Vie pratique

« On ne cherche pas des familles parfaites, on cherche des familles solides »

Julie Blondiau est directrice d’un service d’accompagnement familial. Elle détaille les réalités, spécificités et enjeux des trois types d’accueil.

Commençons par le début : qui fait appel à votre service pour placer un enfant en famille d’accueil et comment y donnez-vous suite ?
Julie Blondiau :
« Les demandes qui nous sont adressées proviennent du Service d’aide à la jeunesse (SAJ). Lorsque les parents sont en désaccord avec la décision du SAJ, la situation est confiée à la justice et c’est le Service de protection judiciaire (SPJ) qui prend le relais.
Chaque service d’accompagnement est agréé pour un nombre de places en fonction de ses moyens humains. L’accueil familial d’urgence et l’accueil court terme permettent de dégager du temps pour réfléchir au meilleur projet pour l’enfant. Notre mission est toujours d’envisager un retour en famille. Quand ce n’est pas possible, il s'agit d’identifier si un familier peut être présent pour l’enfant. Si ce n'est pas le cas, d’opter pour une solution d’éloignement en famille ou en institution. »

Chaque type d’accueil a ses spécificités et enjeux, vous pouvez nous en dire plus ?
J. B. :
« L’accueil d’urgence intervient dans un délai de quelques heures à quelques jours pour mettre un enfant en sécurité. Cela implique une disponibilité immédiate des familles d’urgence qui vont accueillir l’enfant entre quinze et quarante-cinq jours. Quand elles reçoivent un appel de nos services, c’est le branle-bas de combat pour récupérer du matériel qui correspond à l’âge de l’enfant. Dans l’urgence, l’attachement peut être un enjeu. Que les parents d’accueil se sentent tristes au moment du départ de l’enfant, c’est normal et même souhaitable, mais le départ ne doit pas s’apparenter à un tsunami émotionnel.
L’accueil court terme dure entre trois et neuf mois, ce qui suppose de dégager une disponibilité plus importante. On est dans un entre-deux où ni le retour immédiat en famille, ni l’éloignement à long terme ne sont envisageables. Ce laps de temps de quelques mois permet à nos services de stabiliser l’enfant dans un cadre familial, de travailler la relation parent-enfant et d’accompagner chaque partie dans ses difficultés.
L’accueil long terme est un projet de vie puisqu’il s’agit d’un mandat annuel renouvelable jusqu’aux 18 ans de l’enfant. L’enjeu de cet accueil, c’est vraiment de faire cohabiter deux familles dans la vie de l’enfant. On est en plein dans la coparentalité. Cela suppose de se détacher de certaines préconceptions sur la notion de famille ou le fait que nos enfants nous appartiennent. »

« Nous n’évaluons pas la famille en tant que telle, mais bien la correspondance entre son profil et son projet d’accueil »
Julie Blondiau

Directrice d'un service d'accompagnement familial

Venons-en à la procédure de sélection des familles d’accueil, comment se déroule-t-elle ?
J. B. :
« La première étape est de remplir un formulaire de candidature pour un accueil en particulier. S’ensuit une séance d’informations groupée, qui précède l’étape des entretiens, individuels d’abord, puis en couple et avec les enfants selon la situation familiale. Nous terminons les entretiens par une rencontre collective et la visite de la maison. Pour la procédure d’accueil d’urgence, il faut compter un délai de six mois. Pour le long terme, c’est parfois un peu plus long. En cours de procédure, on a autant de familles qui se désistent que de familles qu’on refuse. »

Avez-vous des critères pour valider ou exclure une candidature ?
J. B. :
« On n’a pas de check-list. On dit toujours qu’on ne cherche pas des familles parfaites, mais des familles solides. Les enfants placés ont vécu des ruptures, ils vont tester la solidité du pont qu’on leur propose. Peu importe le vécu des parents d’accueil, ce qui compte c’est ce qu’ils en ont fait et là où ils en sont maintenant. Nos services s’assurent qu’il n’y a plus de traumatisme ouvert dans lequel l’enfant pourrait s’engouffrer et que la famille a la capacité de prendre du recul et de parler de ses difficultés.
Nous n’évaluons pas la famille en tant que telle, mais bien la correspondance entre son profil et son projet d’accueil. De façon très concrète, on évalue aussi la disponibilité des familles. En fonction de l’âge de l’enfant, il est tout à fait possible d’être actif/active professionnellement, mais il faut tout de même disposer d’une certaine flexibilité de l’ordre d’un demi-jour par semaine pour le suivi ou les visites. Dans l’urgence et le court terme, les familles ne doivent pas être tout le temps disponibles, elles peuvent enchaîner les accueils ou se laisser des temps de répit. Au niveau matériel, l’enfant ne doit pas avoir une chambre à part, mais bien un espace à lui.
Pour bien faire, la famille doit aussi avoir un réseau autour d’elle à mobiliser en cas de difficulté. C’est encore plus vrai pour l’accueil en solo. Le réseau doit être compris au sens large, car les familles d’accueil doivent trouver elles-mêmes une crèche ou une école.
En fonction du type d’accueil, certains critères varient comme l’âge. Un couple de 65 ans peut s’investir sans problème dans l’urgence ou le court terme, mais pas pour un bébé dans le long terme. »

