Santé et bien-être
Jenna Duponchelle est une maman persévérante. Pendant des mois, elle est allée chaque jour dans la classe de son fils pour le sortir de sa phobie de parler à l’école. Aujourd’hui, elle témoigne pour ouvrir la voie à un maximum de parents et professionnel·les.
Juin 2023, Jenna Duponchelle nous écrit, elle aimerait que le Ligueur l’aide à faire connaitre le mutisme sélectif. La maman nous recontacte en septembre 2024 pour nous inviter à une conférence qu’elle organise sur le sujet. En un an, Jenna s’est retroussé les manches. Elle a créé l’asbl Mutisme sélectif Belgique, organisé une conférence à Tournai, est passée dans l’émission télé française Les Maternelles, a partagé son histoire avec la télévision locale et même avec le Roi en tant que nominée de la campagne « BEHEROES ». Avec toujours le même objectif : informer sur ce trouble pour qu’il ne soit plus interprété à tort comme de la timidité ou, pire, de la grossièreté.
Octobre 2024. Une centaine de personnes ont fait le déplacement pour rejoindre la salle culturelle à un jet de pierre de la gare de Bruxelles-Nord. Parents et professionnel·les de la petite enfance panachent l’assemblée. Les voisines de la banquette arrière sont confrontées au mutisme sélectif dans leur école maternelle. L’une d’elles l’est aussi à titre privé, son neveu ne pipe mot quand il franchit la porte de l’établissement. À notre gauche, un couple de parents a traversé la capitale pour assister à la conférence. « Je doute d’apprendre quelque chose de nouveau », avance dubitativement Mélanie*, une maman de quatre enfants dont deux sont mutiques sélectifs.
Jenna remonte le fil de la narration aux premiers mois de son fils Léo. Terreurs nocturnes, angoisse de séparation, déjà tout petit, l’enfant présente des signes d’anxiété. Une anxiété envahissante qui grimpe encore d’un cran lorsqu’il entre en maternelle. À l’école, Léo ne dit mot. À la maison, c’est l’explosion. L’enfant décharge.
Avec le covid, parents et enseignant·es s’éloignent et il faudra une année complète pour que Jenna découvre que son enfant n’a jamais parlé à l’école. « Comme tout parent désespéré, j’ai tapé ‘enfant ne parle pas à l’école’ et j’ai découvert le mutisme sélectif ». Jenna reconnait son fils dans les symptômes décrits. Elle met enfin un mot sur les crises au quotidien.
« On se heurte très vite à un mur, les professionnels qu’on consulte ne connaissent pas le trouble et nous disent que ça va passer. Mais on vit un enfer. On ne peut pas attendre ». Démunis, les parents de Léo essayent la micro-kiné, la kinésiologie, la psychomotricité relationnelle. Ils vont même, au-delà de leurs croyances, solliciter un magnétiseur. A posteriori, Jenna estime que cette intensité a aussi été un puissant moteur pour trouver des solutions.
Un trouble aux origines inconnues
Les investigations de Jenna la conduisent sur le chemin de l’association française Ouvrir la voix, cofondée par Éric Uyttebrouck, lui aussi papa d’une enfant mutique. Chercheur à l’ULB, le papa se tourne vers la littérature scientifique et les spécialistes anglo-saxon·nes, comme l’orthophoniste Maggie Johnson. Un bagage qui lui permet de comprendre le trouble et de partager sa science avec d’autres parents comme ce soir. « Les enfants mutiques sont capables de parler dans certaines situations, mais pas dans d’autres. L’absence de parole ne peut être attribuée à un manque de maîtrise de la langue ou à un trouble de la communication », explique Éric Uyttebrouck.
Comment survient le mutisme sélectif ? Dans une situation vécue comme stressante, l’enfant se tait pour réduire son anxiété et intègre progressivement cette stratégie de fuite. Éric Uyttebrouck prévient, le mutisme est très déroutant, car les critères qui font qu’un enfant parle ou non lui sont personnels et donc subjectifs. La recherche a écarté les pistes traumatiques et familiales, mais suspecte un lien biologique ou génétique dans ce trouble qui touche 1 enfant sur 140 (chiffre en dessous de la réalité étant donné le sous-diagnostic).
L’orateur insiste, il faut bien comprendre que ce mutisme est involontaire, l’enfant voudrait parler, mais n’y parvient pas. « Le mutisme sélectif est un trouble anxieux qui s’apparente à une phobie. L’enfant souffre d’une peur intense, persistante et irraisonnée de prendre la parole ». Même dans des cas extrêmes. « Un parent m’a expliqué que son enfant s’était cassé le bras à la piscine. On se dit, là, il va parler. Et bien, non ».
