Vie pratique

Justice et paix

Grands-parents et petits enfants

Certains grands-parents se voient reprocher par un de leurs enfants devenus parents de s’engager plus pour les enfants d’un frère ou d’une sœur que pour les leurs. D’autres (les mêmes, parfois) disent leur souci de ne surtout pas favoriser une partie de leurs (petits-)enfants au détriment d’une autre. Quand, à travers les générations, il est affaire de justice. Et de paix.

« La crainte est là. Je n’ai pas envie qu’on m’en veuille de faire des différences entre mes enfants et entre mes petits-enfants, assure Lise*, maman de trois garçons et cinq fois grand-mère. La question se pose déjà avec mes fils : le grand et le petit sont persuadés que j’ai un chouchou, celui du milieu. Faux ! Dès qu’ils le peuvent, ils me taquinent à ce sujet ». Et les petits-enfants ? « Le premier est une fille (suivie de quatre garçons). On pourrait penser que, n’ayant eu que des garçons, je la privilégie. Encore faux ! J’essaie d’être disponible autant pour les uns que pour les autres. Quand ma petite-fille était bébé, on la gardait un jour par semaine, pour que ses parents paient un jour de crèche en moins. On a conservé le principe avec les suivants. Aujourd’hui, trois sur cinq vont à l’école. On les reprend une fois par semaine à la sortie. On s’en occupe aussi à la demande. Si c’est possible pour nous, on dit oui. Si pas, c’est non. Il faut dire que le grand-père et moi, on travaille encore tous les deux ».

« Dans ma famille d’origine, ma mère n’a pas cessé d’insuffler de la jalousie entre ses enfants. Je ne veux pas jouer ce jeu-là ».

« Ma belle-mère n’a rien fait pour mes trois enfants, mais elle a beaucoup fait pour les enfants d’une sœur de mon mari, lâche Sabine*, quatre fois grand-mère. C’est peut-être à cause de ça que ma génération veille à être juste avec tous les petits-enfants ». Au point où, dit-elle, son mari aime lui répéter : « Il faut qu’on garde de l’énergie pour les petits-enfants à venir ».
« Si tu as plusieurs enfants, d’office, leurs demandes de parents sont différentes parce qu’elles s’appuient sur des besoins différents », constate Irène*, quatre enfants et bientôt dix petits-enfants. Il y a leur état de fatigue, la distance géographique… « Certains ne réclament rien, d’autres demandent plus de présence. En tant que grand-parent, tu t’adaptes. Tu ne vises pas l’égalité. Car, à la limite, ce serait injuste. Tu offres ta disponibilité là où les besoins s’expriment ». Irène glisse encore : « Dans ma famille d’origine, ma mère n’a pas cessé d’insuffler de la jalousie entre ses enfants. Je ne veux pas jouer ce jeu-là ».
Mère d’une fille et d’un garçon et cinq fois grand-mère, Carole* donne, elle aussi, de son temps aux deux familles de ses enfants selon leurs besoins, qui ne sont pas identiques. « Je sais que mon fils et ma belle-fille peuvent également faire appel à ses parents à elle ». Sans compter qu’« on passe pas mal de temps avec les deux familles réunies, ou avec une famille et un enfant de l’autre famille ». Et puis, il y a ces moments rares. « Pour ses 12 ans, on a emmené l’aîné de nos petits-enfants à Paris. Les autres ont trouvé ça génial. On leur a dit : ‘Pour chacun de vous, à vos 12 ans, on fera quelque chose d’exceptionnel’ ».

L’équité, ce n’est pas l’égalité

Ces témoignages, nous les avons soumis au regard de Stéphanie Haxhe, docteure en psychologie clinique et thérapeute de famille à l’Ardoise pivotante à Liège et au Service de santé mentale de Verviers. Elle s’intéresse depuis toujours aux fratries. Sa pratique clinique repose sur la thérapie contextuelle, fondée par le psychiatre d’origine hongroise Ivan Boszormenyi-Nagy. Socle de cette approche : précisément les questions de justice. « Celles-ci sont au cœur des relations humaines. Elles font que les liens s’épanouissent ou créent, au contraire, des blessures ».
Dans les paroles de nos grands-mères témoins, Stéphanie Haxhe relève un réel souci de justice à l’égard des (petits-)enfants. « Quand on se préoccupe de justice, c’est toujours à bon escient. Un grand-parent qui se demande s’il fait assez pour l’un par rapport à ce qu’il fait pour l’autre se pose une bonne question. C’est le gage d’un lien vivant, dynamique. Cette question, j’encourage le grand-parent à la poser à ses proches, car on sait difficilement y répondre seul ». Et la psychologue d’illustrer : « Ce n’est pas parce que la famille du fils ou de la fille paraît bien fonctionner sans soutien qu’on ne peut pas lui demander : ‘As-tu besoin d’aide ?’. Peut-être qu’il ou elle attend cette aide, mais s’efforce de ne rien en dire pour ne gêner personne ».

