Vie pratique
La rentrée, c’est un tas de choses auxquelles il faut penser quand on est parents. Et quand on est tout·e seul·e à les gérer, on a parfois besoin d’un coup de main. C’est là qu’intervient la Maison des parents solos.
Il pleut enfin. C’est la première matinée humide depuis le début du mois d’août. Dans cette maison de la rue du Stade à Forest (Bruxelles), les fenêtres sont grandes ouvertes pour faire retomber la chaleur. On entend les gouttes tomber sur les feuilles de l’érable du jardin d’à-côté. Elles ruissellent sur les tomates cultivées à l’arrière de la Maison des parents solos. C’est l’heure du ressourcement. Tout comme pour Basma*.
Cette maman sait qu’en poussant la porte de ce lieu, elle ne va pas juste trouver un jardin où se poser, une cuisine où partager ses recettes, une salle de jeu pour sa fille de 7 ans, Ingrid*, et des ateliers avec ou sans son autre fille de 16 ans, Chemsa*. Elle sait qu’elle va pouvoir s’entretenir avec Laura Lacrosse, l’assistante sociale de la Maison des parents solos (maisondesparentssolos.be). C’est son irrigation à elle dans sa traversée du désert de parent solo.
« Je dois te voir quand tu as un moment », dit-elle à Laura en s’asseyant dans le local prévu pour les entretiens. Dans la salle attenante, Ingrid a sorti les Kapla. Au loin, ce n’est pas un mirage : la rentrée se profile. Le temps risque de s’accélérer à partir de septembre.
« Je ne sais pas comment les autres mamans font. Le CPAS me demande de travailler ou de me former. J’ai trouvé des cours de néerlandais qui se terminent à midi. Mais la plupart des autres formations ne sont pas adaptées aux horaires des enfants. Tous les jours, je dois aller chercher Ingrid à la sortie de classe vers 15h30 pour la conduire à l’école des devoirs car elle a des difficultés. Mais c’est impossible si je travaille ! J’aimerais trouver un mi-temps pour pouvoir continuer à m’occuper des enfants. »
Cette contrainte de temps, nombreux sont les parents solos à la vivre. « Leur besoin principal, c’est la garde des enfants, trouver des relais, commente Laura Lacrosse. Pouvoir, à un moment donné, avoir du temps pour soi pour souffler, pour s'investir les choses nécessaires de la vie comme travailler, se former, faire les démarches administratives. Dès qu’il y a un grain de sable dans l’engrenage, il n’y a bien souvent pas de solution. Rien ne pallie cela pour les familles qui n’ont pas de relais autour d’elles ».
Basma le dit autrement : « Je suis solo et seule. Solo, car on n’est plus à deux pour s’occuper de nos enfants. Et seule, parce que je n’ai pas de proches qui peuvent m’aider ici ».
Le temps et l’argent
La solution est donc de travailler à temps partiel. Une nécessité qui engendre un problème financier, puisqu’un mi-temps, c’est aussi une rémunération moins importante et, à l’avenir, une moindre pension aussi. Mais Basma n’y pense même pas. « On avance pas à pas ».
Pour le moment, c’est donc la rentrée des classes et ses factures qu’il faut payer. Car oui, même si l’école est censée être gratuite en Belgique francophone, elle coûte encore en moyenne 255 € par enfant en primaire et 428 € en secondaire, et ce, sans le matériel informatique (voir à ce propos notre dossier en pages 20-21).
Basma a fait sa première estimation. « Tous les trois mois, je paye 50 € pour la cantine si je me souviens bien. Il y a aussi la natation et le transport : 102 € pour un trimestre. Plus les sorties quand il y en a ». Laura Lacrosse la rassure. « On devrait avoir des aides pour l’extrascolaire ».
Maintenant qu’elle a une adresse officielle, Basma a droit à ce soutien financier et au revenu d’intégration sociale (RIS). Ce n’était pas le cas quand elle est arrivée en Belgique en janvier dernier. C’est un des gros enjeux pour les familles monoparentales, venues de l’étranger ou non : sans logement et donc sans domiciliation, impossible de bénéficier de l’aide sociale.
« Quand mon mari est parti en me laissant toute seule avec les enfants, c’était un tremblement de terre. Il a fallu que je reconstruise tout toute seule ». Basma et ses deux filles étaient alors au Rwanda pour le travail du père. Elles ont tout vendu. De nationalité belgo-marocaine, la maman est venue s’installer à Bruxelles.
