Vie pratique

Pour une rentrée pleine de bons réflexes numériques

Profiter de la rentrée pour (se) poser les bonnes questions et partir sur de bonnes bases

L’école a fait un bond de géant numérique, on l’a vu. Souvent à marche forcée, parfois de façon désordonnée. Avec quel impact au niveau des interactions, des enjeux sociétaux et environnementaux ? Et si nous profitions de cette rentrée pour nous poser les bonnes questions et partir sur de bonnes bases.

► Communication maison-école

Certains chiffres de l’étude numérique de la Ligue des familles nous interpellent. 77% des élèves de secondaire communiquent de façon numérique avec l’école et 54% des élèves reçoivent des messages de l’école sur leur ordinateur ou téléphone portable en soirée ou le week-end. Des sollicitations numériques hors temps scolaire ont lieu plus d’une fois par semaine pour 21% des élèves.
Des chiffres qui nous renvoient au témoignage de Daniel, professeur en primaire à Liège : « En deux ans, nous avons basculé vers une communication de l’immédiateté. Il nous arrive que des parents nous envoient une info de la plus haute importance le matin à 8h et sont surpris que l’on en n’ait pas eu connaissance à 8h30 quand on se retrouve devant la porte de l’école ».

Le mot des experts

  • Christophe Butstraen : « Le contrat, c’est la signature du ROI en début d’année par les parents. Ce qui signifie qu’ils donnent leur aval pour des valeurs communes qui concernent les usages des écrans. Les règles sont claires. On part là-dessus. Ça se fait aussi par de petites choses comme paramétrer les outils à disposition – plateformes, comptes, messageries.
    Par ailleurs, ce n’est pas parce qu’on est connecté·e qu’on doit tout se permettre. Les parents et les profs communiquent, s’envoient des mails. Très bien. Mais il faut un cadre, un temps de connexion. Par exemple, le numérique ayant pris la place du journal de classe, il est impératif de réguler la communication. À 17h30, on ferme.
    Un prof peut envoyer aux parents de sa classe les conditions d’utilisation numériques. Sans quoi, il y aura des dérapages. Cette connexion, ça ne veut pas dire que les un·es ou les autres sont pendues en permanence à une sonnette. Il faut le dire, ces outils, il leur faut une notice. Mais, plus que tout, ils ne doivent pas nous éloigner de notre bonne éducation. »
  • Erick Mascart : « Est-ce que c’est souhaitable que les parents soient alertés sur tout un tas d’infos en permanence ? Il y a un enjeu éducationnel, c’est une façon de lutter contre l’infobésité. Ce qu’il se passe avec tous ces messages, c’est qu’on subit. On participe à ce concept de l’accélération technologique cher au sociologue et philosophe allemand Hartmunt Rosa (voir encadré). L’éducation, c’est du temps long. On apprend à nos enfants à trouver leur place. Et pas à le faire rapidement. Plus les outils évoluent, plus ils appellent à la vitesse. Nous sommes dans une société presse-bouton. Il faudrait presque que la copie sorte de l’imprimante avant qu’on ne lui ait demandé de le faire… Est-ce que le numérique à la commande et sa mécanique délirante ont leur place à l’école ? » 

► Transition numérique, et l’environnement ?

Beaucoup de professeurs interrogent la façon dont s’équipe l’école. On consomme beaucoup. Souvent mal. Un exemple revient régulièrement celui du tableau blanc interactif (TBI). On retrouve Cédric, notre enseignant bruxellois geek, qui nous explique que son établissement « fait l’acquisition d’ordinateurs qui ne servent pas. Des TBI sont installés dans des salles sans même que la classe soit connectée. Certain·es écrivent même au marqueur dessus ! Ils sont remplacés peu à peu par des télés connectées. Tout ça coûte cher et va être jeté, alors que ça n’a pas servi ».

