Développement de l'enfant
Dans le développement de l’enfant, il y a différentes phases. Celle de l’attachement plus exclusif à l’un ou l’autre parent peut s’avérer très compliquée. Pourquoi les parents traversent-ils cela avec autant de difficultés ? Que peuvent-ils en faire ? Éclairage avec Mireille Pauluis, psychologue.
Stéphanie et Olivier ont deux enfants, Alba et Léon, 2 et 4 ans. Chacun à leur tour, ces petits loups sont passés par des phases « papa ». Bien que consciente que ces étapes n’étaient que temporaires, Stéphanie en a souffert. « J’en suis venue à me dire que si je partais de la maison, ça n’aurait fait de différence pour personne ».
De son côté, Jill est la maman de Raphaël, 10 mois, et Diego, 3 ans. Quand l’aîné a commencé à exprimer son besoin d’être avec son père, Jill l’a vécu comme un effondrement. « Je piquais des crises, je pleurais, j’en devenais hystérique ».
Ce genre de phrases sorties de la bouche de parents interpelle. Pourtant, Jill et Stéphanie sont loin d’être les seules à avoir connu ce type de situation.
Ce très cher complexe d’Œdipe…
Cette phase de l’enfance est bien connue, on lui fait souvent porter le nom de phase de l’Œdipe. Mireille Pauluis, psychologue, nous en rappelle le principe en précisant qu’elle se manifeste différemment chez le petit garçon ou la petite fille. Et n’oublions pas qu’ici, tout n’est que théorie, chaque enfant étant à même de vivre cette situation de sa propre manière.
« Durant ses premiers mois, le petit garçon est d’abord très attiré par la maman. En grandissant, il apprend que maman, c’est la femme de papa et réalise qu’elle n’est pas pour lui. Il comprend qu’un jour, quand il aura quelques années en plus, il trouvera une petite amie. Il continue à être attiré par maman, mais avec certaines limites. Il s’identifie fort à la représentation qu’il se fait de son papa (grand, fort…). Et cela peut se traduire de deux façons : soit par la combativité, soit en en devenant très proche ».
Une étape qui répond à un besoin concret de l’enfant, qui n’est pas lié à une préférence pour l’un ou l’autre parent
Du côté de la petite fille, c’est un peu plus complexe - et toujours aussi théorique. « La fillette sera dans la séduction avec son papa. Mais l’ambivalence vis-à-vis de la maman prévaut. Maman restera toujours l’objet d’amour, celle qui l’a portée, qui l’a nourrie : ‘Je ne peux pas me mettre en rivalité avec elle, car si elle ne m’aime plus, je suis perdue’ ». L’étape vécue répond ainsi à un besoin concret de l’enfant, qui n’est pas lié à une préférence pour l’un ou l’autre parent.
Enfin, au-delà de cette phase en particulier, garçons et filles peuvent ressentir plus d’affinités avec leur papa ou leur maman. Tout comme le parent peut en développer plus avec l’un ou l’autre enfant. « Mais cela n’a rien à voir avec l’amour, précise Mireille Pauluis. C’est important de faire la différence ».
… lié à l’arrivée du langage
À 18 mois, quand il parlait depuis peu, Diego a commencé à dire des phrases blessantes à sa mère, telles que « Non, pas toi, maman. Juste papa ». Ce qui pose la question de la parole.
« Le début du langage a toujours à voir avec l’attachement parental, explique Mireille Pauluis. Il permet aux petits garçons et petites filles de parler de celui ou celle qui n’est pas là. Ils vont, petit à petit, pouvoir nommer le parent absent. L’enfant commencera donc à exprimer ses manques. Mais ce qu’il aime plus que tout, c’est quand papa et maman sont ensemble (ndlr : les autres situations familiales sont développées dans l’encadré). Il a besoin de papa pour ça et de maman pour ça. Si c’est avec papa que je lis des livres et des histoires et qu’il n’est pas là, les histoires de papa me manquent. La maman peut alors dire : ‘Moi aussi, papa me manque, mais il va revenir. C’est vrai, c’est lui qui te lisait l’histoire, mais maintenant, c’est moi ».
Un comportement spécifiquement maternel ?
