Vie pratique
La palette des nuances grand-parentales au XXIe siècle est large, mais les grands-parents ne se sont pas éloignés de leurs missions de transmission et d’ancrage dans l’historique familial. Comme les autres générations, leur quotidien est engagé dans des enjeux propres à notre époque, sociétaux, environnementaux, conjugaux ou personnels. Benoît Schneider, professeur émérite en psychologie à l’université de Lorraine (France), investigue les problématiques familiales sous l’angle de la grand-parentalité et des questions intergénérationnelles. Avec lui, nous avons tenté de baliser la grand-parentalité d’aujourd’hui.
Être grand-parent aujourd'hui, qu’est-ce que cela veut dire ?
Benoît Schneider : « Être grand-parent il y a une trentaine d’années et l’être aujourd’hui, ce n’est plus du tout la même chose. On peut tout d’abord l’expliquer simplement par des facteurs démographiques, comme l’amélioration de la santé globale, l’augmentation de l’espérance de vie qui en découle (ndlr : en Belgique, l’espérance de vie globale est passée de 69 ans à 81 ans depuis 1960 selon Statbel), et puis, plusieurs évolutions sociétales, comme une sorte de bascule vers une meilleure valorisation de la fonction grand-parentale. Lorsque ce nouveau chapitre de la vie familiale démarre, la représentation de soi qu’a un grand-parent est celle d’une personne en bonne santé. Il y a trente ou quarante ans, lorsqu’on devenait grand-parent, on se disait : ‘Pourvu que j’ai quelques années devant moi pour en profiter’. Aujourd’hui, lorsqu’on rentre dans la grand-parentalité pour la première fois, on travaille encore, on sait qu’on a de fortes chances de voir ses petits-enfants grandir et devenir adultes. Dans les classes moyennes et suffisamment aisées, l’aspiration qu’on a à entrer dans les années de retraite nous donne parfois envie d’autre chose que de grand-parentalité. On veut bien jouer au grand-parent pour ce que ce rôle a de gratifiant et d’enrichissant, mais pas au prix de sacrifices trop importants, en sauvegardant sa disponibilité, ses voyages, sa vie sociale, sa liberté. Chaque grand-parent aura donc un seuil de tolérance par rapport à la charge grand-parentale. »
« On veut bien jouer au grand-parent pour ce que ce rôle a de gratifiant et d’enrichissant, mais pas au prix de sacrifices trop importants, en sauvegardant sa disponibilité, ses voyages, sa vie sociale, sa liberté »
Qu’entend-on par « grand-parentalité » ?
B. S. : « C’est au tournant du siècle qu’une série de sociologues et de psychologues commencent à parler de ‘grand-parentalité’ comme un concept à étudier. Ce qui montre aussi un tournant dans la considération des grands-parents, dans l’importance qu’ils jouent au sein de la structure familiale. Le terme de grand-parentalité s’est depuis imposé pour indiquer un processus et pas seulement un état. Ce processus peut être engagé de nos jours de mille et une manières face à la diversité des situations rencontrées. On peut par exemple penser aux paramètres familiaux qui ont bien bougé eux aussi : les familles homoparentales, les situations de divorce ou de séparation qui entrent également en jeu dans la génération des grands-parents, les femmes qui travaillent et s’investissent davantage dans leur carrière. Dans la littérature, on observe également un glissement quant à la valeur ‘famille’. Dans les années 1980, on analysait grandement la crise de la famille, on pensait que la famille, c’était fini. Mais aujourd’hui, la famille est devenue une valeur refuge socialement parlant, ce qui participe bien sûr au sentiment de grand-parentalité. En tant que psychologue, nous savons que plus les représentations grand-parentales sont complexes et riches, plus elles seront porteuses d’intérêts au sein de la famille pour les petits-enfants. »
Un rôle second, pas secondaire
En dehors du sentiment de grand-parentalité, d’un point de vue social, quelles sont les fonctions des grands-parents ?
B. S. : « Ils occupent un rôle primordial pour la solidarité intergénérationnelle, en s’occupant des petits-enfants, mais aussi de la génération qui la précède. On parle d’ailleurs d’eux comme la génération pivot ou sandwich. Les grands-parents d’aujourd’hui gardent parfois leurs petits-enfants le mercredi, ils les emmènent en vacances ou les accueillent lorsqu’ils sont malades, mais ils prennent également soin de leurs propres parents vieillissants. Ensuite, il y a le volet éducatif. Quand on fait parler les grands-parents, ils disent toujours que l’éducation, ce n’est pas leur responsabilité, en renvoyant cette responsabilité aux parents. C’est un rôle second, pas secondaire, c’est-à-dire que les grands-parents apportent quelque chose à l’éducation de leurs petits-enfants, qu’ils le veuillent ou non. Ils ont un autre rapport au temps, une expérience de vie différente de celles des parents, des règles différentes aussi.
