aussi la période où naissent les idoles, le phénomène de groupe. On s’identifie donc à ceux et celles qui font le même chemin. »
C’est exactement ce qui se déroule sous nos yeux. On sent que cet équipage affronte la tempête de la vie sur la même embarcation, avec les mêmes codes. Tiens, d’ailleurs, pourquoi un tel mimétisme ?

Même équipe, même équipement

La sympathique bande porte exactement les mêmes marques, connaît les mêmes chansons et semble cultiver les mêmes centres d’intérêts. Apparemment, ce serait Auré le prescripteur de la bande. « Ouais, j’avoue, ah, ah, c’est moi qui balance du son toute la journée. Et je digg’ (digger = chiner) les séries et les films trop chauds. Je sais ce que les autres aiment, sans tout ça, c’est trop mort l’ambiance. Mais s’ils aiment pas, ils dégagent, ah, ah ».
Curieusement, le reste du groupe abonde. Ils semblent respecter un pacte convenu. Auré n’impose pas le respect, mais il semble imposer le tempo. Drôle d’impression. On a le sentiment que la bande nous parle avec la même passion des séries, des artistes, que de leurs chaussures qu’ils abordent avec les mêmes mots et les mêmes remarques.
Culture et consommation, une seule et même entité à cet âge ? On ne pouvait que s’en référer à Alexandra Balikdjian, docteure en psychologie de la consommation à l’ULB, pour qui il s’agit en réalité de possession. Elle nous explique que chez nos grands enfants, il y a une aspiration à appartenir à un groupe.
« Pour rentrer dans ce groupe, il faut en posséder les attributs. Posséder, c’est s’intégrer. Pour ces ados qui sont en pleine construction de leur identité, la seule chose qui pèse dans la balance, ce sont les critères du moment. Ce que les copains vont aimer. Ce que la possession va dire d’eux. D’ailleurs, que dit-elle ? Qu’ils accèdent à autre chose. Qu’ils avancent. »
Et le parent qui avait un contrôle quasi-total sur les centres d’intérêt de son enfant, comment voit-il venir toutes ces nouvelles influences ? Pour Annie Vanderen, psychologue, il va se jouer un numéro d’équilibriste périlleux vis-à-vis de nos ados : il faut à la fois prendre au sérieux tous ces signes d’appartenance, sans les dénigrer de sentencieux « Psst, nul, ton truc débile pour ado qui fait fondre le cerveau », tout en mettant en garde des éventuels pièges qui leur sont tendus.

Annie Vanderen - Psychologue
« Le parent peut expliquer qu’il soutient. Pas pour fouiner, mais pour s’intéresser, pour comprendre. Ça ouvre à des échanges passionnants »
Annie Vanderen

Psychologue

« Laisser adhérer nos grands à n’importe quelle norme, qu’il s’agisse de références culturelles ou de possessions matérielles, sans avoir son mot à dire, ça reviendrait presque à de la négligence. Seulement, comment faire ? Garder un œil, oui, sans sombrer dans l’extrême flicage. Impossible d’ailleurs, vu le temps décuplé depuis plus d’un an que les ados passent sur les écrans. La meilleure façon de surveiller, c’est d’être le plus curieux possible. Le parent peut expliquer qu’il soutient. Pas pour fouiner, mais pour s’intéresser, pour comprendre. Ça ouvre à des échanges passionnants. Votre ado, à travers ce tout nouvel univers qu’il partage frénétiquement avec ses copains, il vous parle de lui. Alors, oui, ce n’est pas toujours passionnant. Les histoires d’amour des sitcoms, les chansons niaises, la musique qu’on peut trouver débilitante. Seulement, c’est une grosse part de sa vie. C’est une discussion géniale à avoir. Et ça permet de maintenir le lien, de lui signaler quand il va trop loin, d’expliquer pourquoi ça peut déraper et exposer les dangers de la consommation, par exemple. Et c’est extrêmement gratifiant. Vous êtes un parent à qui l’on parle, à qui l’on peut ouvrir les portes de son petit univers en toute sérénité. »
Puisqu’on parle des parents, comment jugent-ils la relation fusionnelle que cette joyeuse bande entretient ?

« Ils attendent qu’on grandisse »

On a approché la jeune équipe en lui expliquant d’emblée que le Ligueur, c’est un magazine de parents. Curieusement, le fait d’avoir une envergure parentale ne semblait pas rimer avec autorité pour eux. Qu’est-ce que ça dit des relations familiales ? L’ambiance est bonne ? Silence gêné. On dédramatise en expliquant que c’est normal qu’à cet âge-là, les relations soient tendues. Les deux sœurs se lancent. Lily, bille en tête.
« En fait, ce qui est trop lourd, c’est qu’ils nous répètent, mais genre 100 fois par jour, qu’on est des ados. Comme si tout ce qu’on faisait, tout ce qu’on pensait, était contrôlé par ça ». Sa petite sœur Coralie poursuit. « Alors qu’on ne fait pas de trucs si différents de quand on était en primaire. On regarde les mêmes séries. On lit les mêmes mangas. On écoute presque les mêmes groupes. Mais là, c’est genre, ‘T’as 12 ans, meuf, maintenant t’es une ado et rien d’autre’ ».
Auré, Freddy et les autres garçons écoutent comme s’ils venaient d’avoir une révélation. On leur demande ce qu’ils en pensent. Freddy est confus. « Moi, je sais pas, c’est peut-être pas pareil, mais je dirais surtout qu’ils nous prennent jamais au sérieux. Et qu’ils attendent qu’on grandisse. ‘Ah, toujours collé à ton Tiktok, hein. Bah, ça passera’. ‘Ah, tu t’habilles comme un voyou, hein. Bah, ça passera’ ».
Le reste de la bande rigole comme si ça leur parlait. Fier de son effet, il poursuit. « Même avec les copains, c’est la même chose. On se connaît tous depuis… toujours. Mais un jour, notre amitié, ‘ça passera’. Quand je parle à mes parents d’un copain, de ce qu’il m’a dit ou appris, pour eux, c’est toujours des trucs de gamins, comme si jamais… euh... ». Il bute. On complète : « …vous étiez pris au sérieux ? ». Silence. Personne ne répond. Auré, rigolard, intervient : « Eh, Freddy, t’as pas attendu l’adolescence pour que tes parents ne te prennent pas au sérieux, ah, ah ». Hilarité générale.
La bande a-t-elle quelque chose de rassurant ? Vient-elle réconforter les individualités, là où le parent s’évertue à ne voir en son ado qu’un gamin ? En somme, fait-elle grandir ? Annie Vanderen, amusée, explique : « Avec les autres, on s’essaye. On ouvre un nouveau chemin, un différent de celui avec les parents. Il n’est pas rare que des compétences soient reconnues d’abord par le groupe de copains, plus que par les parents. Les premières chansons, les premières peintures, les expérimentations en tous genres, c’est rarement aux parents qu’on les montre. Parce que ce nouvel univers, quelque part, nous prend tel qu’on se montre à voir. Pas le parent. Ce n’est pas son rôle d’ailleurs. Lui, dans le grand balancier de la vie, il incarne la stabilité. Mais que ça ne l’empêche pas de valoriser les compétences de son ado. Encore une fois de s’y intéresser et de le prendre pour ce qu’il est : un être entre deux mondes. Un enfant qui grandit ».