Jill et Stéphanie sont les mamans. Toutes deux n’ont pas le sentiment qu’Olivier ou Raphaël aient été autant impactés qu’elles. Ces réactions sont-elles propres aux mères ? Pas forcément, nous dit Mireille Pauluis, « mais lorsqu’il était nouveau-né, l’enfant et la maman étaient dans une relation fusionnelle. La maman décodait tout, les pleurs, la faim, les selles… elle mettait des mots sur le désarroi de son bébé, elle était dans cette préoccupation maternelle primaire ». Vu le lien fort qui les unissait, le passage dans cette phase de turbulences peut donc s’avérer encore plus difficile à vivre pour la maman.
Une autre préoccupation de Jill, c’est celle de faire peser toutes ses émotions sur Diego. « Quand j’étais dépassée, j’en venais à le culpabiliser. Je lui disais ‘Tu sais, je suis vraiment très triste quand tu dis ça. Ça me rend triste et ça me fâche, alors je n’ai plus envie d’être avec toi’. Il ne répondait rien ».
Mireille Pauluis relativise en expliquant que « la culpabilité n’existe pas encore à l’âge de la phase « œdipienne ». Elle n’intervient qu’à partir du moment où l’enfant aura un sens moral, et ce n’est pas avant 4 ans. Jusque-là, l’enfant a énormément d’empathie, il ressent ce que l’autre vit, mais cela s’arrête là, il ne sait pas se mettre à la place de l’autre ».
La solution : le respect des différences
Stéphanie et Jill ne sont pas forcément fières d’avoir été traversées par tous ces maux. Elle étaient perdues, ne savaient pas quelle posture adopter. Pour elles et tous les autres parents, Mireille Pauluis suggère d’accepter ces va-et-vient de l’enfant.
« Celui-ci a besoin de se sentir aimé par ses deux parents. Il faut donc essayer d’être ensemble dans ses différences. Si un parent est plus jouette et que l’autre met le cadre, ce n’est pas grave. Les parents doivent être dans le respect d’eux-mêmes, de l’autre et du bébé, c’est la réponse à tout. Une sorte de ‘Je t’ai choisi comme parent, tu n’es pas le même que moi, tu as des compétences distinctes des miennes, mais nous allons trouver un terrain commun’. Enfin, face à un enfant difficile, le parent ne doit pas hésiter à être ferme, et lui dire ‘Je comprends que tu aimerais mieux que ça soit papa qui te couche, mais ce soir, c’est moi’. L’enfant doit sentir que c’est une décision qui a été prise par les deux parents ».
EN SAVOIR +
Œdipe au XXIe siècle
Aujourd’hui, les familles prennent des formes beaucoup plus diverses que celle du papa et de la maman qui vivent toujours ensemble. Le « complexe d’Œdipe », en revanche, constitue toujours un cap pour l’enfant comme pour le parent. Comment le vivre quand on est séparé·e, parent solo ou homosexuel·le ?
Pour les premiers, Mireille Pauluis revient en insistant sur la notion du respect des différences. « Papa et maman se sont aimés à un moment donné et c’est pour ça que tu es né·e. Tu es né·e de leur amour commun, mais ils ne parviennent plus à vivre ensemble. Il y a des idées communes, des valeurs communes, mais, chez papa, cela se traduira de manière différente que chez maman. Il y a des choses interdites chez papa et des choses interdites chez maman. Et papa et maman doivent les respecter ».
Pour les deuxièmes et les troisièmes, « l’important, c’est d’avoir en tête que la fonction parentale, qu’elle soit paternelle ou maternelle, est multiple. Il peut y avoir l’affective – celle qui donne l’amour ; l’éducative – celle qui indique ce qu’on peut faire ; la plus symbolique - celui ou celle auquel on a envie de ressembler ; etc. Ces différentes fonctions ne sont pas toujours remplies par la même personne. Parfois, l’enfant trouvera l’affective chez une grand-mère. Il peut aussi trouver l’éducative chez un oncle ou un instituteur. C’est donc important, pour ces familles, d’autoriser l’enfant à rencontrer ces différentes fonctions auprès de personnes extérieures, qu’elles soient familiales ou amicales ».
Pour donner un exemple concret, nous avons écouté Pierrot et Aurélien qui ont adopté une petite fille, Giulia. Ils lui ont donné deux marraines, et cela notamment pour qu’elle ait des figures référentes féminines dans son développement. Ils ont dit à l’une des marraines, en rigolant : « Toi, tu seras la marraine des règles ! ». Dans leur cas précis, ils ont répondu ainsi à leur besoin d'être soutenus, accompagnés par des femmes dans l'éducation de leur petite.
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