Développement de l'enfant

Mon ado fait peur…

Oh, il était si mignon votre tout petit, jadis, enfant. Aimable, poupin, adulé tant pour ses petites ratiches de porcelaine que pour ses mignonnes fulgurances qui, en quelques mots, faisaient fondre son auditoire. Puis, l’adolescence est passée par là. Et que ce soit pour une raison ou pour une autre, voilà qu’il inquiète. Pour ne pas dire qu’il fait peur. Aux ami·e·s, aux profs, à la famille. Est-ce si grave que ça en a l’air ? Parlons-en entre psy, parents et ados, apeurés certes, mais aimants avant tout.

N’importe quel parent regarde ses enfants avec une adoration débordante. Dépourvu totalement d’objectivité, il se fait la remarque à un moment ou un autre : « Mais quelle chance j’ai ! Pourvu que l’adolescence ne vienne pas tout gâcher ».
Tout gâcher, vraiment ? Mais qu’est-ce que cela signifie ? Nicolas Girardon et Henriette Dorey, psychiatres, l’évoquent dans leur livre conjoint L'adolescence ou la peur du monstre (ÈRES) et expliquent qu’aussi bien sur un plan psychique, biologique ou comportemental, au temps béni des métamorphoses induites par la puberté, l’adolescent se trouve lui-même face à ces questions : « Quel monstre redoute-t-il de devenir ? Quelles pensées inavouables son esprit risque-t-il de secréter, que son corps, avec le cortège des stigmates physiques de la puberté, vient dénoncer ? ». Observons donc ces êtres effrayants.

Elle ne rentre pas dans la danse

Cette problématique, Clotilde*, maman de deux ados, se l’est prise de plein fouet. Avec sa fille aînée Cassie*, 16 ans, ça roule. Elle est intégrée, entourée et mène une vie sans encombre entre ses cours, ses amies, sa famille et ses activités. Image parfaite qui fait beaucoup souffrir sa cadette, Rose*, 14 ans, qui ne se fond nulle part. Elle trouve sa génération inintéressante, ne se reconnaît dans aucun rite collectif. Bien sûr, sa sortie de meute inquiète.

Laurence raconte : « Je lis de la peur dans le regard de ses camarades de classe quand on les rencontre par hasard. Pas parce qu’elle les dégoute, mais bien parce qu’ils la contemplent comme une sorte d’étrange animal. Comme s’ils cherchaient une porte d’entrée. ‘Qui est cette jeune qui ne rentre pas dans la danse’ ? ». La peur de la différence semble animer l’entourage de Rose.

On en parle avec Isabelle Bergé, psychologue pour ados, peu surprise par la situation. « On ne vit jamais autant en meute qu’à ce moment de la vie. Tout pousse à croire que cette existence plus collective que jamais doit se faire facilement. Vieux mythe qui remonte à la représentation du jeune dans les années 1960. En tant que parent, je trouve qu’il est important de dire que c’est logique de s’interroger sur les siens. Cette jeune Rose développe un esprit critique. Oui, ça fait peur, mais encouragez-la à l’utiliser, car cela va l’aider à se construire. Je sais bien que ce n’est pas à la mode, mais c’est important de penser, de remettre en question. Expliquez-lui que sa volonté de se démarquer, de ne pas tout accepter est très saine. Que les parents se disent qu’une immense majorité des ados va bien. Cette singularité qui effraie peut être tout à fait valorisante. Par exemple, qui dit que Greta Thunberg ne faisait pas peur à ses petites camarades de classe ? ». Si notre spécialiste se livre à une ode à la singularité, comment cette défiance est-elle vécue chez les ados ?

Ce monstre qui ose sortir du rang

Nous l’appellerons Raoul*. Aujourd’hui, jeune homme de 22 ans plutôt bien dans ses baskets, il a vécu l’enfer de l’exclusion toute son adolescence. Immense, carrure imposante, ce colosse n’est jamais passé inaperçu dans les nombreux établissements qu’il a fréquentés tout au long de sa périlleuse carrière scolaire.

« Je crois vraiment que si j’avais mesuré 1m75, ma vie aurait été tout autre. On ne voyait que moi. Du moins, c’est ce que je pensais. Je faisais deux têtes de plus que les profs, je prenais les trois-quarts de la table où j’étais assis. J’étais une bête de foire. Quand, en plus, j’avançais des théories bizarres sur le fait de changer le monde et tout, on me prenait pour un extraterrestre. On m’appelait ‘Tête d’ampoule’, j’étais disproportionné et je ne pensais pas comme les autres. Moi, je voulais juste vivre autre chose que parler de télé-réalité, de Beyonce ou de smartphones. »

« L’esprit critique chez un ado, oui, ça fait peur, mais encouragez-le à l’utiliser, car cela va l’aider à se construire » Isabelle Bergé, psychologue