« Le mutisme sélectif est un trouble anxieux qui s’apparente à une phobie. L’enfant souffre d’une peur intense, persistante et irraisonnée de prendre la parole »
« Qui est parent d’un enfant mutique dans l’assemblée ? », questionne Éric Uyttebrouck. Une quinzaine de bras se lèvent. Autant de parcours jalonnés par les mêmes étapes : découverte, acceptation et mise en action. Si les deux premières relèvent d’observation et attitudes personnelles, la troisième dépend de professionnel·les compétent·es. C’est là que le bât blesse : le mutisme sélectif est encore très largement méconnu. Alors, qui peut aider à ‘ouvrir la voix’ des enfants ? « Pour le moment, seule l’approche comportementale porte ses fruits. Pour les cas plus sévères qui combinent plusieurs troubles, un traitement médicamenteux peut aussi être indiqué », précise le papa hyper informé.
Retour d’expérience sur l’approche comportementale
Septembre 2022, Léo entre en 2e maternelle chez madame Vanessa. Jenna met l’approche en place avec l’enseignante, qui a déjà mis des choses en place pour faciliter la vie de l’enfant au quotidien. Comme, par exemple, le fait de lui poser des questions fermées auxquelles il peut répondre par un simple signe de tête. Léo a également un doudou pour exprimer ses émotions.
En parallèle, Jenna interpelle son médecin de famille et le pédiatre de Léo. Au-delà du mutisme, ce dernier présente des problèmes de sommeil, de propreté et les crises continuent. « On était arrivé à un point de non-retour où on ne savait plus gérer notre enfant ». Avec leur aide, elle décroche un rendez-vous chez un neuropédiatre.
« Dès lors, on a pu exclure un diagnostic d’autisme et médiquer Léo. Ce n’était pas notre volonté, mais l’anxiété était tellement handicapante qu’on l’a envisagé ». S’ouvre alors une nouvelle ère. Léo réagit bien au traitement, les crises sont moins fréquentes et intenses.
Avec l’accord de l’école, véritable partenaire de l’approche, Jenna commence à mettre en pratique le kit famille-école reçu par l’association Ouvrir la voix, à savoir la thérapie cognitivo-comportementale d’exposition progressive recommandée. Elle peaufine cette approche à l’aide de nombreux contacts avec des spécialistes anglo-saxon·nes.
Pendant des semaines, elle se rend chaque temps de midi à l’école pour organiser des séances de jeu en présence des deux meilleurs copains de Léo. Elle commence par des exercices de danse, de mime et de bruitage pour le « désensibiliser ». Une fois mis en confiance, elle l’amène progressivement à la parole, puis, dès que c’est possible, ajoute un ou deux élèves. Tout l’enjeu étant d’y aller piano pour ne pas le brusquer.
De semaine en semaine, les progrès sont au rendez-vous. Parfois, c’est trop. Léo reste coincé avec trois comparses. Jenna « redescend » alors au palier précédent. Elle sait que l’escalier sera long à monter. Puis, tout un coup, la situation se débloque, Léo sort de son mutisme devant quatre, puis cinq, puis six copains de classe. Vient le moment où la classe entière est présente, y compris Madame Vanessa. Absorbé par le jeu initié par Jenna, Léo parle pour la première fois en présence de tout le groupe. Jenna quitte la classe. Madame Vanessa raconte avec émotion la suite : « Léo m’a regardée et m’a dit : ‘Ma maman est partie, mais je vais continuer à parler’ ».
Pari gagné. Le kit famille-école a de nouveau porté ses fruits comme ce fut le cas dix ans plus tôt pour la fille d’Éric. Si le dispositif mobilise énormément les parents, il ne sollicite en revanche aucun·e thérapeute. Cette victoire, Jenna la doit à sa persévérance, mais aussi à la belle collaboration menée avec l’enseignante de Léo.
Il y a deux ans, Mélanie a reçu ce kit pour ses deux enfants mutiques âgés alors de 9 et 11 ans. « Ils étaient déjà en fin de primaire et ça me semblait difficile à mettre en place à cet âge. Le fait qu’ils ne présentent aucun autre problème a aussi motivé mon choix ». Deux ans plus tard, Mélanie se demande toujours comment les aider. Jenna sourit, confiante. Elle a aussi trouvé une piste outre-Atlantique très prometteuse, l’objet de la dernière partie de la conférence (voir « Sur le web »).
* Prénom modifié
EN SAVOIR +
- Le site de l’asbl Mutisme sélectif Belgique dispose également d’une page Facebook et d’un compte Instagram.
- Association Ouvrir la voix.
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