Vie pratique
Voilà l'idée la plus inattendue et, étonnamment, la plus manifeste de nos investigations autour de l'infantisme. Elle est soulevée par Anne-Catherine Rasson, maîtresse de conférences et chercheuse postdoctorante à l’UCLouvain Saint-Louis Bruxelles.
Toute personne qui œuvre de près ou de loin avec des enfants a entendu parler un jour des droits de l’enfant, dont la superstar est « l’intérêt supérieur de l’enfant ». Ici même dans nos pages, on reprend cette notion régulièrement : l’idée que l’intérêt de l’enfant doit peser plus lourd dans la balance. On serait alors tenté de se dire : « Génial, quel est le problème ? », d’autant qu’il existe même de nombreuses situations au quotidien où cela mène à de très bonnes choses. Mais, mais, mais… rétropédalons pour voir où cela pèche.
La star des droits de l’enfant
En 1989, l’enfant devient détenteur de droits. Ceux-ci s’articulent autour de quatre principes : la non-discrimination, le droit de vivre, survivre et se développer, le respect des opinions de l’enfant et, donc, l’intérêt supérieur de l’enfant. Hélas, ce dernier conduit à une erreur fondamentale et vampirise les trois autres, faisant oublier trop souvent que l’intérêt est différent du droit.
Anne-Catherine Rasson nous relate l’exemple d’une formation qu’elle dispense à de futur·es magistrat·es. « Je leur explique qu’il est préférable de se concentrer sur les droits, pas sur l’intérêt. Pendant la pause, l’un d’entre eux vient me voir et me dit : ‘Quand je prends une décision, je me réfère à l’intérêt de MES enfants, je pense à eux, ça m’aide à y voir clair et j’agis en fonction’. C’est justement ce qui ne va pas ».
Au nom de cet intérêt, décontextualisé ou orienté, on s’écarte du droit. On prend des décisions par d’autres prismes. Ce n’est pas un problème de sémantique, mais bien de méthode. Un exemple concret ? Vous vous souvenez peut-être de l’absurdité des fameuses Unités familiales du centre 127 bis, en 2018, en réponse à la crise d’accueil de 2015. Elles ont été légitimées justement au nom de l’intérêt de l’enfant, parce que conformes aux prétendus besoins des familles. Elles n’étaient pourtant que des cellules d’expulsion. Poussant l’aveuglement jusqu’à peindre de jolis paysages sur les grillages qui séparent ces lieux d’emprisonnement des charters destinés aux expulsions. Voyez la limite. Enfermer l’enfant… au nom de son intérêt. Celui-ci devient donc moyen d’accusation. Finalement, des enfants en sont ressortis victimes d’énurésie, en état de stress post-traumatique. Est-ce acceptable d’enfermer un môme au nom d’un problème administratif de son parent ?
Un autre exemple, ce sont les fameux bébés papiers dont on parle peu, soit l’équivalent du mariage blanc, mais avec une naissance au lieu d’une union administrative. Les condamnations qui se font à son encontre portent sur l’intérêt de l’enfant de garder le père sur le territoire ou non. Tout cela renvoie donc une nouvelle fois au caractère absolutiste et paternaliste de l’enfant comme objet de protection. Combattre et dénoncer l’infantisme permet aussi de sortir de cette logique. C’est une prise de conscience à long terme.
- À lire : sur cette question, on ne peut que vous recommander de vous intéresser à l’ouvrage d’Anne-Catherine Rasson, Vulnérabilité et justice constitutionnelle, refonder le statut de l’enfant sujet de droit (Larcier Intersentia).
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