Développement de l'enfant

La préadolescence, une invention ?

Le concept de préadolescence est bien plus complexe qu’il n’y paraît

Les gros concepts bien établis n’existent que pour être bousculés. Et on adore les remuer au Ligueur. Pas pour embêter, juste pour pousser la réflexion. En cela, le concept de préadolescence est bien plus complexe qu’il n’y paraît. Lâché à la va-vite à propos d’un enfant qui grandit, l’idée du préado est fluctuante dans l’esprit des parents. Qui sont donc ces êtres hybrides que l’on veut maintenir entre deux mondes ?

On vous en fait le pari, la représentation de l’ado, et par la même celle du préado, est en train de muter. Nous n’en parlerons pas de la même manière dans les années à venir. Cette crise dont on ne connaît pas encore l’issue fait assurément grandir nos enfants différemment. C’est d’ailleurs le seul consensus que l’on trouvera chez les personnes interrogées. Pour le reste, on ne pensait pas qu’il serait aussi difficile de dresser un portrait-robot de la préadolescence.
On demande son avis à Mireille Pauluis, psychologue, sur la question. La préadolescence existe-t-elle ? Elle répond par une image : « Ah oui. Ah, oui, oui, oui. Elle existe. C’est simple, les enfants touchent les pédales et le guidon, mais jamais les deux ensemble. C’est d’abord une question de maturité ». Tiens, avant de la définir, remontons à la source, depuis quand parle-t-on de préadolescence ?

Une super niche marketing

Le concept d’une ère préadolescente nous viendrait directement du pays de l’Oncle Sam dans les années 40, selon Nicoletta Diosio, anthropologue et co-auteure du livre La préadolescence existe-t-elle ? (La Revue des sciences sociales). Cette nouvelle catégorie d’âge s’exporte chez nous, en Europe, à l’aube des années nonantes, sous une double réalité : d’abord cette période transitoire entre l’enfance et l’adolescence, telle qu’on la connaît aujourd’hui. Mais on la fait exister également par pure invention marketing. Imaginez plutôt, le rêve de toute société marchande : une niche marketing non exploitée qui aurait un pied dans le monde de l’enfance et un autre dans celui très « adolescentaire » de la consommation à tout-va.
Le témoignage de Thierry à propos de sa petite Romane de 10 ans va dans ce sens.
« Il y a eu un déclencheur très net chez moi, où j’ai commencé à sentir un changement, c’est le jour où elle a planqué ses peluches alors que ses copines débarquaient à la maison. Romane a des goûts et des comportements d’enfant, mais elle s’identifie aux séries, aux musiques, aux codes des adolescents. Elle dit même ‘Wesh’ dans ses phrases, alors qu’on habite une commune dorée du Brabant wallon ! ».
Si tout le monde s’entend sur la provenance et l’entre deux phases, sur la question du moment où la préadolescence pointe le bout de son nez, il y a débat. Anthropologue française, Nicoletta Diosio situerait ce qu’elle nomme des « événements anticipatoires », autour du CM2 français, soit de la 5e primaire chez nous. Pour les besoins de l’article, nos parents belges nous ont peu parlé de changements manifestes à ce moment-là, mais plutôt autour de la 6e primaire ou de la 1re secondaire. La préadolescence serait donc une construction purement culturelle ? La marque de tout un ensemble de changements conjoncturels ?
Comme le souligne Alexandra Balikdjian, psychologue de la consommation à l’ULB, ce changement d’ère est accompagné de rites très marqués. Changements de chambres, acquisition d’un gsm, désintérêt pour tout ce qui a une consonance trop « gamin », type Playmobil et autres. C’est là où les séries très prisées des célèbres plateformes de streaming font fureur. Le succès interplanétaire des soap opéras viendrait de nos chers et chères préados.
Jean-Christophe, papa d’un ado de 12 ans, et qui a donc vu son fils passer de l’autre côté du rivage, a une jolie définition de cette période de la vie. « La préadolescence, qu’on y croit ou non, marque l’accomplissement de l’enfance. L’enfant est assuré en tant qu’individu de ses goûts, de ses convictions, de ses valeurs, avant le grand chambardement de l’adolescence. C’est une sorte de stabilisation de l’enfance avant la grande mutation ». Et cette phase d’accomplissement juvénile, comment se déroule-t-elle avec les parents ?

