Développement de l'enfant
Dans la famille des masculinistes, on vous présente la mouvance incel, soit le niveau le plus primaire et violent de l’antiféminisme. Il séduit virtuellement de plus en plus d’ados et d’adulescents.
C’est une bande de jeunes filles qui nous a soufflé l’idée de ce sujet qui fait écho à un autre article sur le masculinisme, paru en décembre dernier dans le Ligueur (voir encadré). Selon cette bande multiple et inquiète, on parle peu ou trop approximativement des incels. Ces hommes se définissent comme étant incapables de trouver une partenaire amoureuse ou sexuelle, ce qui les plonge dans un statut de célibat involontaire, dit inceldom. Allergiques aux anglicismes, s’abstenir.
Comme un goût de retour en arrière
Concrètement, la bande de jeunes filles nous rapporte qu’elles subissent des attitudes de garçons qui glorifient les « meufs à l’ancienne ». Comprenez, celles qui ne revendiquent aucune forme de relation égalitaire et correspondent à une image passéiste, tellement caricaturale qu’elle n’a sans doute jamais existé.
Nous avons croisé la route de jeunes mâles qui évoquent en effet une certaine forme d’inquiétude concernant les femmes qui « ne pensent qu’à alimenter leurs Only Fans (site sur lequel l’internaute paye pour du contenu souvent explicite) ». Ces « filles‘d’aujourd’hui ne sont plus comme nos daronnes. Elles sont trop libérées, trop gauchiasses ». Souvent, ressort le « body count effrayant », soit calculer le nombre d’amants de l’être convoité. On vous passe les autres joyeusetés qui arrivent vite dans la discussion.
Autant de propos qui tendent les relations hommes-femmes et nourrissent le terreau d’idéologies qui ne laissent pas présager le meilleur pour nos enfants. On en apprend plus avec Delphine Langlois, chargée de projets au CVFE (Collectif contre les violences familiales et l’exclusion). Tâchons de comprendre cette mouvance. Et tout d’abord à partir de quel âge est-on happé ? Et pourquoi ?
Delphine Langlois : « Dans les données dont on dispose, comme celles du rapport du Haut Conseil à l’Égalité ou de l’étude de Sidaction, on apprend que les 16-25 ans ont un risque plus accru de tomber dans la manosphère et tout le courant incel. Comprenez qu’il s’agit de célibataires involontaires. Terme déresponsabilisant. Puisqu’on sous-entend que si on l’est, c’est d’abord à cause des femmes et surtout du féminisme qui rendrait les relations hétérosexuelles impossibles. On peut y voir un parallèle avec le mouvement Men Going Their Own Way - prononcez Megto – qui rassemble des hommes choisissant de rester volontairement célibataires. Le mouvement incel est plus violent, parce qu’il promeut les droits des hommes et leurs intérêts dans la société au détriment de ceux des femmes. Dans ce mouvement encore plus radical, il s’agit de rejeter les idées préconçues et les habitudes imbibées de féminisme qui s’imposent aux hommes aujourd’hui. »
L’idée consiste à pointer le féminisme comme coupable de son sort affectif ?
D. L. : « Les incels sont privés de relations sexuelles ou romantiques et se raccrochent à des discours passéistes. Les relations, selon eux, c’était mieux sans toutes ces histoires de consentement ou de viol conjugal. On aurait été trop loin dans la lutte pour l’égalité. La domination masculine serait un privilège à préserver. Derrière tout cela, il y a l’idée du rejet qui est mal vécu et ressenti comme une véritable attaque à leur identité. Ces jeunes hommes pensent qu’ils doivent faire une démonstration de leur virilité. Comment ? En prouvant qu’ils ne sont pas gays. La meilleure manière de le faire, c’est en sortant avec des jeunes filles. Et la moindre entrave à cela n’est pas acceptable. D’où cette aversion vis-à-vis du féminisme qui éloigne les jeunes femmes des jeunes hommes. On ne remettra jamais en question la moindre complexité relationnelle… »
Comment ces idées atteignent-elles les jeunes ?
D. L. : « Les effets de contamination sont multiples. Il faut redire une chose dont les parents n’ont pas toujours conscience : les jeunes sont ciblé·es. Les jeunes garçons d’abord. Ils y rentrent par plusieurs portes numériques. L’une, récurrente, celle des forums sur internet. Exemple, une discussion sur les jeux vidéo qui, petit à petit, conduit à un rabbit hole (terrier), un cul-de-sac virtuel qui conforte les jeunes garçons dans leur mal-être. Récemment, la RTBF a répliqué une expérience menée en France, pour démontrer combien de temps il fallait à un jeune homme pour être exposé à un contenu incel. C’est extrêmement rapide. L’attention est portée sur la haine des femmes, responsables de tous les maux. On y réaffirme l’importance des stéréotypes sexistes, basés sur un passé idéalisé. ‘Aujourd’hui, les filles sont trop libérées’. ‘Elles ont des pratiques indignes’… Vous remarquerez par vous-même, que tout est toujours basé sur des études qui mentionnent que 80% des femmes font ceci ou cela. Par exemple, 80% des femmes sont à l’origine des divorces. À chaque fois, c’est la même chose, on dit que les femmes ont trop de droits. Sous-entendu, il est grand temps de revenir en arrière et de les leur retirer. »
Existe-t-il un pendant féminin ?
