Société

Avec leur temps…

grands-parents bénévoles et volontaires donnent bien plus que de leur temps

Le temps est la denrée riche et rare de notre civilisation submergée de modernité. On en manque. Cruellement. Alors, voyons ce qu’il se passe quand les personnes en donnent. Ici, grands-parents bénévoles et volontaires relatent ce cercle vertueux et nous livrent en filigrane une ode à une société qui ralentit, qui partage, sans pour autant délaisser son clan.

Arnaud Michniak, poète à la plume âpre, parle « de la pire partie de soi, celle qui mérite un salaire ». À savoir, la vie professionnelle. Une fois celle-ci terminée, les grands-parents se retrouvent face à une route à choix multiples. Couler des jours heureux et oisifs. Vivre pour soi. Mener les projets auparavant relégués aux vieux jours. Ou, encore, investir le monde de façon solidaire. En Belgique, 23% des personnes qui donnent de leur temps sont pensionné·es et un·e volontaire sur trois a plus de 60 ans. Écoutons donc ces personnes pour qui le temps n’est pas de l’argent, mais du partage.

Une affaire de famille

À tout plumiste, tout honneur, permettez que votre serviteur vous présente sa protagoniste préférée : sa propre maman, 70 ans. Alias Dadoue pour ses sept petits-enfants âgé·es de 7 mois à 15 ans. Femme aux talents multiples, elle a mené de front une brillante carrière qui se termina malheureusement de façon brumeuse. On parle davantage de bore-out (quand l’ennui au travail vous épuise) que de burn-out.
Pourtant, Dadoue a de l’énergie à revendre. Épreuves de fin de vie professionnelle ravalées, cap sur la retraite. La jeune grand-mère reprend alors les rênes d’une association agonisante qui vivote autour d’un local peu fréquenté. La mission consiste à organiser toute une série d’actions pour nourrir, intégrer et orienter les personnes sans abri. De la petite cabane peu amène, Dadoue en fait un lieu incontournable qui trouve grâce aux yeux de la commune, attire la presse, tisse tout un réseau et active une mécanique de solidarité à toute épreuve dans la petite ville provinciale et pantouflarde dans laquelle elle vit.
L’articulation avec sa vie de grand-mère ? « Mes enfants et petits-enfants sont éparpillés un peu partout. Je leur consacre toutes les vacances. Quand ils viennent nous rendre visite, ils et elles rencontrent tous mes copains et copines SDF du centre-ville. Ce qui les impressionne. Mais, ça me semble important qu’ils et elles connaissent cette réalité, n’aient pas le réflexe de tourner la tête en regardant ailleurs, comme peuvent le faire mes ami·es, très mal à l’aise. Certaines de mes petites-filles sont même venues donner de leur temps au local. Elles se sentent valorisées et leurs appréhensions s’estompent ».
Un sentiment d’utilité et de valorisation que l’on retrouve tant chez les petits-enfants que chez nos aîné·es bénévoles qui, comme le résume Dadoue, éprouvent souvent davantage le sentiment de recevoir que celui de donner.

« La meilleure façon de vieillir »

Si, comme on l’a vu pour le cas de Dadoue, l’implication bénévole est une manière de se sentir à sa place dans ce monde, de renouer avec l’estime de soi, pour d’autres, il est avant tout question de ne pas perdre le pouls de la société. Franfran, professeure à la retraite de bientôt 80 ans, est engagée dans des associations depuis sa préretraite. Pour la grand-mère de vingt-et-un petits-enfants âgé·es de quelques semaines à 28 ans, préparer sa « deuxième vie » fut une priorité, voire une urgence absolue.

Selon une étude de la Fondation Roi Baudouin, la valeur du bénévolat en Belgique est estimée à plus de 5 milliards d’euros par an si l'on devait rémunérer les heures effectuées

