Société

L’éco-anxiété, un mal pour un bien ?

Enfants, ados, parents se sentent impuissants face aux urgences climatiques. Jusqu’à la déprime. La vraie. La tenace. Et il est difficile d’envisager une solution face à l’extinction de notre monde. On en discute avec Marie-Claire Peters et Laurent Van Eeckhout, formateurs au Centre d’enseignement supérieur pour adultes (Cesa) qui lance un dispositif basé sur la résilience en période de crise.

« Je veux que vous paniquiez », menaçait Greta Thunberg à Davos. C’est aujourd’hui chose faite. Nous sommes de plus en plus nombreux à nous sentir impuissants face aux défis environnementaux. Le sujet ne laisse plus personne indifférent.

Partout dans le monde moderne, on présente le phénomène comme le mal du siècle, à tel point que les professionnels de la santé mentale développent une spécialisation qui - paraît-il - fait fureur : l’écopsychologie. On distille des techniques pour ne pas se laisser submerger. On explique comment combattre le sentiment d’impuissance. Tout cela est interpellant. Pourquoi vouloir apaiser des angoisses légitimes, plutôt que de combattre le vrai problème ?

C’est foutu

Esther est maman d’une petite Félicie de bientôt 3 ans. Elle est en arrêt maladie depuis le début de l’été. Elle est vidée. « Je me suis engagée à fond au côté des marches climatiques. J’ai vu Greta Thunberg quand elle est venue à Bruxelles. J’ai participé à la liesse collective et c’est retombé. Violemment. Je pense que tout est foutu ».

La jeune femme se sent fautive d’avoir fait naître sa fille dans ce monde. Son angoisse se caractérise par des crises de larmes et une énorme culpabilité face à l’inéluctable. On expose ce cas aux formateurs du Cesa qui ne semblent pas surpris. « C’est un stress à bas bruit. Une charge mentale douloureuse, parce que les horizons sont incertains. Les citoyens n’arrivent pas à avoir de visions à long terme. Il est ressenti à différents âges, de différentes façons. La sécurité de base n’existe plus ».

Malheur. Sommes-nous tou·te·s condamné·e·s à tomber les un·e·s et les autres sur fond d’apocalypse ? Pourtant exposés à pas mal de ces « d’éco-anxieux », nos deux experts semblent plutôt sereins. Laurent Van Eeckhout explique que la première photo de la planète a surgi en 1967. Avec elle, naît la conscience environnementaliste.

« J’ai participé à une conférence à l’issu de laquelle a défilé un générique qui était un recensement de toutes les organisations écologistes qui existent dans le monde. Le conférencier expliquait que s’il le laissait dérouler ainsi, il faudrait quatre jours pour en voir la fin. Il existe plein d’actions qui ne sont pas forcément visibles. La gamme d’engagements est très diversifiée. Tout cela s’est opéré en cinquante-deux ans seulement. Plutôt enthousiasmant, non ? »

Faire le deuil d’un certain futur

Comment apaise-t-on les éco-anxieux ? Voyons ce que les spécialistes ont recommandé à Esther. « Mon psy m’a conseillé de prendre du recul avec l’actualité. D’arrêter de m’informer, de m’intéresser à autre chose. Mais quand on est agitée par les enjeux de la planète, c’est impossible de penser à autre chose. Tout est interconnecté, quoi ».

Marie-Claire Peters la comprend. Enseignante en secondaire, en dehors du Cesa, elle côtoie plein d’ados, profondément bouleversé·e·s par le climat. « Il faut une profonde remise en question. Pas juste se dire : ‘Allez, ça va passer’. La Terre est mise à mal, les jeunes ont ça face à eux. Alors, soit on stresse sans bouger, mais je ne vois pas comment le moral peut s’améliorer, soit on s’implique dans des actions solidaires. Je crois que le plus important, c’est de ne pas rester impuissants ».

Son homologue complète : « Il y a comme un processus de deuil à faire. Nous sommes en train de vivre le deuil d’un futur. Depuis 1974, on sait que les ressources de notre planète sont limitées. Plutôt que de parler d’éco-anxiété, je préfère parler de burn-out climatique. Je ne conseillerais pas d’arrêter de s’informer, mais d’essayer d’aller chercher de l’espoir. Comme dans l’humanitaire. Il faut sortir de la position de victimes. Trouver des outils pour reconstruire sa vie. Aller vers ce qui semble juste. Parce que c’est beaucoup moins difficile que d’être dans le déni ou de gaspiller ses forces à trouver un sens là où il n’y en a plus ».

Marie-Claire Peters reprend : « Les citoyens qui aident dans le parc Maximilien sont épuisés. Mais les actions font du bien. Elles réparent. Comme les marches climatiques. Elles redonnent de l’espoir. Il en découle des petites actions très concrètes ». L’action plutôt que l’aveuglement, donc. Et en tant que parent, alors comment (se) rassurer ?

Apprendre à désobéir

Au moment des marches climatiques, plus loin de Nuit Debout, vous nous expliquiez, parents, qu’une de vos craintes dans ce tournant idéologique conduit par vos ados était de les voir se radicaliser. Constat partagé par Laurent Van Eeckhout qui se réfère au mouvement allemand Ende Gelände et remarque que, partout en Europe, les militants écologistes sont passés à la vitesse supérieure. Les actions citoyennes sont de plus en plus fréquentes et ambitieuses.

« Il y a une sorte de position juste qui consiste à dire : ce qui manque, c’est d’apprendre à désobéir. Plein d’initiatives vont dans ce sens. Il y a trois niveaux d’engagement. Ceux qui bloquent par radicalisme. Ceux qui créent des alternatives, type ZAD, assemblées citoyennes, etc. Enfin, les axes médians, ceux qui participent à recréer du sens et apportent un changement philosophique. Aujourd’hui, l’homme occidental ne se ressent plus comme un être à part. Il a une vision plus globale des choses. ‘L’ordre du monde économico-centré ? Au fond, tout ça pour ça ?’ »

Et si cette éco-anxiété, ce burn-out climatique, était en réalité un état de mutation ? Un passage obligé ? Marie-Claire Peters n’est pas convaincue. « Je ne crois pas qu’il faille nécessairement passer par la case déprime. Le deuil d’une société, même si le mot est fort, ce n’est pas la cata. En tant que parent, on peut offrir à ses enfants une vision optimiste. En pleine frénésie acheteuse dans les années 1970, les écolos étaient stigmatisés, on les voyait comme un mouvement qui voulait revenir à la bougie. Mais c’est pas mal. Consommer différemment, c’est vivre autre chose. C’est riche de possibles ».

Tout ça est bon pour une poignée d’idéalistes, objecteront certains. Le monde va-t-il dans ce sens ? Si non, est-ce que l’espèce est condamnée ? Laurent Van Eeckhout explique qu’il a mené plusieurs missions en Haïti, alors que le pays a tout perdu après le tremblement de terre.

« Après quelques jours de sidération, on voit l’organisation se mettre en place. Et même des chefs de gang qui organisent des micro-villages dans l’intérêt collectif. Parce qu’ils sont touchés. Parce qu’ils veulent coopérer. C’est inscrit dans notre ADN. En tant qu’espèce humaine, on a toujours surmonté les problèmes, affronté les pires conditions climatiques pieds nus et avec des silex. Ça, c’est notre capacité d’humain ». Se reconnecter à l’humanité, à son humanité. Pas mal le remède pour (se) départir de l’éco-anxiété, non ?



Yves-Marie Vilain-Lepage

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