Développement de l'enfant

Les amours virtuelles donnent des ailes

Les écrans ont changé les relations humaines, même les ados sont touchés

Les amours adolescentaires par le prisme des machines, on y est. Bien plus qu’on ne le croit. Déclin civilisationnel ou mœurs de l’époque ? Le débat n’est même pas là, le vrai piège à déjouer serait plutôt de sombrer dans les amours virtuelles AVEC une machine.

Appelons-le Hippolyte, 14 ans. À l’issue des vacances d’été, le jeune homme semble bien maussade. Fatigue. Déprime. On s’inquiète alors auprès des copains-copines. « Ouais, il a le cœur brisé. Il a passé l’été à envoyer des messages à sa ‘crush’ et elle a fini par le larguer ». Mais quoi, quelle crush ? Une copine d’école ? « Bah non, une fille qu’il a rencontré sur les réseaux ».
Rassurés, on lâche que bon, ça va, ce n’est pas une vraie rupture dans la mesure où ils ne se sont jamais rencontrés. Indignation au sein de la meute adolescente. « Mais ça va pas ou quoi ? Y a pas besoin de se voir pour tomber amoureux. C’est quoi ces réflexions ? Hashtag boomer ».
Aïe, la sentence est tombée. On déroule le fil pour mieux comprendre. On découvre - sans doute un peu tard - que ces relations via un écran, ces amours virtuelles, sont devenues la norme d’une majorité d’ados. Jaillit tout un tas de questions : jusqu’où va-t-on ? Peut-on être en couple uniquement dans l’univers 2.0. ? Et l’intelligence artificielle, est-ce qu’elle s’invite là-dedans ? On en parle avec Maurice Johnson-Kanyonga, psychologue geek et atypique, passionné par le sujet qu’il voit se déployer. Alors quoi, ces amours virtuelles, comment les appréhender en tant qu’adultes né·es dans un monde à l’internet limité ?Maurice Johnson-Kanyonga : « Sur le plan sémantique, l’amour qu’il soit numérique ou pas, ça reste la même chose. On retrouve les mêmes ingrédients : attachement, sentiment, intimité. On associe toujours la relation virtuelle à la distance, mais dans le virtuel, celle-ci n’existe pas. La visio, c’est une fenêtre sur l’autre. Même si orientée, qui ne donne à voir que ce que l’on a décidé de montrer. Mais – et c’est ce qui rassure les ados – cette relation permet de se mettre sur un même pied d’égalité. La dimension virtuelle n'empêche pas les échanges. Vrais. Sincères. Chauds parfois. Naît alors une véritable intimité, comme dans une vraie relation. Je rencontre très souvent des ados qui se déclarent en couple, alors qu’ils ne se sont jamais vus. »

Comment ça s’explique ?
M. J.-K. :
« Les jeunes veulent rencontrer l’amour. À 12-16 ans, on est avide de découvertes. Celle de l’autre, de son corps, on rêve de voir ce que c’est. Le premier amour ne va pas sans son lot d’inconnu et d’expérimentation… Génial, mais quelle frousse, quel saut. Avec une approche virtuelle, il y a moins de prise de risques. Sans que l’on perde l’aspect excitant qui donne très envie de se lancer là-dedans. On noue donc des relations en gardant le contrôle. On m’a même rapporté dormir ensemble par écrans interposés… »

Tout cela ne se fait pas sans certains écueils…
M. J.-K. :
« Eh oui, garder le contrôle n’a pas que des avantages. Parce que si on garde la main sur ce que l’on donne à voir, il y a une contrepartie. D’abord, cette communication aux effets instantanés : on voit quand le message est réceptionné, quand il est lu, quand l’être aimé est en ligne. Tout cela en temps réel, puisque que les jeunes privilégient les messageries à l’appel téléphonique. Ça exacerbe la relation. Dans la vie réelle, un couple se dispute au cours d’une promenade, par exemple. Le ton monte, on se fâche, on se quitte soudainement, on boude quelques jours. On en reste rarement là. Dans le cas de relations purement virtuelles, on peut se rendre injoignable en un clic, bloquer l’autre et perdre le contact définitivement. C’est souvent là que ça peut amener à des dérives, d’ailleurs. Pour retrouver la trace de l’autre, on crée de faux profils, on implique les potes… On essaie de contourner la barrière avec l’émotionnel qui peut prendre le dessus. C’est là où on se venge. Là où on peut faire mal. »

« Avec l’IA, nous sommes en plein dans l’exploitation des désirs profonds. On tourne le dos à notre humanité, à cette vie sentimentale qui nous est chère »

