Vie pratique

« La guerre, c’est toujours moche »

Parler de la guerre aux enfants et aux jeunes, c’est le boulot de Thibault Zaleski, détaché pédagogique à la CNAPD (Coordination nationale d’action pour la paix et la démocratie)

Parler de la guerre aux enfants et aux jeunes, c’est le boulot de Thibault Zaleski. Détaché pédagogique à la CNAPD (Coordination nationale d’action pour la paix et la démocratie), il explique avec passion son engagement pour la paix entre pensée globale et expérience de terrain.

Quel est l’âge des enfants que vous accompagnez ?
Thibault Zaleski :
« Le public qu'on rencontre le plus fréquemment est composé de jeunes âgés de 16 à 20 ans. Il y a aussi les 18-25 ans pour lesquels on prépare des plaidoyers, des analyses, des réquisitoires plus précis dans les universités et Hautes Écoles. Et, de façon plus ponctuelle, on se rend aussi dans les écoles primaires. Et ça, j’adore. Je vais donner l’exemple de l’école primaire près de chez moi. On m’a appelé un matin pour animer deux classes. On a travaillé et échangé sur cinq livres de la série du Loup en slip. C'était marrant et constructif.
Pour un des tomes, c’est la déconstruction qui s’est invitée. Dans l’histoire, on soupçonne un grand méchant d'organiser la terreur et puis, à la fin, on se rend compte qu’il fallait peut-être plutôt se méfier d’un petit écureuil tout mignon, tout gentil qui vendait ses cacahuètes à chaque occasion. Dans cette série, il y a aussi un tome sur la difficulté du logement pour les migrants.
Les objets culturels comme ceux-là sont des vecteurs essentiels pour la discussion et d’échange. Travailler à partir de ces bouquins a permis de mettre des mots sur des choses difficiles, des sujets qu’on a tendance à éviter. Face aux certitudes de certains adultes, beaucoup d'enfants épatent par leur curiosité et leur ouverture, ils sont tout à fait en mesure d'entendre des histoires qui racontent des choses douloureuses. »

Comment entretenir cette ouverture, ce terrain favorable à la paix ? 
T. Z. :
« Il faut préserver leur curiosité, leur désir d'entendre. Avec eux, avec elles, ce qui est important, face au discours anxiogène, c’est de rassurer, d'aller sur des choses positives. Montrer que même dans les situations difficiles comme la guerre, le terrorisme, la migration, il y a une sacrée partie du monde qui s’échine à travailler, vouloir, répandre la paix. Expliquer qu’il y a des tas de choses qui vont ralentir et qui peuvent faire en sorte que l’arrivée d’une guerre ne se réalise pas. ‘Nous ne sommes pas menacés directement. Nous avons une responsabilité tous ensemble de faire en sorte que cette guerre n'advienne pas. Ouais, ça, je crois qu'on peut le faire. On va y arriver’ . Je crois que ce sont des messages qu'on peut faire passer. On essaie donc d'ouvrir les horizons. De montrer ce qui est constructif. Un peu dans l'esprit du loup en slip, on essaie de déminer les amalgames, les concepts simplistes de méchant ou de gentil. C’est important de cultiver l’esprit de nuance. »

« Les enfants, ils comprennent beaucoup de choses, parfois rien qu’en voyant leurs parents regarder une information à la télévision ou sur une tablette. Ils captent que quelque chose ne va pas. Cela suscite des questions et réclame des moments pour se poser et discuter, loin des clics compulsifs à la TikTok »

Dans votre approche, il y a ce besoin récurrent de se donner le temps. D’aller à contre-courant de la frénésie ambiante.
T. Z. 
: « On pense parfois protéger les enfants de l’avalanche d’images angoissantes en les éloignant des écrans. Mais les enfants, ils comprennent beaucoup de choses, parfois rien qu’en voyant leurs parents regarder une information à la télévision ou sur une tablette. Ils captent que quelque chose ne va pas. Cela suscite des questions et réclame des moments pour se poser et discuter, loin des clics compulsifs à la TikTok.
Médecins et grandes organisations comme l’Unicef viennent avec des conseils qui vont dans le même sens : ‘Essayez d’abord de recueillir les questions des enfants, de les laisser s'exprimer. Sur ce qu’ils ont vu, compris, ressenti’. Il ne faut pas vouloir répondre à tout, tout de suite. Car il y a toujours le risque d'utiliser des mots qui forment une histoire un peu trop simple ou, à l’inverse, de nier tout simplement les questions des enfants en disant : ‘Ce n’est pas grave. Ce n’est pas de ton âge’. »

