Société

La solidarité familiale a bon dos

Édito de la Ligue des familles sur la réforme du chômage

En mars dernier, la réforme du chômage est entrée en vigueur. C’est avec une certaine fierté que nos ministres et présidents de partis de la majorité se sont targués de l’impact concret de l’application de cette réforme. Dans les médias, ils ont affirmé que leurs prévisions étaient justes : des 200 000 personnes qui seront exclues du chômage, un tiers devrait trouver un emploi, un tiers irait au CPAS et le dernier tiers pourrait compter sur la solidarité familiale. Là, on a un peu avalé de travers, car cette réforme, en plus de celle qui concerne les CPAS, pénalise la solidarité familiale !

Exclusions sans distinction

La réforme du chômage réduit la durée où il est possible de bénéficier d’allocations et en modifie les conditions d’accès. La Ligue des familles a, dès le départ, alerté sur le fait que cette réforme s’appliquerait de manière unilatérale sur tout le monde, sans distinction des réelles capacités de trouver un emploi pour des publics spécifiques. Notre service Études a mis en avant les impensés de la réforme : la difficulté de certains parents à concilier vie familiale et vie professionnelle, notamment pour les familles monoparentales, les parents avec enfants en situation de handicap et, enfin, les aidants proches.
Concrètement, les familles monoparentales, les personnes vivant seules et aidant une personne ne vivant pas à leur domicile, les parents séparés qui ont leur enfant en situation de handicap ou gravement malade en garde alternée, deux aidants proches vivant ensemble, de jeunes aidants proches ayant des allocations d’insertion, des aidants proches qui travaillent moins d’un mi-temps par semaine, des personnes qui ne sont pas aidantes sur une longue durée, des aidants proches ayant déjà bénéficié de la dispense plus de 24 mois dans le passé devront se tourner vers les CPAS.
Pour toutes et tous, cette forme de solidarité familiale n’est pas reconnue. C’est l’exclusion et la précarisation. Alors que ce même gouvernement reconnait dans sa déclaration gouvernementale la nécessité de protéger les aidants proches, notamment via la création d’un statut spécifique !

Cohabitant·es encore plus pénalisé·es

Selon leur prévision, l’autre tiers des personnes exclues du chômage serait rattrapé par le dernier filet de sécurité, les CPAS. Notre attention s’est alors portée sur une autre réforme du gouvernement Arizona qui concerne justement les CPAS, et plus précisément le statut « cohabitant ». Ce statut octroie le plus faible montant des RIS et concerne, en général, les personnes en couple ou les jeunes majeurs aux études ou en formation vivant chez leurs parents.
Le gouvernement De Wever a décidé de modifier le calcul du montant « cohabitant » (maximum 894€/mois) en ajoutant au calcul de base fondé sur les revenus du conjoint éventuel ou du parent vivant sous le même toit que l’enfant majeur, tous les revenus des autres membres de la famille vivant sous le même toit : petits-enfants, grands-parents, beaux-enfants, beaux-parents… Ce qui aura pour effet de diminuer le montant octroyé du RIS « cohabitant ».

Madeleine Guyot - Directrice générale de la Ligue des Familles
« La solidarité familiale est un mécanisme fragile et fluctuant en fonction des contextes culturels et générationnels »
Madeleine Guyot

Directrice générale de la Ligue des Familles

Cette mesure pénalise donc également la solidarité familiale, puisqu’elle enlève des revenus aux personnes qui décident de s’entraider en vivant sous le même toit ! Cela fait des années que le monde associatif réclame la fin du statut « cohabitant » parce que, justement, il empêche la solidarité familiale : certaines personnes ne se remettent pas en couple, ne recomposent pas une famille sous un même toit, parce que les conséquences financières sont trop importantes. Le durcissement de ce statut est encore plus pénalisant.

Trompe-l’œil

Et puis, il resterait de cette exclusion du chômage l’autre tiers, récupéré par… la solidarité familiale. Nous aimerions comprendre, messieurs, mesdames les ministres, ce qu’est, d’après vous, la solidarité familiale ? À part celle que vous venez de pénaliser par deux fois ?
La solidarité familiale existe, comme dans le cas des aidants proches ou de cohabitant·es. Elle revêt des formes variées et dépend non seulement des liens affectifs entre les membres d’une famille, mais aussi et peut-être surtout des ressources matérielles dont ils et elles disposent. Nous ne sommes pas tous égaux, toutes égales dans nos possibilités de compter sur nos proches pour être aidé·es, même temporairement. La solidarité familiale est un mécanisme fragile et fluctuant en fonction des contextes culturels et générationnels.
Cacher l’impact de la réforme du chômage sur l’accroissement de la précarité en érigeant la solidarité familiale comme rempart de protection est malhonnête. Ce tiers de personnes exclues, dont des parents avec des contraintes familiales, est en réalité jeté volontairement hors de tout système de protection collective. Pour des économies budgétaires, le gouvernement De Wever a décidé d’abandonner une partie de notre population. Nous préférerions que ce soit assumé comme tel et non au nom d’une prétendue solidarité familiale qui cache la déchéance des plus fragiles d’entre nous.