Vie pratique

Non, l’analphabétisme numérique, ce n’est pas qu'un truc de vieux

Focus sur les oubliés du numérique que sont certaines familles et certains élèves

L’idée des oublié·es du numérique est associée aux personnes âgées, isolées, en zones rurales. C’est partiellement vrai. Car la coronacrise nous a révélé beaucoup de failles dans ce que l’on croyait acquis. Des familles non outillées, des gamin·es moins compétent·es que ce que l’on présume et une inégalité de genre bien plus pernicieuse que ce qu’on peut imaginer.

C’est un fait, notre rapport et celui de nos enfants aux nouvelles technologies ne sera plus jamais le même après cette crise. Périne Brotcorne, chercheuse au Cirtes (centre interdisciplinaire de recherche travail, État et société) et assistante à la Fopes (Faculté ouverte de politique économique et sociale), deux structures de l’UCLouvain, nous explique qu’en faisant soudainement basculer toutes les activités en ligne, le confinement n’a jamais rendu aussi grande la dépendance aux technologies numériques. Que ce soit pour travailler, poursuivre des études, garder du lien social, accéder aux loisirs ou aux soins de santé, notre monde a franchi une étape de plus dans la virtualisation galopante. Mais pour les familles, peu ou non outillées, comment se passe ce virage ?

Toutes et tous menacé·es d’exclusion ?

Au Ligueur, nous le martelons depuis le début de cette crise : les fragilités numériques marchent main dans la main avec les fragilités sociales et économiques. Au point que ces fractures numériques soient facteurs d’exclusion sociale ? Hélas, oui. Les obstacles à l’accès et à l’usage des technologies numériques produisent de véritables effets discriminatoires à différents niveaux. L’éducation, par exemple.
Beaucoup de parents peuvent y goûter avec les vagues successives de confinement et de fermeture des écoles. Cela concerne également le parcours d’orientation de nos enfants, quand on sait que, demain, 9 emplois sur 10 passeront par le numérique. Par ailleurs, tout ce qui concerne l’accès aux loisirs, aux vacances, à l’entraide, aux infos, aux modes de participation citoyenne et d’accès à la vie administrative, oui, toute la vie des parents et celle de leurs enfants sont régies par le virtuel.
« Toute implication sociale est augmentée par le mouvement d’accélération de la numérisation des services essentiels, explique Périne Brotcorne. La dématérialisation des services décharge par ailleurs sur un parent une responsabilité : celle de s’équiper et de disposer d’un matériel suffisamment récent. Celle aussi d’être capable de maîtriser ces outils numériques. Ce monde virtuel s’érige ainsi comme une norme sociale dominante qui comporte de multiples exigences souvent sous-estimées par les fournisseurs d’accès aux services et par les acteurs institutionnels ».
Les familles qui ne sont donc pas en mesure de rentrer dans la danse sont exposées à des risques de marginalisation, voire d’exclusion. On a fait semblant de découvrir, lors du premier confinement, les inégalités en matière d’équipement ou encore les conditions de vie de nombreuses familles qui ne peuvent offrir à leurs enfants autre chose qu’un salon occupé par le reste de la fratrie comme lieu de travail, nettement insuffisant pour pouvoir se concentrer. Résultat du non-respect de cette nouvelle norme ? Ce que les sociologues nomment aujourd’hui des sanctions : non-accès aux infos essentielles, décrochage, perte de lien, exclusion sociale.

Jeunes, mais pas forcément compétents

Cette fracture numérique n’est pas qu’affaire d’isolement des uns vis-à-vis des autres. Elle soulève également la question  des compétences. Oui, nos jeunes pousses sont nées tablette et GSM greffés dans la paume (et pas dans la pomme) de la main. Ce qui nous ferait miroiter un savoir-faire que l’on croit un peu vite acquis. Si nos enfants savent aisément scroller, allumer, changer la couleur de nos écrans et accéder aux applis dès leur naissance, ça n’en fait pas des génies de l’informatique pour autant.
Au détour d’une interview, Caroline Van Wynsberghe, professeure à l’UCLouvain, est la première à nous avoir mis la puce à l’oreille. Elle nous relatait une de ses grandes surprises : « Je suis d’une génération qui n’a pas grandi avec le numérique. Aussi, en arrivant sur les bancs de l’université, je m’attendais à me faire manger par mes étudiant·es que j’imaginais surperformant·es. Et je suis sidérée de voir que sur de bêtes usages comme Word, Excel et compagnie, ils et elles sont moins avancé·es que ce que j’imaginais. Allumer un ordinateur pour aller sur internet, oui. Se servir de logiciels plus complexes ? C’est pas gagné ».
Cette information ne surprend pas Périne Brotcorne. Elle observe que l’évolution rapide et permanente des innovations numériques, tout comme les compétences techniques de base nécessaires à l’appropriation des nouvelles versions de plateformes, de services en ligne, de logiciels, d’applications, etc., doivent sans cesse être actualisées.
« À la différence des compétences de base en lecture et en écriture, l’apprentissage de l’utilisation des technologies numériques est un processus fait de décrochages et de raccrochages permanents, nous explique-t-elle. Des recherches en sciences sociales ont pointé le caractère éprouvant pour de nombreuses personnes. L’obsolescence progressive du matériel, une version dépassée de logiciel par exemple, se double ainsi d’une obsolescence des compétences numériques. Incertitude et découragement s’ajoutent au sentiment de devoir fournir des efforts d’apprentissage constants, pourtant toujours insuffisants. »
La chercheuse nous apprend de plus qu’en Belgique, quasiment un tiers des internautes ne possède que de faibles compétences numériques. Si l’on y ajoute la proportion des non-utilisateurs/utilisatrices, on peut considérer que 4 personnes sur 10, toutes catégories sociales confondues, sont en situation de vulnérabilité face à la numérisation croissante de la société. Et parmi elles, beaucoup de femmes.