Quid des enfants placés ? Y en a-t-il pour qui il est difficile de trouver une place en famille d’accueil ?
J. B. :
« Dans l’urgence, ce sont pour les tout-petits et les fratries que nous avons le plus de difficultés à trouver. Les tout-petits parce qu’ils nécessitent une disponibilité permanente. Les fratries parce qu'on essaye de ne pas les séparer pour leur épargner une nouvelle rupture. Là, on se heurte au fait que les familles n'ont pas toujours les moyens d'accueillir plusieurs enfants à la fois..
À l’inverse, les enfants de plus de 3 ans trouvent difficilement des familles d’accueil long terme. Il y a ce préjugé que plus l’enfant est grand, plus il sera abimé et peut-être compliqué. Tout notre travail consiste à faire mentir cette idée reçue : quand on cherche une famille d’accueil, c’est qu’on estime que l’enfant est capable de s’y intégrer. Il y a aussi une peur courante que l’enfant puisse être retiré de la famille d’accueil du jour au lendemain. Dans les faits, la probabilité qu’un enfant placé à long terme retourne en famille est infime. Seuls 1,6 % des enfants placés en famille d’accueil réintègrent leur famille selon une recherche réalisée par l’ULiège en 2019. »

Quels sont les résultats phares de cette recherche ?
J. B. :
« La thèse de doctorat de Stéphanie Chartier a mis en évidence que les trois quarts des enfants placés en famille d’accueil se portent bien. Avec des chiffres concrets à l’appui : 76% réussissent bien à l’école, 81% sont bien intégrés socialement et 73% ont un bon bilan psychologique. Ces résultats démontrent que l’accueil familial, ça marche ! »

Votre fédération alerte régulièrement sur le manque de familles d’accueil. De quelle ampleur est cette carence et avec quelles conséquences pour les enfants ?
J. B. :
« On estime qu’environ 1 000 enfants sont concernés et ne peuvent profiter des bienfaits de la vie de famille. Les plus chanceux trouvent place en institution. Mais là aussi les places sont limitées. Quand il n’y a de place nulle part, on arrive alors à cette situation dramatique qu’est l’hospitalisation sociale. C’est une réalité méconnue : faute de place, des enfants sont hospitalisés dans les services pédiatriques des hôpitaux. Ce qui est très préjudiciable, car malgré toute la bonne volonté des équipes soignantes, elles n’ont pas la possibilité de répondre aux besoins d’attention, de stimulation et d’affection d’un enfant en plus de leur charge de travail.
Je me souviens comme si c’était hier d’une petite fille de 3 mois qui n’avait jamais quitté le milieu hospitalier. Lorsque je suis allée la chercher pour la conduire en famille d’accueil, elle est restée les yeux clos. Je l’ai prise dans les bras et elle s’est mise en extension, c’était terrible de constater un bébé si petit aussi renfermé sur lui-même. Il a suffi de deux jours pour qu’elle ouvre les yeux avec sa famille d’accueil et deux de plus pour qu’elle adresse un premier sourire. »

À VOIR

Un film et un spectacle dansé

Cet entretien vous donne envie d’approcher l’accueil ? Voici quelques propositions d’activités :

  • Trois séances d’infos sur les familles d’accueil précédées du documentaire 45 jours réalisé par Télévision du Monde qui plonge dans le quotidien d’une famille d’accueil d’urgence. À voir le 7/2 à Liège (HEC), le 20/2 à Woluwe-Saint-Lambert (Hôtel de ville), le 13/3 à Genappe (Le Monty).
  • Cinq représentations de Ritournelle de Debout Compagnie, un spectacle dansé qui retrace le parcours d’un enfant qui vit une situation familiale compliquée et devra être éloigné de son foyer. À découvrir le 12/3 à Spa (Petit Théâtre du casino), le 29/3 au centre culturel de Huy, le 02/04 à Woluwe-Saint-Lambert (Wolubilis), le 3/4 à Liège (Théâtre), le 18/4 à Nivelles (Waux Hall). Dès 7 ans. Prix : 10€. Infos : info@familledaccueil.be

EN SAVOIR +

  • La recherche Comment améliorer les relations entre les parents et leur enfant placé de Stéphanie Chartier de l’ULiège est disponible sur le site de l’Observatoire de l’enfance : oejaj.cfwb.be
  • Toutes les infos sur les familles d’accueil sont à retrouver sur le site de la Fédération des SAAF (service d’accompagnement en accueil familial) : familledaccueil.be

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