Où se situe la différence entre la vie dans et en dehors de l’écran dans l’esprit des ados ?
M. J.-K. :
« Je ne pense pas qu’on soit dans ce type de confusion. Peut-être qu’explorer la relation par ce biais, ça revient à s’essayer. On s’approche avec prudence. Ça élimine pas mal de risque. Peut-être aussi que tout ce qu’on leur donne à voir ne les pousse pas à se lancer à fond dans une relation, ni d’être confronté·es au corps. Car on parle d’ados qui grandissent à l’heure d’un porno de plus en plus extrême. Là, pour le coup, ça crée beaucoup de confusion. Je le vois par exemple dans les messages très crus que s’envoient les jeunes. On y perd toute puissance érotique. L’érotisme est différent du porno, en cela que ce dernier montre, standardise, voire dicte presque comment il faut faire. On perd l’idée de faire confiance à l’imagination. On se retrouve donc face à des jeunes qui calquent les comportements et le langage. Seulement, ils réalisent très vite qu’ils ne correspondent pas aux critères. Ça les embrouille. C’est peut-être là où il y a le plus de confusion. Une confusion alimentée par des influenceurs, influenceuses, qui n’ont aucune légitimité si ce n’est celle de leur audience. »

Et voilà que l’IA se mêle à tout cela… Vous avez des exemples autour de vous de jeunes qui nourrissent des histoires d’amour avec la machine ?
M. J.-K. :
« Je sais que ça existe, mais je reste persuadé que c’est encore très marginal. Tout cela est encore trop récent pour qu’on puisse l’analyser avec recul. Mais ce qui est à surveiller, c’est l’ultra dépendance à l’intime. Rappelons que l’IA va toujours dans le sens de l’utilisateur ou l’utilisatrice. Dans ces conditions, facile de tomber amoureux, amoureuse. Gageons que, en plus, des objets connectés pousseront de plus en plus à une expérience de plus en plus immersive. En tant que psy, j’encouragerai toujours à une sexualité qui fait partie de la liberté, dans la stricte limite du consentement. Mais on l’envisage avant tout entre humains, pas avec des personnes qui n’existent pas. Rappelons-le aux ados : les objectifs de ces robots sont principalement mercantiles. Derrière, il y a des comptes premiums, des abonnements mensuels… Tout cela est totalement différent des relations virtuelles entre ados que l’on évoque, où l’on se retrouve finalement avec un individu face à un individu. Ici, on parle d’un rapport avec un robot qui obéit à des ordres parce qu’on l’a payé pour. »

les ados, amoureux par écrans interposés

Qu’est-ce que ça soulève comme problème concrètement ?
M. J.-K. :
 « On mélange plein de choses : le sentiment, les émotions, la sexualité et la monétisation. On marchandise le corps, le cœur… à une plus grande échelle que la prostitution. Nous sommes en plein dans l’exploitation des désirs profonds. On tourne le dos à notre humanité, à cette vie sentimentale qui nous est chère. L’amour ? Le voilà proposé par les algorithmes, à présent. Encore une fois, tout cela reste tout à fait marginal. À nous de la jouer fine pour que le phénomène n’enfle pas. »

Comment faire ? Comment les parents peuvent outiller leurs enfants ?
M. J.-K. :
« Ça semble une évidence, mais redisons-le : ne perdez pas le dialogue. Il faut toujours créer un climat qui fait que dès que ça ne va pas, dès que ça déborde, les ados sachent qu’ils peuvent se tourner vers vous. Pour cela, il faut montrer l’exemple. Qu’est-ce qu’on donne à voir à cette génération d’ados depuis qu’elle est née ? Que ce petit objet rectangulaire qu’on a toujours en main est fascinant. Il n’est jamais vain de réinterroger son rapport à cette chose technologique et à la place qu’elle a dans notre vie d’adulte.
Ce n’est pas tout. J’entends beaucoup de parents extrêmement inquiets à l’idée de laisser leurs ados seul·es dans la rue. À force de les brider dans le monde extérieur, pas étonnant qu’ils et elles trouvent refuge dans ce monde connecté. Or, c’est en étant seul dehors qu’un enfant apprend à faire certaines choses. À aborder les gens s’il se perd, à anticiper les dangers… qui sont d’ailleurs plus marginaux dans la vie réelle que ceux en ligne. Or, il faut s’essayer dans le vrai monde pour être plus habile dans le virtuel. »

Comment on parle de tout cela aux jeunes sans passer pour un fossile ?
M. J.-K. :
« Je recommanderai aux parents de franchir le pas et de parler relation affective et intime. Pourquoi pas se raconter, expliquer comment on construit un lien, à quel point elle la relation peut être belle, porteuse. Essayer de permettre à leur enfant de réaliser que ça existe, que c’est possible. Il s’y engagera de toute façon vers l’autre. Autant qu’il soit le mieux outillé possible.
Quant aux relations virtuelles, autant essayer de ne pas les condamner. Comprendre que c’est l’occasion d’explorer et tant que c’est entre individus, ça reste sain. J’entends par là que ce n’est pas à sens unique comme avec l’IA. Tout l’enjeu parental va consister à valoriser et promouvoir le plus possible le réel. S’équiper face à l’autre. C’est ce qui va primer dans le monde de demain, ce qui, potentiellement, peut permettre de maintenir une forme d’intelligence collective. Elle va se faire grâce aux interactions. Belles et bien réelles, elles. »