Le mot de l’expert

  • Erick Mascart : « Le numérique n’est absolument pas renouvelable. On ne pourra pas tenir comme ça. Le secteur domotique est devenu 171 fois plus gros en vingt ans. Nos ressources sont limitées. Des lois luttent contre l’obsolescence programmée, c’est vrai, mais elles ne correspondent en rien au business model du secteur IT. Il est plus qu’urgent d’adopter un regard techno-critique, de ne pas utiliser les outils comme ça, sans réfléchir. Quand on construit un smartphone, on ne fait pas que construire un téléphone, on construit une société autour. Déjà en 1967, le philosophe Bernard Charbonneau mettait en garde : quand on essaie de revenir un tant soit peu en arrière, c’est très compliqué.
    Et puis, il y a une question d’ordre éthique à se poser. D’abord, il y a toute la question de la fabrication des outils. Extraction minière, gaz à effet de serre, impacts sociétaux dans les pays où les extractions ont lieu, c’est trois quarts des impacts. La question extractivisme n’est pas si anodine que ça. Au total, les quantités de tous les métaux devant être produits et les flux de métaux en 2050 pourraient atteindre cinq à dix fois les niveaux actuels, selon Thomas Graedel, professeur d'écologie industrielle à l'École d'études forestières et environnementales de l'Université de Yale.
    Cela signifie que la quantité cumulée de métaux à produire au cours des trente-cinq prochaines années dépasserait la quantité cumulée produite depuis l’Antiquité jusqu’à aujourd’hui. S’il a été possible de doubler la production d’aluminium depuis 2000, sera-t-il possible de la quadrupler dans les quarante ans à venir ? Ces extractions causent des déchets considérables. On parle d’une pollution qui ne s’enlève pas. Il est donc tout à fait probable que ces impacts soient supérieurs à ceux contre lesquels ils sont censés lutter… Tout cela devrait être expliqué aux enfants. Ce serait un début de discussion intéressant. Toutes ces solutions numériques qui n’ont que le mot ‘transition’ et qui concernent également l’école sont issues de ce type d’échanges commerciaux. »

► L’école, une entreprise comme une autre ?

Dans le même ordre d’idée, certain·es profs parlent d’une dérive commerciale et déplorent que l’école soit devenue un support à GAFAM (acronymes reprenant l'initiale des multinationales du net). Aglaé, qui témoignait dans les pages précédentes, nous explique qu’elle a « essayé d’initier [ses] élèves à des logiciels de photomontage. Seulement impossible d’installer autre chose que le logiciel star compatible avec les systèmes d’exploitation de l’école. Je trouve ça préoccupant. Comme si on nous demandait de venir à l’école en Nike ou en Adidas uniquement… »

Le mot des experts

  • Erick Mascart : « Ne pas se laisser enfermer par des impératifs commerciaux, c’est un enjeu majeur. En cas de pépin, on se retrouve tout nu. Ce qui est moins le cas avec des outils moins performants, plus artisanaux. Il est possible de faire la même chose, sans être voraces. Un bon exemple, le site de la Deutsche Bahn. Il existe deux sites, dont un moins performant qui consomme 630 fois de moins de volume que le premier. Il contient moins d’esbrouffe, moins de trucs qui clignotent, mais il y a tout ce qu’il faut en matière d’infos. Deux requêtes pour celui-là contre une septantaine pour l’autre.
    N’oublions pas qu’il s’agit d’argent public. Si toute cette question de la numérisation de l’école est si importante, pourquoi donner le contrôle aux majors américaines ? Dans sa déclaration politique communautaire, la FWB parle de ‘promouvoir l’utilisation des logiciels libres au sein des écoles et renforcer la formation initiale et continue des enseignants en la matière’. Sous-entendu, qu’elle veut aller au-delà des aspects commerciaux. La plateforme HAPPI en est un bon exemple.
    Laisser des sociétés décider pour des questions publiques, c’est hyper préoccupant. On sait ce qu’il peut se passer, voyez Elon Musk avec Twitter. Un rachat et, hop, le joujou devient danger. Les Allemands ont lancé une étude longue de quatre ans pour en arriver à la conclusion que les produits Microsoft n’ont pas leur place à l’école (voir encadré). Surprenant que d’autres pays européens n’aient aucune position là-dessus… La logique européenne consiste à faire évoluer les GAFAM pour qu’elles soient respectueuses de la protection des données, c’est un pari dangereux. Pensez-vous que l’on réussira à faire plier ces mastodontes ? Il est peut-être temps d’opter pour une véritable souveraineté numérique. »
  • Alain Buekenhoudt : « Je rajouterais que dans les intentions gouvernementales, en début de législature, il a été question de généraliser les logiciels libres dans l’administration. Mais aucune action n’a suivi. À l’école, ça se joue au niveau des PO. Bien souvent, les enseignant·es ne peuvent pas installer ce qu’ils veulent. Le champ des logiciels se restreint. Des accords se décident sur base de justification de sécurité ou de compatibilité. C’est un serpent qui se mord la queue et ça va devenir de plus en plus difficile de sortir de cette logique. »
Un enseignant et le TBI dans sa classe

► Les outils numériques à l’école

À l’inverse, Amandine, professeur en primaire dans le Brabant wallon, n’en peut plus des « parents bobos qui nous enquiquinent avec leurs affaires de logiciels libres. Il y a une forme de complaisance, voire de snobisme. Vous avez essayé des ‘moteurs de recherches bio’ ? Des ersatz de WhatsApp ? Ça ne fonctionne pas. Et puis, on n’a pas le temps de faire fonctionner une école rapidement, à grand échelle, avec ce genre d’outils. Il faudrait que l’on consacre des journées entières à ça. Et ce serait encore du temps perdu sur le programme. Pas sûr que ce soit la priorité… »