On retrouve Isabelle Bergé qui reconnaît à travers ce témoignage des situations dans lesquelles se retrouvent conformées certain·e·s de ses jeunes patient·e·s qui souffrent de marginalisation. « Beaucoup ont le sentiment de vivre dans un monde malade. Même s’ils ont grandi avec, le phénomène des derniers réseaux sociaux à la mode amplifie les peurs. Un freaks (un monstre) comme ils les appellent n’a plus de répit. Si, jadis, les insultes fusaient dans la cour de récré ou dans le village, aujourd’hui, les frontières se sont envolées. Une réputation est amplifiée par les outils numériques. Les ados regardent ça et n’ont pas d’autre choix que de l’accepter. Gare à celui ou celle qui fait un pas de côté. Alors que dans les générations précédentes, le contrat, en tant que jeune, consistait justement à sortir du rang. Aujourd’hui, ces gamin·e·s qui aspirent à autre chose sont d’emblée marginalisé·e·s. Là, le parent doit impérativement se montrer encourageant. Il doit pousser ses enfants à une indépendance d’esprit, le plus justement possible. Tout en les mettant en garde, en leur rappelant le bon sens. Le but, à mon sens, c’est que tous ces jeunes, avides de changements, de révoltes, d’idées, d’espoirs, finissent par changer les choses ».

Avant que ce ne soit le cas, revenons à un élément du témoignage de Raoul, la différence physique dans la cour de récré. Aïe.

C’est nous, les freaks

Sortons du domaine des idées deux secondes. Les propos de Raoul sont ceux de plein d’ados qui mettent en lumière le rejet de la différence physique. En cela, il règne une certaine forme de paradoxe, dure à comprendre pour eux. À ma droite, une certaine tendance, amplifiée par les réseaux sociaux, qui fustige les attaques physiques au nom de valeurs progressistes, d’une noblesse sans pareille. À ma gauche, ce même espace qui glorifie les canons de beauté et le mythe juvénile qui va avec.

Comment cette contradiction opère-t-elle lorsque les ados sortent des standards ? Isabelle Bergé rassure. Elle explique que c’est le principe même de cette période. Il en va de l’image de soi. Celle que l’on veut donner et celle que l’on a de soi. « Que l’on pèse 135 kilos, que l’on ait un nez parfait, que l’on soit petit·e, recouvert·e de boutons, l’entrée dans l’adolescence se caractérise par des doutes et des questionnements. Comment plaire et comment me plaire ? Ce sont des doutes relatifs, propres à sa place dans le groupe et dans la société en général. Ce qui est intéressant, c’est comment accepter ces transformations en tant que parent. Comment admettre que l’image idéale que l’on a de son enfant, ‘beau comme un dieu’, mute ? C’est délicat et cela peut générer quelques souffrances chez les enfants. On marche sur des œufs. Parce qu’on peut asséner au parent que son rôle est de faire accepter à son enfant ses transformations quand lui-même n’accepte pas les siennes, qu’il ne supporte pas ses kilos en trop, sa mauvaise peau, qu’il a transmis à ses enfants. Est-ce que recommander aux parents de ne pas refiler ses complexes à ses enfants, c’est suffisant ? », s’interroge la psy. Peut-être pas. Mais c’est certainement le début d’une discussion passionnante qui peut aider notre marmaille à se sortir de représentations dangereuses. Pourquoi ne pas l’aider à s’accepter en lui montrant que l’on en est passé par là aussi ado et qu’aujourd’hui, on apprend à vivre avec cet héritage ? C’est certainement une façon de signifier à son ado qu’il ou elle n’est pas seul·e.

On termine ce tour d’horizon avec Samy, 17 ans, jeune homme à l’allure classique, rejeté des autres. La cause ? Un débat en classe autour de la question du terrorisme, qu’il a tenté d’expliquer et qui aurait dérapé selon ses dires. Depuis, il tente de se défendre et passe pour un radicalisé illuminé. À travers des mots douloureux, il nous explique comment un jeune se sent quand il lit la peur dans les yeux de ses copains, dans les yeux d’adultes. Il raconte combien dans cette société de l’image, il est difficile de ne pas être dans la bonne case.

« En classe, dans les séries, sur les réseaux sociaux, partout, on glorifie la jeunesse. Mais on l’enferme. On veut qu’elle soit créative, à condition que ce soit validé par les adultes. Conséquence ? On se méfie les un·e·s des autres. On veut se montrer normaux et acceptables, même entre nous. Mais on est vide. On est creux ».

Les adultes seraient en partie responsables de la création de ces « monstres » ? Devons-nous en avoir peur ? Les aider à s’accepter tels qu’ils sont ? Et si cette peur, c’est nous qui l’alimentions par effet boule de neige et que l’on enfermait nos ados dans un piège que nous leur avons nous-mêmes tendu ? Aimons donc ces monstres que nous avons engendrés. Ces êtres qui ne font peur qu’à nos représentations et aidons-les à combattre la solitude et l’isolement. Il est là le remède anti-peur. Il est là le remède anti-rejet.

*à la demande des protagonistes, les prénoms ont été modifiés.

À lire

Un roman graphique

Référence incontournable, Blackhole de Charles Burns (Delcourt), que l’on trouve encore dans toutes les bonnes librairies, est l’analogie parfaite de la transformation et du sentiment d’isolement, de peur, que l’on ressent ou que l’on provoque à l’heure de cette chère puberté. Chaque lecteur et lectrice, parent ou ado, se retrouvera à coup sûr dans ce récit sensible et surréaliste qui ouvrira la porte à toute une série de discussions passionnantes.

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