Développement de l'enfant

Manettes en mains, Beethoven dans les oreilles

Le jeu vidéo, une occasion pour votre ado de développer sa culture musicale

Les bandes son des jeux vidéo ont bien évolué depuis le simple « 8-bit » des années 70. Aujourd’hui, elles sont sur un pied d’égalité avec les bandes originales des films. Plus d’une centaine d’entre elles reprennent en plus des thèmes de grands compositeurs des siècles passés. Une occasion pour votre ado de développer sa culture musicale.

L’époque des « bip » de Pac-Man est désormais révolue. Les bandes son des jeux vidéo sont de plus en plus sophistiquées et occupent une place essentielle dans la constitution de ce média. Elles imprègnent le jeu d’une atmosphère, accompagnent et guident le joueur à travers les niveaux. Elles ont pris une telle importance qu’elles sont considérées aujourd’hui comme des œuvres d’art à part entière : on les joue en concert, elles se vendent indépendamment du jeu, elles participent à des prix de composition musicale qui ne sont a priori pas liés aux jeux vidéo. Les ados gamers raffolent de plus en plus de cette musique.
« Elle m’aide à me plonger dans le jeu, à me mettre dans l’action, à ressentir l’ambiance et l’émotion qui en découlent. Parfois, grâce à la musique, j’en viens à pleurer devant des scènes dramatiques de jeux vidéo », confie Solal, un jeune Bruxellois de 17 ans. La particularité de ces bandes son réside dans le fait qu’elles sont d’un genre classique et souvent symphonique, ce qui permet aux ados d’accéder parfois sans le savoir à un patrimoine culturel musical de renommée historique et mondiale.

Un éveil à « l’ancienne » musique classique

La plupart des jeux vidéo qui reprennent des thèmes de musique classique le font par souci d’économie. Libres de droit, les morceaux de plus de septante ans tombent dans le domaine public et peuvent être utilisés gratuitement. C’est ainsi que de nombreux jeux sont construits avec des bandes son qui reprennent des compositeurs comme Bach, Brahms, Liszt ou encore Debussy. Cela peut marquer les joueurs.
Adrien, aujourd’hui gamer de 34 ans, se souvient très bien d’un épisode du jeu Shadow Man qu’il a joué à l’âge de 11 ans. « J’étais dans un combat très violent sur une mélodie extrêmement douce, la Sonate au Clair de lune de Beethoven. Le contraste entre le bercement de la musique et l’agressivité de la scène était impressionnant, je n’oublierai jamais cet épisode ».

Bach, Brahms, Liszt ou encore Debussy comme compagnons sonores des ados gamers

Cette réalité fascine Gaël Gilson, doctorant qui termine sa thèse sur l’éducation aux jeux vidéo à Louvain Game Lab. Il ajoute : « Certains jeux vont plus loin que l’accompagnement sonore et construisent leurs scénarios sur base de ces musiques. Eternal Sonata, par exemple, est centré sur le personnage de Chopin. Le joueur incarne le pianiste et est propulsé dans son monde et dans sa musique. D’autres personnages interviennent aussi dans le jeu et sont appelés ‘Polka’, ‘Allegretto’, ou ‘Crescendo’, des noms qui appartiennent au champ lexical de la musique. Dans le même ordre d’idées, Pandora’s Tower, un autre jeu, a la particularité de recomposer et réorchestrer des œuvres classiques. Il diffuse, par exemple, un réarrangement de musiques d’opéra dont les paroles permettent de mettre des mots sur les émotions des personnages du jeu. C’est très fort quand on les écoute et qu’on joue en même temps ».
Bien sûr, Gaël Gilson est conscient du fait que ces jeux n’ont aucune vocation pédagogique. « Le joueur peut tout à fait passer les niveaux sans faire attention aux informations culturelles qui sont présentes ». Mais c’est précisément cela qui l’intéresse : étant par ailleurs professeur à l’Athénée de Chênée, il enseigne à ses classes de 2e et 3e secondaire la façon dont les concepteurs des jeux s’approprient le répertoire musical pour donner du sens au scénario.
« Mon but est de stimuler la sensibilité des jeunes, de leur apprendre à décrypter, à lire le jeu vidéo en tant qu’objet culturel spécifique. Il ne s’agit pas d’imposer une interprétation du jeu par la musique, mais plutôt de travailler sur des clés de lecture pour qu’ils puissent ensuite le faire chez eux. »