« Cinq ans avant d’être pensionnée, j’angoissais à l’idée de me retrouver chez moi avec mon mari. Je n’avais aucune envie non plus de me retrouver à faire des navettes incessantes et à jouer la nounou à plein temps pour mes petits-enfants. Ma plus grande crainte était de perdre le contact avec la jeunesse que j’ai vue évoluer à travers mon métier. J’ai rencontré une asso formidable qui, malheureusement, n’existe plus. Elle proposait de passer du temps auprès de groupes de jeunes pour partir de leurs racines les plus proches, papa-maman, et remonter le fil à travers leurs générations antérieures. Une façon de visibiliser la diversité culturelle. Puis, j’ai fini par rencontrer Âge et transmission (ageettransmission.be) qui intervient à l’école, dans l’enseignement technique ou professionnel, avec une approche multiculturelle que j’adore. »
Pour Franfran, il est indispensable que les seniors jouent le rôle de transmetteurs auprès de jeunes gens loin de leur pays d’origine. Une façon d’assurer le trait d’union avec une histoire, une culture, dont une partie de cette jeunesse est trop éloignée. Pour cette grand-mère, c’est aussi l’occasion de maintenir des liens sociaux. Pour elle, comme pour les enfants qu’elle croise. De ces rencontres nait une richesse qui consolide, qui noue des liens forts. « C’est la meilleure façon de vieillir », confie la grand-mère qui, en dépit de son engagement, donne la priorité à ses enfants et petits-enfants, pour les vacances, les mercredis midi et pour « tous les petits accidents du quotidien ».

Compétences ? Mûr·es

Namur, La Bruyère, Ferme de Beauffaux. Les volontaires de la Ligue des familles sont à l’honneur. Parmi eux, une foule de grands-parents. Les besoins de l’article nous conduisent auprès d’un joyeux trio de bénévoles qui officie principalement dans des maisons de repos. Le service senior de leur commune structure le bénévolat et vient parfois pallier les pénuries de personnel. Le trio vient combler les besoins et se distingue par ses diverses compétences. Disponibles. Expérimenté·es et « mûr·es », ajoute Papijo, grand-père de deux garçons de 5 et 7 ans. L’homme ne se sépare jamais de ses deux charmantes acolytes - grand-mères, elles aussi - avec qui il semble tout faire.
« C’est très gai de donner des coups de main pour des petites missions ponctuelles. J’ai souvent l’impression de me réveiller et de ne pas savoir à quoi va ressembler ma journée. De plus, depuis que je m’implique et que je ne reste pas chez moi devant le poste de télévision à me lamenter sur mon vieux sort et sur cette société très dure, j’ai, très égoïstement, la sensation de ressentir une forme d’amélioration de mon bien-être mental et physique. Les bienfaits d’une vie plus structurée, sans doute. »
Les actions du trio ne se limitent pas au bénévolat ponctuel dans des maisons de repos. La petite équipe est impliquée dans des tiers-lieux et participe à la distribution alimentaire. Et dirige même un club de billard français.
La fierté de Papijo ? Embarquer ses petits-enfants le plus possible. « C’est super, je m’occupe d’eux, donc je soulage ma fille qui les élève seule. Ils adorent m’aider à distribuer des colis alimentaires, à trier des vêtements ou différents produits de première nécessité, à arbitrer les parties de billard. C’est l’occasion pour plein de copains et de copines, très seul·es, de voir des petits aussi. Tout cela fait beaucoup de bien à tout le monde ».
Être bénévole ou volontaire est une manière de vieillir de façon active, de transmettre, de rester ancré·e dans la société, soulignent certain·es de ces aîné·es actifs et actives. Ils et elles ont l’impression d’aller au-delà de l’engagement et d’épouser une autre façon de vivre. L’idée n’est pas de changer le monde, mais de le soigner un peu en étant simplement présent·es et utiles.

ZOOM

À quelle porte frapper ?

  • volontariat.be : le site officiel du Centre de volontariat francophone.
  • giveaday.be : le moteur de recherche d’offres de bénévolat par commune ou par thématique.
  • Plateformes communales : comme nous l’avons vu avec Papijo, certaines villes ou communes ont leur propre service de coordination du volontariat ou du bénévolat.

BON À SAVOIR

Bénévole ou volontaire

Bénévolat ou volontariat ? Sur le terrain, on utilise plus ou moins indifféremment l'un ou l'autre. S'il existe une différence majeure – le volontariat, inscrit dans la loi, permet le défraiement –, les deux sont moins prisés dans la société aujourd'hui. À ce propos, la Fondation Roi Baudouin nous apprend que 23% des associations indiquent que le nombre de bénévoles est plus faible qu’avant le covid. Une tendance mobilisatrice à la baisse donc, même si la plupart des asbl ne se disent, pour l’instant, pas vraiment inquiètes pour l’avenir.