D. L. : « Les jeunes filles, elles, sont exposées à du contenu qui va les réancrer dans des idées qui vont les renforcer dans des stéréotypes. L’objectif est d’aviver les schémas genrés ou violents. Du type ‘Les filles d’aujourd’hui se victimisent trop’. On va alors valoriser les fameuses ‘femmes à l’ancienne’. S’il n’y a pas de pendant incel pour les jeunes filles (le pendant féminin est le femcel, très rare, ndlr), les contenus tradwife tendent à faire accepter les théories sexistes et stéréotypées en désignant les féministes comme coupables. »
Vers toujours plus de radicalisation
Nous avons travaillé en janvier dernier sur un dossier concernant l’extrême droitisation des idées. Les assos de terrain n’ont pas manqué de faire le lien avec la manosphère qui s’ancre solidement dans les esprits. Vous partagez cette analyse ?
D. L. : « Tous ces discours ciblent les jeunes très tôt. Avec un contenu de plus en plus fin et clé sur porte. La militance progressiste parle d’intersectionnalité des luttes féministes, décolonialistes, antifascistes, anticapitalistes, etc. Concernant l’extrême droite, le mécanisme est le même. D’un discours sexiste qui présente le célibataire comme victime d’une pensée gauchiste, on bascule très vite vers des formes de racisme. Voilà pourquoi il me semble important de rappeler que ces contenus qui créent des archétypes effrayants comme les incels, les masculinistes, ne font de bien à personne. Tout ce dont on parle ne se crée pas en marge de la société, mais bien dans nos foyers, autour de nous. Si ces messages sont aussi massivement véhiculés, c’est parce qu’il y a une force politique avec une volonté de décomplexer ces discours dangereux. »
Comment enrayer ce rouage qui semble si bien huilé ?
D. L. : « Ce sont d’abord nos gouvernements qui doivent mettre en place des dispositifs pour condamner ces contenus qui se nourrissent du mal-être adolescent et initient des cercles vicieux. On peut essayer de rassembler nos petites affaires, de s’informer pour mieux comprendre, de coller des pansements chacun et chacune dans son coin, mais les familles, les écoles, les associations luttent contre des choses bien plus fortes qu’elles. La force des algorithmes, la puissance de feu des GAFAM, nous dépassent complètement. À moins de légiférer à l’échelle européenne ou de quitter ces réseaux, nous n’en sortirons pas. En Australie, avec l’idée d’interdire les réseaux sociaux avant 16 ans (ce qui ne sert pas à grand-chose à mon avis) est né le projet de proposer un algorithme optionnel, on pourrait choisir d’aller sur les réseaux avec ou sans. Voilà qui pourrait participer à une sorte de démarche numérique plus consciente. »
Et à l’échelle des parents, comment intervenir ?
D. L. : « D’abord, redisons l’importance d’appuyer l’éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle (Évras) à l’école. D’y accorder du temps. De généraliser la prévention des violences dans les relations amoureuses. Comme on le fait avec les plans anti-harcèlement, par exemple. Je pense que l’information a bien circulé. Les mouvances masculinistes sont connues du grand public. Il est temps de sortir de l’état de sidération et de passer à l’action. Soit maintenir une discussion avec ses enfants. Comprendre ce qu’ils et ce qu’elles regardent. Ce n’est pas rien d’être jeune. Le monde est complexe, il appelle donc des réponses complexes. Il est primordial de susciter des discussions autour de ces mouvances, de ne pas hésiter à contacter des associations pour s’outiller (voir encadré). D’ailleurs, de plus en plus de parents entrent en relation avec nous. Et si votre jeune tient ce genre de discours, ne le condamnez pas. Cherchez à comprendre. Voyez à quoi ça répond. C’est souvent à un besoin légitime. Lequel ? Une appartenance identitaire ? Peut-il ou peut-elle y répondre de manière plus saine que celle du radicalisme ? L’objectif consiste à renouer avec quelque chose de positif. Malheureusement, les voix qui permettent aux imaginaires collectifs de tendre à ce positivisme ne sont pas ou peu financées. C’est d’autant plus regrettable quand on sait que les premières concernées sont les jeunes filles. Qui sont de mieux en mieux informées sur leurs droits. Elles témoignent leur ras-le-bol. ‘On en a marre de devoir se défendre. On se sent seules. On a peur’.
Je ne veux pas tomber dans un discours culpabilisant envers les parents. Juste leur répéter qu’ils ne sont pas isolés. L’enjeu, c’est de protéger les enfants. Ce n’est pas un enjeu féministe, c’est un enjeu de santé publique. Il est capital, aujourd’hui, de se sentir concerné·e par tous ces phénomènes hautement préoccupants. »
RESSOURCES
- Cpvcf.org : ce collectif propose un accompagnement spécialisé pour toute personne concernée par les violences conjugales et/ou intrafamiliales. Il répond de plus en plus aux familles soucieuses de l’influence de la manosphère sur leurs enfants.
- Le projet Crush : celui-ci est porté par plusieurs associations de lutte contre les violences faites aux femmes. Il réinterroge les violences dans les relations amoureuses.
- Un influenceur : voilà des vidéos intéressantes et amusantes à regarder avec vos grands enfants. L’idée de Thomas Piet ? Pousser les idées masculinistes jusqu’à l’absurde.
- Monplanningfamilial.be : la Fédération Wallonie-Bruxelles compte plus d’une centaine de centres de planning familial prompts à vous recevoir gratuitement vous ou vos enfants pour répondre à toutes vos questions sur les relations amoureuses.
- À lire : Les antiféminismes : analyse d’un discours réactionnaire sous la direction de Diane Lamoureux et Francis Dupuis-Déri (remue Ménage) et notre article Quand le masculinisme s’infiltre dans les relations.
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