Bien sûr, les parents restent en première ligne quant à l’éducation de leurs enfants. Ils fixent le cadre, les exigences, sont en rapport direct avec l’école. Mais les ainé·es viennent enrichir, moduler et soutenir l’action parentale. Et c’est tant mieux pour les enfants qui ont l’occasion d’avoir des grands-parents, car d’un point de vue psy, on remarque qu’ils participent au développement positif de leurs petits-enfants, tant sur le bien-être social et émotionnel que sur leur développement cognitif. En plus, aujourd’hui, ils en ont parfois plus que deux paires de deux. Sans nier les difficultés que les situations de divorce ou de séparation représentent au sein des familles, les enfants bénéficient d’avoir accès à plusieurs modèles grands-parentaux. Cela développe leur valeur d’ouverture.
Par ailleurs, les grands-parents occupent bien sûr une fonction de transmission de l’histoire familiale. Être grand-parent, c’est parfois avoir eu un autre métier, parler une autre langue, avoir habité dans un autre pays. Si les grands-parents ne sont plus là, c’est important qu’ils continuent d’exister dans le langage des parents, que ces derniers montrent des photos à leurs enfants, qu’ils racontent des anecdotes. De cette manière, les enfants peuvent disposer d’une épine dorsale dans la transmission. Les trous et les blancs dans la généalogie sont compliqués à gérer pour un enfant.
Enfin, les grands-parents ont aussi une fonction essentielle dans le rapport au deuil. Être grand-parent, c’est incarner l’image du vieillissement. On comprend d’ailleurs l’importance de cette fonction dans la littérature jeunesse : on trouve un tas de bouquins pour enfants dans lesquels les grands-parents meurent, alors que dans la réalité d’aujourd’hui, il est peu fréquent qu’ils décèdent lorsque les petits-enfants sont encore gamins. »
« Aujourd’hui, la famille est devenue une valeur refuge socialement parlant, ce qui participe bien sûr au sentiment de grand-parentalité »
Quels sont les nouveaux enjeux avec lesquels les grands-parents doivent composer ?
B. S. : « Depuis quelques années, et d’abord porté par des mouvements féministes, on voit émerger de plus en plus frontalement une nouvelle donnée : le refus d’enfant. Avant cela, le cours normal des choses disait qu’il fallait faire famille et mettre au monde un ou plusieurs enfants, ce qui pesait surtout sur les femmes et leur soi-disant instinct maternel. Le développement psychique normal d’une femme et sa réalisation devaient passer par la maternité selon la psychanalyse. Mais, de manière légitime, les mouvements féministes ont refusé ce diktat et ont commencé à clamer haut et fort qu’un parcours de femme peut être multiforme. Chacune est libre de choisir si oui ou non elle souhaite un enfant. La légitimation sociale du refus d’enfant est encore récente, dans un contexte de renouvellement des générations qui est assez marqué. Les grands-parents potentiels, de leur côté, doivent faire avec la décision de leurs enfants. Parfois, ils regrettent profondément de ne pas pouvoir le devenir et endosser ce rôle. C’est ici que se joue la confrontation non pas intellectuelle, mais émotionnelle, des différentes générations. »
« Si les grands-parents ne sont plus là, c’est important qu’ils continuent d’exister dans le langage des parents, que ces derniers montrent des photos à leurs enfants, qu’ils racontent des anecdotes »
La considération de l’homoparentalité a également fortement évolué. Dans quelle mesure est-ce que cela touche à la relation entre grands-parents et petits-enfants ?
B. S. : « Celles et ceux qui se confrontent à l’homoparentalité de leurs enfants ne sont plus dans les mêmes dispositions et on voit enfin au sein des familles, et donc aussi chez les grands-parents, une acceptation positive prendre racine. Et force est de constater que la filiation biologique n’est pas un prérequis aux fondements d’une bonne relation entres grands-parents et petits-enfants. Pour certains grands-parents, la filiation biologique reste une valeur forte qu’il faut pouvoir raconter aux autres, tandis que d’autres accordent moins d’importance et accueillent le petit-enfant en attachant moins d’importance aux conditions de filiation.
Néanmoins, on observe les conditions d’un aménagement des représentations de la filiation. Par exemple, dans le cas d’un couple lesbien dont une des deux femmes choisit de porter l’enfant, que le lien avec les grands-parents sera d’autant plus fort du côté de la filiation biologique. Avec la ‘seconde mère’, les liens seront moins évidents. Chez les couples d’hommes, on fait le choix ou non de dire si l’enfant est un enfant biologique, mais on remarque que des deux côtés de la famille, les grands-parents auront l’impression que c’est leur petit-enfant biologique, ils le revendiquent directement ou non dans le discours si les relations sont positives.
Certaines dispositions familiales restent compliquées car l’acceptation n’est pas toujours là suivant les milieux et les cultures. Mais l’homoparentalité relève moins d’une complexification avec la relation aux grands-parents qu’on pourrait le croire, et elle contribue aux ressources familiales plutôt qu’à la distanciation dans les familles homoparentales. »
À LIRE
- Grands-parents et grands-parentalités, Sylvain Bouyer, Marie-Claude Mietkiewicz et Benoît Schneider (érès, collection « Enfance et Parentalité »).
- De la grand-parentalité aux identités plurielles, Benoît Schneider, dans Être grand-parent (Chronique sociale).
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