Première étape essentielle, la domiciliation, puisqu’elle permet de déclencher l‘aide sociale
« J’ai d’abord logé chez des membres de ma belle-famille, puis chez des amies. Nous étions deux familles monoparentales sous le même toit. Ce n’était pas tenable ». Un jour, elle craque et appelle Laura qui l’aide à trouver un logement en urgence. « On a eu de la chance », commente l’assistante sociale.
De la chance, il en faut quand on sait que sept familles monoparentales sur dix ont des difficultés à trouver un logement. Voilà pourquoi la Ligue des familles plaide pour des aides financières pour le logement et pour les charges, ainsi que pour une augmentation de l’offre de logements abordables et de qualité.
Les sentiments
Autre écueil pour certains parents solos : le gouffre émotionnel dans lequel ils tombent au moment où ils se retrouvent seuls. « Je devais accepter la séparation. Au début, je n’en ai parlé à personne, même pas à ma famille restée au pays. Je n’osais même pas le dire à moi-même ». À l’image de la tour de Kapla qu’Ingrid est en train de monter dans la salle de jeu, Basma reconstruit sa vie petit à petit.
« C’est un long processus, confirme Laura Lacrosse. Il faut que l’on respecte le rythme et les besoins de Basma tout en répondant aux échéances administratives. Mais j’ai toujours cru en elle, car elle a un bon potentiel et c’est une femme intelligente. »
Si force et débrouillardise permettent aux parents solos de s’en sortir, il est urgent de trouver de vraies solutions selon les associations de soutien à la parentalité. « Il faudrait adapter le système aux types de familles actuelles en donnant la possibilité de réduire son temps de travail, explique Laura Lacrosse. De manière générale, on dédie plus de temps à l’éducation des enfants aujourd’hui, ce qui est positif, mais ce qui pousse à courir tout le temps ».
En sachant qu’un tiers des familles à Bruxelles et 12% des ménages wallons n’ont qu’un seul parent et que cette proportion ne cesse de grandir, les structures comme la Maison des parents solos semblent indispensables. C’est en tout cas l’avis de Basma. « Elle m’a donné confiance ».
* prénoms modifiés
TROIS QUESTIONS À…
Alan Keepen, responsable administratif et financier de la Maison des parents solos
Voilà trois ans que la Maison des parents solos existe. Quel est le bilan ?
« En 2021, nous avons accompagné 368 familles monoparentales et 573 personnes ont participé à nos activités collectives, enfants et parents confondus. En tant que CAP (centre d’aide aux personnes), on assure trente heures de permanences par semaine, on organise des activités collectives et on réalise un travail communautaire et de proximité. Avec une équipe de dix personnes composées d’une psy, d’une juriste, d’assistantes sociales, etc., on répond aux demandes des familles bien au-delà des missions traditionnelles d'un CAP. Le hic, c’est que nos revenus ne sont pas encore garantis. Chaque année, nous devons introduire une demande de subsides et elle est analysée au cas par cas. Jusqu’ici, l’administration bruxelloise s’est démenée pour mobiliser des enveloppes ponctuelles qui permettent de financer l'ensemble de nos services, mais nous aimerions bénéficier de financements structurels. Cela devrait être le cas prochainement pour le pôle social, mais l'incertitude demeure pour les autres services tel que l'accompagnement juridique et psychologique. »
Le nombre de parents solos ne cesse d’augmenter à Bruxelles comme en Wallonie. Ce que fait la Maison des parents solos peut peut-être inspirer d’autres initiatives ?
« Oui, plusieurs initiatives sont en train de se mettre en place, et pas qu’à Bruxelles. Le Co.Fa.Mon., le collectif des familles monoparentales, a récemment intégré deux bâtiments du côté de Liège. C’est une initiative citoyenne avec laquelle nous avons des contacts et dont le modèle est innovant et complémentaire au nôtre. Autre mesure phare côté wallon : les Centres de service social (CSS) vont recevoir un renfort en personnel pour répondre aux problématiques des familles monoparentales. Il devrait aussi y avoir un centre pour coordonner ces ressources. L’initiative wallonne va dans le bon sens, il faudrait que ça ait lieu à Bruxelles aussi. »
À Bruxelles justement, un plan sur la monoparentalité a été mis en place en 2021. Quelles sont les avancées selon vous ?
« En tant qu’association, on a postulé pour remplir certaines missions. Notamment sur le plan du logement, en créant un incubateur de projets pour de l’habitat groupé/partagé, des solutions de logement alternatives. On est en train de travailler dessus. De manière globale, le plan est ambitieux et pertinent. Mais l’enjeu, c’est de continuer à mobiliser tous les acteurs concernés. »
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