Loisirs et culture
Dans Madones & Médées, un trio de femmes démonte les stéréotypes et les cadres qui corsètent la maternité. L’interpellation est juste, érudite et sensible.
« Parce que les mères, elles sont seules, en fait, et on les enferme entre des murs, dans des cases, on ne les écoute pas. Vous savez ? ». À l’hôpital, cette phrase est lâchée par une maman dans le bureau d’Elsa, pédopsychiatre. Au centre de la discussion, une détresse maternelle poussée à son paroxysme, déjà évoquée dans nos pages, celle qui aboutit à une dépression sévère du post-partum avec des phobies d’impulsion. En clair, cette jeune maman nourrit des pensées violentes à l’égard de ses petites jumelles. Et là, on craint qu’elle ait été à un doigt de passer à l’acte…
Amélie fait partie de ces femmes qu’écoute Elsa au fil des jours. Elle noue un contact, un dialogue. Elle vient mettre de l’ordre dans la confusion. Expose les choses posément au fil des pages. On la voit ainsi discuter avec la maman d’Octave, un bambin de 5 mois. Celle-ci est en larmes. Elle nourrit du regret maternel, le rumine, le garde pour elle. « J’ai l’impression que les autres mères ne doutent pas ». La pédopsy répond : « Vous leur parlez de vos doutes, vous ? Non. Elles aussi sans doute… Ce doute est beaucoup plus fréquent et courant qu’on ne le pense ». La réflexion fait tilt. « Je ne suis pas un monstre, alors ? ».
Ces scènes de la vie quotidienne en hôpital sont terriblement inspirantes. Le sous-titre de ce roman graphique, Figures imposées de la maternité, en dit long. C’est bien de cela que sont victimes les mamans qui se livrent entre ces quatre murs. De ces injonctions au bonheur. De ces modèles trop parfaits pour être honnêtes. Du regard des autres. De la peur du jugement. De l’entretien de tabous soigneusement préservés. De la crainte d’être prise pour une « mauvaise mère ».
Une histoire ancrée dans le réel
Les thématiques sont lourdes. Il est question d’IVG, de deuil périnatal, de grossesse douloureuse… Face à cela, les mères se sentent seules, sans ressources. C’est ce que vit la maman d’Octave. Elle qui se confine dans un doute muet. Même son mari n’est au courant de rien. Elle cache, dissimule son état, comme si elle avait honte de ce regret qui vient percuter l’amour qu’elle porte à son bébé.
Encore une fois, les mots de la professionnelle font leur chemin, tout en compréhension. « De regretter et d’aimer en même temps, oui, c’est très dur. On est mal armé pour faire face aux émotions contradictoires. Du moins, qui paraissent contradictoires. Car on peut aimer son enfant tout en regrettant la maternité telle qu’elle nous est imposée ».
Cette maternité imposée, c’est plutôt le côté « Madone » du titre. La femme dévouée, fidèle, une vierge Marie moderne qui doit à la fois s’occuper - et sans se plaindre - de ses enfants et de son boulot. Faire toujours bonne figure. Répondre aux archétypes et aux standards rassurants. Mais il y a « Médée », son opposée grecque et mythologique, personnage tragique et complexe qui va jusqu’à tuer ses deux enfants. Entre ces deux extrêmes, la réalité est nettement plus subtile. Cette BD entend la dépeindre avec le plus de justesse possible.
Cette sensation de nuance, de vérité n’est que le fruit mérité du travail des trois autrices. Au scénario, Mathilde Ramadier a travaillé avec Laure Woestelandt. Cette pédopsychiatre exerce comme Elsa en hôpital. Elle accueille les parents dès leur projet de conception. Suit les troubles psychiques autour de la naissance. S’offre en soutien aux relations entre les parents et les enfants. Toute cette expérience de terrain nourrit le récit, lui donne une densité ancrée dans le vécu.
Si, parfois, le côté pédagogique peut venir un peu alourdir le propos, le dessin et les ressorts du scénario viennent habilement stimuler et relancer l’intérêt de lecture. Les palettes graphiques identifient clairement les différentes histoires qui constituent l’ensemble. Le parcours de la pédopsy, elle-même confrontée à son propre début de grossesse inattendu, vient questionner la tension entre ces équilibres fragiles entre vie professionnelle et vie privée. Elle qui, toute la journée, voit « la face sombre de la parentalité » se retrouve de l’autre côté du miroir, « humaine, comme ces femmes, pas plus à l’abri ». Un récit sensible et salutaire, qui démonte intelligemment les injonctions faites aux mères.
- Madones & Médées, Maurane Mazars, Mathilde Ramadier et Laure Woestelandt (Futuropolis).
À LIRE
Nos derniers articles sur le regret maternel et le deuil périnatal
À LIRE AUSSI