Parents, je vous aime (encore un peu)

Cette période peut se faire en opposition aux parents, mais pas de manière inattendue et imprévisible comme cela peut se passer pour l’adolescence. Là encore, difficile de se faire une opinion et d’établir de grandes lignes, tant les avis divergent. Sylvie nous dit qu’elle a l’impression que sa fille de 11 ans a toujours eu un comportement de préado, là où Janice nous affirme qu’elle a assisté à une vraie transformation chez sa fille aînée à l’âge de 9 ans, et 10 ans chez son fils.
« Ils sont devenus bougons, blasés, plus rien ne les intéresse, si ce n’est leur console. Ils ont honte de leurs parents. Ils insistent pour que je me gare à trois rues de l’école, parce que leurs copains se débrouillent seuls depuis des années et que ‘C’est super la honte d’être conduits comme des bébés’. Mais, à côté de ça, ils ont des comportements tendres et affectifs comme quand ils avaient 4 ans. Parfois même, c’est nous qui les repoussons. Je me demande d’ailleurs si ce n’est pas nous qui les conduisons vers ce que l’on pourrait appeler l’antichambre de l’adolescence. »
La préadolescence serait-elle également une fabrication parentale ? Marie-Rose Moro, pédopsychiatre, confiait au Ligueur au moment de la sortie de son livre Osons être parents avec nos ados ! (Bayard) que, pour elle, la parentalité évolue pour s’adapter à des nouveaux besoins.
« L’enfant a une nouvelle manière d’être, de quoi décontenancer le parent et le mettre en difficulté. C’est un processus qui ne va pas de soi. Il n’y a pas un moment T qui accompagne ce changement. Quand on se rend compte du changement, il est déjà installé. Ce qui donne un sentiment d’étrangeté, parfois un peu brutal. La tendresse et l’amour entre parents et enfants évolue. Jusqu’à la préadolescence, des câlins, des embrassades viennent plus régulièrement nous rassurer, nous montrer qu’on est, nous, parents, aimés. Après, à l’adolescence, cet amour deviendra encombrant pour votre enfant. »
Autrement dit, terminées les marques d’affection. Profitons donc de la préadolescence, pendant qu’il est encore temps. Tiens, d’ailleurs, est-elle à prendre en compte comme une phase de développement, comme une étape d’évolution ?

Préadolescence ou pas, le parent reste parent

Là encore, impossible de mettre d’accord les protagonistes de cet article. Pour certain·e·s, la préadolescence serait une phase de développement qui embrouillerait les repères. Pour d’autres, au contraire, il semble important de ne pas trop segmenter les stades de développement pour éviter de créer une norme. Zut, comment se repérer ? En faisant ce qu’un parent fait de mieux, en partant du cheminement personnel de son enfant. Enfin de son préado ou même de son ado. Peu importe le grade, ou l’appellation, le rôle éducatif des adultes de référence, lui, reste fondamental.
Lors d’une conférence consacrée à l’accompagnement scolaire, à l’époque où c’était encore de mise, Nathalie Anton, enseignante et psychologue, insistait sur l’importance de l’adulte chez les enfants. « Peu importe la façon dont on les nomme, ces enfants sont encore très dépendants des adultes. Ils recherchent moins la rupture avec l’univers familial que l’accès à des premiers aménagements personnels au sein même de cet espace : décoration de leur chambre, choix de vêtements spécifiques, affirmation de goûts musicaux… Ils ont toujours besoin de tendresse, d’attention et de réassurance de la part de leurs parents qui constituent encore à leurs yeux des repères, voire des modèles fondamentaux ».

LA RÉFLEXION

« Cultivons une parentalité douce »

Nous insistions depuis le début de l’article sur les nombreux points de désaccord entre les protagonistes interrogé·e·s. Ils sont cependant d’accord sur un fait : notre société veut faire grandir nos enfants trop vite. À répéter, le Ligueur en tête, que le graal de la parentalité consiste à faire de son enfant un être autonome, est-ce qu’on ne cherche pas à les rendre plus mûrs, à les pousser à s’affirmer, là où certain·e·s profiteraient bien encore un peu de leur innocence ? Est-ce qu’on ne les prive pas d’une certaine manière de leur enfance ? Cultivons donc une parentalité douce. Une qui prend le temps de regarder toutes ces jeunes pousses se déployer, nourries au temps, à la patience et à l’amour. Et, qui sait, peut-être même que le fait de prendre ce temps nous fera vieillir moins vite.