Grand-père avec sa petite fille

Autre enseignement tiré des témoignages : ils permettent de revenir sur la distinction entre égalité et équité. « Deux enfants ou deux petits-enfants n’ont pas les mêmes besoins, ils n’attendent pas la même chose, développe Stéphanie Haxhe. En visant l’égalité – et donc en faisant strictement la même chose pour chacun de ses enfants ou petits-enfants –, on s’use et, en plus, cela ne sert à rien : parce qu’ils peuvent quand même ressentir de l’injustice. Alors que veiller à l’équité, c’est précisément faire selon les besoins de chacun et tendre vers la justice ». Les enfants le comprennent bien. « Ils ont très tôt le sens de l’équité. Par exemple, les frères et sœurs d’un enfant porteur de handicap souffrent, en général, d’un défaut d’attention de la part de leurs parents. Mais, dans le même temps, si vous les interrogez, ils estiment normal que leur frère ou leur sœur handicapé·e reçoive plus d’attention ».

La nouvelle génération, un moteur

Pour Stéphanie Haxhe, les sentiments d’injustice vécus dans l’enfance ne s’arrêtent pas à la porte de la maison familiale qu’on quitte à l’âge adulte. S’ils n’ont pas pu être discutés et traités, ils ne disparaissent pas. Ils se transportent. Et ils marquent.
« Les adultes qui, enfants, ont souffert d’un manque d’équité ou ont été délaissés ou malmenés sont, souvent, à l’affût des comportements que leurs parents vont avoir avec leurs propres enfants, remarque la thérapeute. Il y a là, me semble-t-il, soit un risque de répétition d’une souffrance, soit une opportunité d’un mieux. Des grands-parents arrivent, ainsi, à donner aux enfants de leur fils ou de leur fille ce qu’ils n’ont jamais pu lui donner. Une manière pour eux peut-être de montrer qu’ils ont conscience des blessures du passé. »
Par ailleurs, la nouvelle génération (celle des petits-enfants) constitue un moteur puissant pour réclamer justice. Il n’est pas rare que des parents qui n’ont jamais parlé des injustices qu’ils ont subies enfants expriment un vécu d’injustice relatif à leurs propres enfants. Ils osent dire aux grands-parents : « Pour moi, je tolérais l’injustice, mais je ne la tolère pas pour mes enfants ». Stéphanie Haxhe : « Une personne a, en général, plus peur – et peut-être honte – de demander justice pour elle que pour ses enfants. Une fois les enfants en jeu, il en va de sa responsabilité parentale de les protéger. Celle-ci lui donne le droit de s’exprimer enfin ».
Bref, aux yeux de la psychologue, les grands-parents ont tout intérêt à comprendre que, derrière les plaintes et les revendications que les parents pourraient formuler au sujet de leurs enfants, se cachent peut-être des plaintes et des revendications qui disent quelque chose d’eux, enfants.

Grand-père

Vérifier, et donc se parler

Les thérapies de fratries adultes forment la plus grande part des consultations de Stéphanie Haxhe. Parfois, les grands-parents y prennent part. « Avec l’idée d’aider leurs enfants ». Souvent, deux ou trois séances suffisent pour désamorcer une situation problématique.
La thérapeute n’insistera jamais assez sur l’utilité de se parler. « Ce n’est pas parce qu’on appartient à une même famille qu’on sait ce que les uns et les autres pensent ou ressentent. Ça, c’est un mythe ! Tant qu’on ne se dit pas les choses, on peut faire cent hypothèses, on a autant de chances d’être à côté de la plaque. Se parler, c’est vérifier une hypothèse ou une crainte, c’est oser exprimer ses besoins ».
Autre message fort : « Il n’est jamais trop tard pour dialoguer, soigner un lien, réparer une blessure, rendre justice ». Et là, les grands-parents ont leur rôle à jouer. « Qu’ils prennent conscience de leur importance ! Ils peuvent beaucoup donner. Des grands-parents me téléphonent, avec une demande : ‘Nos enfants ne se parlent plus. Que peut-on faire ?’. Ils pourraient abdiquer. Mais, non, ils désirent s’impliquer dans la thérapie aux côtés de leurs enfants, pour que ceux-ci se parlent enfin. Car, sinon, quel échec ! Les cousins-cousines ne se connaîtraient pas, etc. Il n’est pas nécessaire que les enfants soient les meilleurs amis du monde, mais juste qu’ils se retrouvent à quelques occasions. En contribuant à l’apaisement entre leurs enfants, les grands-parents gagnent une forme de tranquillité ».

* Les prénoms ont été modifiés.

Grands-parents

ZOOM

Mêler les cousins-cousines

Pour Françoise*, treize petits-enfants âgés de 21 à 32 ans, pas de préférence en jeu. Et il n’a jamais été question de les garder pendant que leurs parents travaillaient. « On habitait trop loin ». Ce qui primait, c’était le plaisir. « Plaisir pour moi de les accueillir, plaisir pour eux de venir chez nous. Et, plutôt que d’inviter des fratries, je mélangeais un cousin et une cousine ou deux cousins du même âge. C’était, pour moi, un investissement à long terme. Et, en effet, adultes, ils et elles continuent à rester en contact et à faire des choses ensemble. C’est ça aussi l’héritage qu’on leur laisse ».