Certains parents nourrissent encore l’idée qu’ils peuvent préserver complètement leurs enfants des images de guerre.
T. Z. :
« Et à côté du fantasme de préservation absolue, il y a aussi l’inverse, la tentation de la surinformation.   Entre ces deux excès, il y a un équilibre à trouver qui passe par un accueil raisonné des questions. On se donne du temps en installant un cadre. Si l'enfant est un peu plus âgé, on peut s’informer ensemble, lire quelques articles, échanger sur le sujet.
Cet équilibre n’est pas toujours simple à trouver. Parce qu'on a été pris au dépourvu. Parce que la culture militariste s'accélère d'un coup, qu’elle utilise la peur pour forcer des choix de société rapides. Dans ce contexte, prendre son temps est essentiel. Il ne faut pas croire que j’ai une recette ou que le parent a une recette toute faite qui va fonctionner. C'est clair que ce sont le dialogue, l'accueil des émotions de l'enfant, la capacité à donner le bon tempo, qui permettront de mieux répondre aux besoins des petits.
Au cœur de mon approche, il y a la conviction que les enfants peuvent entendre que la guerre, c'est toujours moche. C’est un mot clé pour moi. Avec la militarisation, il y a le risque d’une esthétisation de la guerre, d’un martèlement de son côté inévitable. Commencer par rappeler que ‘La guerre, c'est toujours moche et je ne l'aime pas’ s’assimile pour moi à une nécessité humaniste fondamentale. Après, bien sûr, viendront les questions plus complexes comme ‘Si c’est moche, pourquoi des gens font la guerre ?’. C’est là qu’on imposera le tempo familial face à la frénésie du monde et qu’on amènera quelques réponses à un rythme choisi. »

Un contexte anxiogène génère beaucoup d’émotions.
T. Z. :
« Amener les émotions dans une première discussion, c'est nécessaire. ‘Écoute, moi aussi, j'ai des craintes. Je ne sais peut-être pas t'en parler maintenant parce que je suis moi-même très ému et animé par un sentiment difficile. Ta question est importante, on va chercher ensemble et on va y répondre à un autre moment’. C’est une étape importante, d’autant que l’enfant aura sans doute déjà identifié ces émotions qui animent le parent dans son métalangage. Ne pas verbaliser pourrait le mettre dans l’inconfort, dans l’insécurité. Il faut évidemment respecter le rendez-vous. Ne pas se dérober. C’est très important. »  

« Travailler à la paix, c'est aussi travailler sur le langage et sur la possibilité de construire un avenir avec des gens dans le monde entier »

 En fait, durant le covid, il y a aussi eu ce besoin de parler au sein des familles. Là, ce n'était pas la guerre qui était moche, c'était la maladie qui était moche. Mais dans ce cas précis, il y avait des soignants, ceux qui réparent. Il n’y avait pas vraiment de méchants. Ici, ce n’est pas le cas. La guerre force à choisir son camp.
T. Z. :
« Dans les narratifs qui circulent aujourd’hui, cette polarisation gentils/méchants est très prégnante. Et les enfants absorbent ça très fort. Quand on répète à longueur de journée, ‘les Russes font ceci, les Russes font cela’ et qu’on ne distingue pas les ‘Russes’ du ‘régime’, on pose de mauvaises bases. Travailler à la paix, c'est aussi travailler sur le langage et sur la possibilité de construire un avenir avec des gens dans le monde entier. Et donc, ça implique de ne pas dire ‘les Russes’, mais ‘le gouvernement russe’. Ça implique de dire ‘le gouvernement israélien’ et pas ‘les Juifs’. Il faut déconstruire ces amalgames, éviter ces raccourcis de langage, poser les bons mots. C’est essentiel pour poser les jalons d’une dynamique de construction de la paix.
Utiliser le parcours de figures emblématiques comme Nelson Mandela permet de rendre plus concrète cette recherche de paix, à travers des discours, à travers des actes Quelqu'un comme Einstein, c'est aussi intéressant. Parce que souvent, ceux qui veulent construire la paix sont présentés comme des doux rêveurs ou des poètes et on les oppose aux ingénieurs. Aller chercher des personnes qui font le choix de la construction d'une humanité commune dans le monde des sciences dures exactes, dans celui de la biologie, de la connaissance des êtres humains ou même de l'univers, je trouve ça magnifique. Ces personnes dépassent le caractère des identités exclusives, ‘meurtrières’ pour reprendre les propos d’Amin Maalouf. Donc, oui, le travail sur des figures positives, c’est essentiel. Tout comme celui sur les préjugés. Je pense que ce n’est pas bisounours de mettre en évidence tout ce qui résiste à la guerre et qui propose une autre voie. »