Un éveil à la « nouvelle » musique classique

À côté des jeux qui revisitent « l’ancienne » musique classique, de nombreux autres ont leurs propres compositions musicales. « Ce sont des orchestres qui sont engagés pour créer les bandes son des jeux vidéo. On en retrouve surtout sur les continents américain et asiatique. Au niveau européen, nous sommes à la traîne », explique Gaël Gilson. De la même manière que les musiques de films, ces compositions ont gagné en notoriété et sont considérées aujourd’hui comme la suite de l’école classique.
Créateur, manager et pianiste de « Neko Light Orchestra », un collectif de compositeurs français lancé en 2011 qui fait de la réinterprétation des musiques de cultures de l’imaginaire, dont notamment celles des jeux vidéo, Nicolas Chaccour confirme ce propos. Il donne l’exemple de Nobuo Uematsu, le principal compositeur de la saga de jeux vidéo Final Fantasy : « Il appartient au genre classique car il utilise un orchestre symphonique pour créer sa musique ».
Ainsi, en jouant à ces jeux vidéo, des jeunes comme Solal se familiarisent avec cette nouvelle culture musicale : « J’ai pris beaucoup de plaisir à écouter la bande son d’Assassin’s Creed IV Black Flag composée par Olivier Derivière. Elle te projette dans l’époque des pirates et des corsaires, avec les sons du violon, du piano et des tambours ».

Un éveil à un autre type de concerts

Enfin, depuis quelques années, les orchestres qui composent ces musiques ont commencé à faire des tournées. Pour l’instant, elles ont surtout lieu dans de grandes capitales comme Londres, Paris ou Bruxelles. L’an dernier à Londres, Gaël Gilson a assisté à un concert philarmonique, avec une centaine de musicien·ne·s, autour du jeu Nier Automata.
« Beaucoup des spectateurs avaient entre 15 et 20 ans. Ils étaient en bande et déguisés. Il n’y avait pas que des Anglais, des Français, des Belges avaient fait le déplacement, comme moi. Pendant qu’ils jouaient, des scènes du jeu vidéo étaient projetées sur un écran géant en arrière scène, c’était très émouvant. Ce qui m’a le plus frappé, c’est que ces jeunes étaient en larmes devant le concert. Et puis, alors que dans un concert de musique classique, le public est souvent passif, ici, l’ambiance était au rendez-vous ! On sentait que le public attendait ses morceaux préférés pour revivre les scènes des jeux vidéo. »
Ces concerts permettent aux jeunes d’avoir des sensations qu’ils n’auraient pas chez eux. Ils vont sentir les vibrations des instruments, les voir de leurs propres yeux, avoir accès à des émotions liées à la musique qui dépassent celles du jeu vidéo. Et, en complémentarité des forums, cela cultive le sentiment d’appartenance à une communauté. Solal n’a encore jamais assisté à un concert de musique de jeu vidéo. Mais il irait volontiers avec des amis « pour prolonger l’expérience du jeu ».
De manière générale, cela vaut donc la peine de prêter l’oreille à la bande son des jeux vidéo. Car au final, comme le dit Solal, « Je suis juste à chaque fois super étonné de comment c’est beau et de comment cela rentre bien dans le décor ».

EN SAVOIR +

Neko Light orchestra : des concerts de musique de jeux vidéo pour tou·tes

Au-delà des ados, certains parents pourraient avoir envie d’assister à des concerts des bandes son des jeux vidéo de leur jeunesse. Neko Light Orchestra a pensé à eux. Fondé en 2011 à Toulouse, ce collectif de compositeurs est un groupe de rock qui se prend pour un orchestre, avec jusqu’à treize musiciens sur scène. Ils réinterprètent les musiques de l’imaginaire - comme celles des films, des films d’animation et des jeux vidéo - dans une version rock. Ce sont généralement des bandes son qui datent de leur propre adolescence, soit du début des années 2000.
Nicolas Chaccour, créateur et pianiste du groupe, est toujours étonné de voir le nombre de familles qui sont présentes à leurs concerts. « J’ai déjà vu des enfants de 4 ans qui viennent avec leurs parents voir leur premier concert avec des étoiles plein les yeux. Cela fait plaisir de leur donner accès à une culture par ce biais-là ».