Crèche et école

« La passion n’est pas un pass magique »

« Le bois, c’est quelque chose qui a toujours fait partie de ma vie. Sur les photos de moi gamin, j’ai systématiquement dans les mains un bâton, une branche… J’aime ses odeurs, son toucher, comprendre ses fibres ou ses nœuds, pourquoi il a poussé de telle façon et pas d’une autre. Très jeune, j’ai décidé que mon métier, ce serait le bois. Honnêtement, un parcours scolaire qui serait passé par le technique, le qualifiant ou le professionnel, j’aurais adoré. Mais, ado, mes parents m’ont vite et bien fait comprendre que cet amour du bois, c’était bien, mais que ce n’était pas ce qu’ils attendaient de moi, surtout que j’étais un très bon élève. C’est pourtant sur cette vraie passion que j’ai essayé de construire mon cursus : mettre un maximum de compétences de mon côté avec l’idée que je puisse, à la fin, faire exactement ce que je voulais. Je suis donc allé à l’unif en agronomie, puis j’ai fait un master à l’École du bois à Nantes (France). J’ai fait le maximum de stages que je pouvais faire, j’ai bossé chez des professionnels du bois – exploitant, importateur, menuisier, ébéniste – pendant les vacances scolaires, j’ai suivi des cours du soir en gestion et compta. J’ai ensuite bossé au Vietnam, au Cambodge, au Guatemala, avant de revenir en Belgique et de créer mon job avec des associés. Si c’est ma passion pour le bois qui a toujours servi de motivation, je peux aussi dire que j’ai beaucoup, beaucoup bossé. L’un ne va pas sans l’autre pour réussir. »
Olivier, 27 ans

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Un bon exemple de ce que la passion permet de vivre, le parcours d’Olivier ? Oui, évidemment, mais ce genre de quasi-ligne droite ponctuée de réussites à tous les niveaux est loin d’être la norme. Cette remarque, elle vient de la bouche d’Anne D’hondt et Delphine Guilmot, qui accompagnent au quotidien des jeunes dans leur orientation au sein d’Infor Jeunes Bruxelles.
« La passion comme moteur de l’orientation, c’est très bien, note Delphine Guilmot, mais ce n’est pas suffisant. Certain·es jeunes font des amalgames, pensant que trouver sa passion, c’est trouver sa voie, avoir forcément moins de difficultés à s’orienter ou encore que c’est une clé d’épanouissement. Mais tout cela, pour x raisons, ce n’est pas toujours réalisable. Pour nous, il s’agit alors de ne pas briser le rêve, mais, à petits pas, d’emmener le jeune vers un autre chemin. De tourner autour de cette passion qui l’anime, d’élargir sa vision et donc ses horizons. »
Élargir sa vision, c’est ce qu’a fait Leïla. Passionnée de danse, elle a longtemps cru pouvoir en faire son métier, jusqu’à ce qu’elle prenne conscience de ses limites physiques. De fil en aiguille, accompagnée par des professionnel·les, elle a reformulé ses objectifs jusqu’à intégrer un ballet… comme assistante logistique. « Je suis parfaitement à ma place aujourd’hui. Mon métier combine mon esprit très pratique, mes capacités d’organisation et d’adaptation avec un univers où ma passion de la danse reste nourrie chaque jour ».

Du tout ou rien à la stratégie

Plus qu’en vivre, se nourrir de sa passion pour trouver sa voie. Voilà un point intéressant pour toutes les questions d’orientation. « La passion amène une vision, une manière de faire, qui nourrissent le jeune dans ce qu’il est, souligne Anne D’hondt. Tout comme le feu sacré permet de garder la motivation quand se présentent des difficultés. Mais, attention, la passion n’est pas un pass pour tout. Tout comme elle ne donne pas systématiquement des compétences, elle demande du travail, du temps. Je le vois aussi chez certain·es jeunes, il y a leur tempérament et leur caractère qui vont faire qu’ils ou elles ne vont pas lâcher. Pour bien s’orienter, il faut découper les choses tout en nuances. Ce qui n’est pas forcément facile pour ces jeunes qui sont beaucoup dans le tout ou rien et qui n’ont pas encore pris conscience qu’en matière d’orientation, il faut faire de la stratégie ».
Un des aspects stratégiques à aborder, c’est celui de croiser les réalités : celles du métier et celles de la personne. Pour cela, il faut pousser des portes, rencontrer, tester. « On a tous des stéréotypes, des histoires qu’on se raconte sur nos passions, sur ce qui nous fait vibrer, remarque Anne D’hondt. Tout cela dit des choses de la personne qu’on est, mais n’est peut-être pas relié au métier que l’on envisage. Parmi les bonnes questions à se poser, il y a celle de savoir si ce que j’aime faire à côté est transposable comme métier ou en lien avec un secteur professionnel, puis de se demander ce que mon futur métier pourrait m’apporter en plus de ce que je suis ? ».