Quand vous abordez les conflits en classe, quel est l’impact sur les élèves ?
T. Z. :
« Lorsqu’on travaille sur les bombardements sur Gaza, la guerre en Ukraine, on utilise la dialectique, le dialogue. Au sortir d’une animation, je ne vous cache pas que je ne sais pas très bien jusqu'à quel stade ces ferments de paix vont se développer. Mais je sens qu'il y a, en général, chez ces jeunes une envie de ne pas céder à un discours de guerre, à un discours qui creuse la tranchée. Ce qui prime, c’est plutôt la recherche de pistes pour retrouver du lien.
La façon d’aborder les conflits est essentiel pour que la réflexion soit riche, utile, porteuse. La méthode ? D’abord, cerner le factuel. Identifier la zone de conflit. Nommer les acteurs. Pour les ados, j'organise une carte mentale pour montrer la complexité des enjeux. Un des points importants est l’analyse des discours, des prises de parole, des arguments développés. Qui parle, qui écrit ? Quel est son objectif ? De qui est-il ou est-elle la voix ? Il n’y a pas d'objectivité possible sur ces questions-là. Du coup, je prends toujours beaucoup de temps à exercer leur esprit critique sur la parole reçue. Tout d’abord en les invitant à me situer, moi. Pour qui je travaille ? Quelles sont les valeurs de l’association qui m’engage ? Les ados sont demandeurs de ça. Ils sont à une période de leur existence où ils sont en recherche, où ils ont envie de prendre possession de leur existence. Mais il y a des choses qui se ferment, des choses ‘dont on ne peut pas parler’. Or, certains tabous favorisent l'adhésion à des théories farfelues. L’esprit critique est donc essentiel. Pour démonter ces tabous. Pour confronter les infos. »

Il y a des obstacles à la culture de cet esprit critique ?
T. Z. :
« C’est un paradoxe. On n’a jamais eu accès à autant d’informations, mais l’information sûre est toujours (voire plus) difficile à trouver. Le découragement peut vite s’imposer : ‘Trop compliqué. Pas pour nous. Vaut mieux faire confiance’. Je crois qu’un certain sentiment de dépossession vient de là. L’esprit critique peut servir de boussole, identifier les pièges, cerner les techniques de propagande, etc. Exercer cet esprit critique n’est pas toujours facile dans le cadre scolaire. C’est notamment dû à une injonction à la neutralité rappelée aux enseignants en 2015. Comme ils devaient être absolument neutre, il y a une vraie peur qui s'est développée chez les profs : celle d’aborder certains sujets et même de sélectionner telle ou telle opinion parce que ça ne correspondrait pas à cette définition très stricte (très utopique ?) de la neutralité. La triangulation permet de sortir de l’impasse, l'association vient placer des mots sur la guerre, sur la migration, sur les extrêmes, sur le conspirationnisme. Elle assume une subjectivité plus importante assortie d’une éthique intellectuelle. Ça, pour moi, c'est la clé. L'enseignant n’est pas obligé à ce moment-là de se mettre en danger, de sélectionner, il pourra, dans un deuxième temps, avec ses élèves, confronter les informations factuelles délivrées par une association comme la nôtre, avec d’autres points de vue.
Travailler à la paix, cela demande du collectif et de la patience. C’est ramificateur, ça mobilise. Tout l’inverse de l’approche belliqueuse. La trajectoire de la guerre est évidemment plus abrupte et rapide parce qu’elle ne s’embarrasse pas de la difficulté à travailler ensemble, à se mettre d'accord sur des objectifs de construction. Identifier un ennemi, militariser une société, rendre la guerre inévitable, la présenter comme une évidence, c’est tellement facile, ça va tellement vite. »