Re-féminisons le numérique

Pour comprendre pourquoi, nous avons fait appelle à Isabelle Collet, professeure à la section des Sciences de l'éducation de l'Université de Genève et auteure de Les Oubliées du numérique (Le Passeur)Dans son livreelle explique que l’absence des femmes dans l’univers numérique n’est pas une fatalité.

Comment est-ce que ce monde virtuel rejette donc les femmes ?
Isabelle Collet
 : « Ce n’est pas une fracture sur l’usage, c’en est une sur la maîtrise. Programmation, maintenance, conseil… ce n’est pas pour les filles. Pourtant, quand la bureautique arrive en entreprise, les personnes les plus compétentes en informatique, ce sont les femmes. Dans les années 60, les métiers qui touchent à l'informatique sont considérés comme de peu de valeur. Il faut voir les campagnes de l’époque : ‘Vous savez cuisiner ? Alors vous saurez programmer’. Mais, l'ordinateur parvient à poser le premier module lunaire, mené par la scientifique Margaret Hamilton, d’ailleurs. Alors, la programmation envahit tout, l’informatique est considérée comme l’avenir. Il faut apprendre à coder pour rentrer dans le XXIe siècle. La cybersécurité, la finance, le développement... deviennent de vrais métiers sérieux. Donc des métiers d’hommes qu’on va former. »

Petit à petit, le monde numérique devient un monde d’homme ?
I. C. : « On se pose la question encore aujourd’hui : les femmes sont-elles vraiment faites pour ça ? L’accès aux universités scientifiques et aux écoles d’ingénieur·es, c’est une fabrique à élites dans le domaine numérique essentiellement masculines. Et le message n’est pas clair. Oui, ça se met en place, les écoles les poussent et leur disent qu’elles sont les bienvenues. Mais observez par vous-même, les filles sont sous-représentées. Quand elles y sont, il leur faut une double compétence. Une, technique. Et une de minorité. Une jeune fille n’a pas le droit à l’indifférence. Le matin, en s’habillant, elle se pose la question : ‘Je passe inaperçue ou je me fais plaisir ?’. Il faut que l’on fasse plus d’effort pour faire sentir aux filles qu’elles sont à leur place. »

Qu’est-ce que le parent peut faire face à cela ?
I. C. : « D’abord se demander quand il y a des initiatives intéressantes, si on s’adresse aux filles pour leur valeur ajoutée ou juste parce qu’elles sont des filles. Ce serait bien de leur donner la possibilité de tester. Les garçons ont beaucoup plus la possibilité de le faire. Il est important qu’elles manipulent, qu’elles se lancent, qu’elles se trompent, dans un univers sécurisé où elles n’auraient pas honte de poser des questions. Et ce serait bien de leur montrer aussi qu’elles ne s’engagent pas dans une voie purement masculine. À l’âge où l’on fait des choix d’orientation, on se demande si on va se faire des copines. »

Vous trouvez qu’on ne leur laisse pas la place de s’essayer ?
I. C. : « Je trouve qu’il y a quelques tentatives trop morcelées. J’invite les parents à se méfier, par exemple, de tout ce qui ressemble à de la science peinte en rose ! C’est la compétence de vos enfants qu’il faut valoriser, par leur genre. Quand il y a des journées d’orientation, on voit par exemple des garçons se passionner pour des robots. Les parents se disent : ‘Tiens, il pourrait en faire son métier’. Si c’est une fille, ils sont encore beaucoup à se demander : ‘Est-ce qu’elle va ressembler à une fille si elle s’engage là-dedans ?’. Les ados elles-mêmes se posent la question. Il faut les conforter dans leurs choix. Et surtout leur dire de ne pas se décourager. Il faut leur dire que c’est possible. Et ce serait bien de former les enseignant·es au fait que, non, les filles n’ont pas un cerveau rose. »

ZOOM

Et la championne européenne en inégalité numérique est… 

En comparaison avec les pays voisins, la Belgique est le pays le plus inégalitaire en matière d’accès à internet lorsque l’on compare les familles les plus aisées et les plus défavorisées. Un écart de 28% se marque entre les ménages les plus aisés (connectés à 99 %) et les ménages aux revenus les plus faibles (connectés à 71%). Cet écart est supérieur à ceux observés en Allemagne (15%), en France (21%), au Luxembourg (7%) ou aux Pays-Bas (4%).