Le poids des parents

Tout ce travail de réflexion peut être difficile à mener quand on a entre 16 et 20 ans. Le manque d’informations, le manque de temps à l’école et, très souvent, la pression familiale peuvent être autant d’obstacles à la mise en place d’un projet personnel. « Quand je reçois des jeunes, j’entends souvent la voix de leurs parents derrière leurs mots, s’amuse Delphine Guilmot. On les sent pris dans ce conflit de loyauté entre faire plaisir à papa et maman et suivre leurs envies. Éliminer les freins familiaux va permettre l’étape d’affirmation de son choix. Et à partir de là, pour le jeune, de savoir où sont ses soutiens, indispensables pour avancer ».

La passion est une bonne base, mais la réussite est loin d’être une science exacte

Si sortir du giron familial, pousser les portes, expérimenter, s’ouvrir au monde pour vivre (de) sa passion est une bonne base, la réussite est loin d’être une science exacte. Et, même poussé·es par ce bel élan, les jeunes peuvent connaître l’échec. Si certain·es en feront une force pour mieux rebondir, pour d’autres, la désillusion sera d’autant plus forte.
« Le risque, c’est le surinvestissement, vivre tout, tout le temps à 1 000%, être plus que pleinement investi·e, souligne la psychologue Alexia Lesvêque. Quand il y a une difficulté mineure, ça peut aider à l’affronter. Quand c’est plus grave, ça peut être une vraie blessure profonde, particulièrement difficile à surmonter. Dans ces cas, si l’accompagnement et le soutien des parents sont bien évidemment indispensables, ils sont assez rarement suffisants. Consulter un·e professionnel·le en santé mentale sera un passage obligé. »
Et puisqu’il est question d’accompagnement et de soutien parental, Anne D’hondt nous glisse à l’oreille un dernier conseil à partager. « On dit aux jeunes d’oser parler de leur passion, de ce qui les anime à leurs parents. Mais c’est bien aussi quand ces derniers parlent de leur métier, de leurs peurs, de leurs échecs ! ». Eh oui, comme souvent, le dialogue permet de comprendre les points de vue, d’exprimer des besoins, des envies et surtout de dédramatiser, un indispensable dans le monde dans lequel vivent les jeunes aujourd’hui.

LE MOT

Oser

Chez les jeunes rencontré·es, le mot « oser » est revenu à multiples reprises dans la conversation, très souvent associé à du négatif. Pas osé dire ne pas savoir quoi faire ou, au contraire, pas osé dire ce qu’ils/elles rêvaient de faire. Pas osé dire non plus quand ça n’allait pas. Pas osé faire tel ou tel choix. Pas osé y croire.
« Les jeunes se mettent beaucoup la pression, expliquent les expertes d’Infor Jeunes Bruxelles. Le ‘Il faut que je trouve quelque chose’, induit par la pression de la société et de l’entourage, génère beaucoup d’insécurité. Et c’est pour cela que l’on voit des jeunes qui deviennent très terre à terre, qui n’osent pas, qui ne pensent pas qu’il y a des pistes à explorer. »

ZOOM

Une pause pour dépassionner

Votre ado est en passe de terminer ses secondaires et il/elle n’a pas vraiment d’idée pour la suite ? Votre jeune adulte s’est lancé·e dans une filière qui devait rencontrer ses passionnantes aspirations, mais il/elle a échoué ? Que faire en tant que parent ? Dans un premier temps, on rassure, on soutient, on laisse sa porte ouverte, on laisse digérer l’échec quand il y en a un.
Ensuite, il s’agit pour votre enfant de se mettre ou de se remettre dans un état d’esprit qui permette d’avancer. L’occasion de lui glisser à l’oreille l’existence du Service citoyen. Pourquoi le Service citoyen ? Parce que c’est une occasion pour les jeunes de retrouver du sens, de côtoyer de nouvelles personnes, de nouvelles structures, mais aussi de conserver une certaine discipline horaire. En effet, une mission de Service citoyen est d’une durée de six mois, à raison de quatre jours par semaine, dans les domaines de la culture, de l’environnement, de l‘aide aux personnes ou encore de l’éducation par le sport.
Le Service citoyen permet d’aller sur le terrain, de découvrir les métiers et leurs contextes, mais aussi de développer ses compétences psychosociales : coopérer, s’organiser, développer ses contacts, prendre des responsabilités…etc.
Bon à savoir : le Service est accessible jusqu’à 25 ans et une mission complémentaire (facultative) de douze jours dans un autre secteur que ceux cités ou dans une autre communauté linguistique peut être réalisée.   

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