Un psychologue épinglait dernièrement le piège d’utiliser des images qui s’imposent même lorsqu’elles sont formulées négativement, comme par exemple : « Les chars russes ne sont pas encore sur la Grand-Place ». Rien qu’en disant ça, tout le monde a en tête la vision des chars russes sur la Grand-Place.
T. Z. :
« C'est le coup classique. En pédagogie, il faut formuler positivement parce que, sinon, on conçoit ce qu'on ne veut pas et ça apparaît. Je crois que je n'ai jamais fait l'erreur d’évoquer, avant qu'un enfant ne l’exprime, la possibilité qu'un char soit dans son jardin ou que ses parents soient blessés ou que lui-même soit embrigadé. Je crois que je n'ai jamais commencé par dire ‘Les chars ne sont pas à Bruxelles’. Cela vient plutôt après un processus de discussion. Ce qui est vrai, c'est que si un enfant vient avec cette question dans un groupe, elle va s’imposer à d’autres enfants qui n’y pensaient peut-être pas. Néanmoins, il faut bien se dire que si ces images arrivent en classes, c’est qu’il y a de fortes chances qu’elles aient été partagées dans la cour de récré. C’est une illusion de croire qu’on va pouvoir parler de la guerre sans que les enfants structurent des images qui peuvent générer de l’anxiété. Le tout, c’est de trouver les clés pour que cette anxiété ne devienne pas une peur permanente qui prendrait le pouvoir sur toutes les décisions d’avenir. »

L’utilisation intempestive du mot guerre accentue cette angoisse.
T. Z. :
« On a vécu ces dix dernières années sur une utilisation du mot guerre qui n’est pas anodine, qui transforme les sociétés. Ce sont les attentats de Bruxelles et de Paris, c’est le covid où on a utilisé effectivement le mot guerre à toutes les sauces. Guerre contre le terrorisme. Guerre contre le virus. La guerre est un mot qui autorise les mesures spéciales, les états d'urgence… Avec le recul, on se rend compte à quel point ces deux périodes catalysatrices ont transformé profondément la législation, l'état de droit. Les militaires en rue, c’était quelque chose d'unique et de gravissime en termes symboliques. Ça a contribué à banaliser l'état de guerre et à guider les sociétés vers des sociétés plus sécuritaires, plus sécuritaristes. On a tous besoin de se protéger, c'est normal, mais quand on travaille de cette façon-là, on voit qu'on est passé à côté des causes de la violence. On s’est limité à réprimer des éclats de violence. Concernant le covid, c'est délicat, mais c'est intéressant aussi de voir que la répression de toute voie critique était, entre autres, justifiée par un vocabulaire belliqueux, par un narratif qui utilisait le mot guerre et légitimait donc les pouvoirs spéciaux, les régimes d'exception, les états d'urgence. »

Pour les parents, c’est parfois compliqué de rassurer. On pourrait être tenté de dire, par exemple, qu’il ne faut pas s’inquiéter parce qu’on se réarme et qu’on se prépare à la guerre. Bref, on essaie de faire la paix en invoquant, paradoxalement, l'industrie de guerre.
T. Z. :
« Comme tout le monde, les parents doivent aussi se rassurer en bétonnant certaines certitudes. C’est pour ça qu’il est important de rester ouvert aux besoins de son enfant, d’être à son écoute et de prendre du recul par rapport à ses propres certitudes afin de ne pas faire passer des messages contradictoires ou relayer, sans le vouloir, un discours ambiant toxique. On se souvient de tous ces manuels scolaires qui permettaient de de travailler le nationalisme, l'exception et la haine de l'autre à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle pour la Première Guerre mondiale ou dans les années 30 pour ce qui est de la Deuxième Guerre mondiale. Cela a construit chez l'enfant des représentations qui pouvaient l'amener à adhérer à la logique de guerre. Sous prétexte d’un cours d’histoire, vous cultiviez la haine de l’Allemand.
Notez que notre travail, lui aussi, est suspect de propagande. Mais quand, dans le même temps, on donne les possibilités aux enfants de déconstruire votre point de vue et de vous situer, cela permet de travailler dans une saine honnêteté intellectuelle. Je trouve que ça marche vraiment pas mal. »

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