Le mot des experts

  • Erick Mascart : « Sortons de l’idée de la performance. Aller au plus rapide, c’est une fausse bonne idée. Les logiciels libres, peut-être moins beaux, moins travaillés, ont tout de même largement les moyens d’être aussi efficaces que ceux des GAFAM. »
  • Alain Buekenhoudt : « J’aime bien ce parallèle. Quand Colgate passe dans les écoles pour faire des sensibilisations à l’hygiène dentaire, les enfants ne vont pas nécessairement devenir des utilisateurs Colgate. Avec un logiciel, la logique n’est pas la même. Avec l’équipement, les licences des GAFAM pour enseignant·es et étudiant·es ne coûtent pas grand-chose, mais il y a tout un environnement associé auquel on ne peut échapper. C’est une réflexion que l’école ne porte pas du tout.
    Je donne souvent cet exemple : la licence Windows, c’est la première dose, la première maille d’une chaîne. Elle entraîne une vraie dépendance. Et on ne sort plus de cette logique. Nos enfants arriveront demain en entreprise, habitué·es uniquement à l’usage de tel type de logiciels. Peut-être même qu’ils le réclameront à leur employeur. Il faut sortir de cette logique mainstream et permettre à nos enfants de se former de la façon la plus indépendante possible. Il y a quinze ans, il fallait être un peu geek pour utiliser des systèmes d’exploitation comme Linux. Aujourd’hui, c’est très accessible.
    Et puis, ces outils sont peu compatibles avec les normes RGPD européennes. Rappelons que toutes ces majors fonctionnent avec les lois américaines, pour qui la transmission de données personnelles ne pose aucun problème. »

► Un rapport plus sain avec les écrans

Ça revient dans tous les témoignages : comment trouver la juste distance avec les écrans à l’école ?

Le mot des experts

  • Erick Mascart : « Je trouverais ça très bien d’imposer un jour sans numérique par semaine. Fonctionner dans le monde réel, remettre les enfants en contact avec la nature. On peut faire l’école avec tout qui nous entoure, sans se servir de béquilles numériques. C’est aussi une façon de lutter, de montrer que tout se construit dans le dialogue, comme on ne le fait pas avec les réseaux sociaux où l’on ne se parle plus. On devrait d’ailleurs les appeler les ‘réseaux asociaux’, qui nous coupent de l’autre plus qu’ils nous en rapprochent.
    L’autre bonne idée, ce serait de décider collectivement comment on va se servir du parc numérique et la façon dont on va le faire tourner. Quel logiciel utiliser, quelle messagerie, pour quel système d’exploitation opte-t-on ? L’important, c’est de débattre pour encadrer les usages, de ne pas se laisser imposer. Et inclure tout le monde, même les parents les moins outillés. »
  • Alain Buekenhoudt : « Organiser des séances d’informations, assister aux sessions de La face cachée du clic, par exemple. Souvent, on sait qu’il y a quelque chose de pas net, pour ne pas dire de pourri, mais on préfère voir ailleurs. Et trop souvent, on est happé par les outils de captologie. Un peu comme avec la clope, il y a encore quelques décennies. Les fumeurs ou fumeuses répétaient ce que l’industrie du tabac communiquait. Sans chercher à voir plus loin.
    Pour le numérique et les enjeux liés à l’école, on se dit qu’il y a plus important. Qu’il y a d’autres combats. Idem en famille. Seulement, le changement est compliqué. Et puis on a la paix, les enfants sont sur leurs smartphones. Finalement, quel est le problème ? En plus de tout ce que l’on a dit sur les dangers pédagogiques, sociétaux, environnementaux, il faut rappeler que toute éducation avec des petites soumissions est impossible. Ces outils-là, avec leurs mignons nuages, leurs petits cœurs, leurs gentils smileys, sont d’abord générateurs de ces petites soumissions. La société toute entière s’enferme dans ces outils. Leur fonctionnement nous semble gratuit, mais se nourrit de nos données et de notre temps. »
  • Christophe Butstraen : « En plus de tout ce qui a été dit, je rappellerais aux parents qui mettent entre les mains pour la première fois un smartphone à leur enfant qu’ils lui donnent un accès à la totalité du monde. Dont un accès au porno. Ce qui n’est pas sans conséquence dans l’attitude des jeunes gens. Principalement, des jeunes garçons vis-à-vis des jeunes filles. Je ne parle pas du gentil petit flirt mignon à l’ancienne. Il est aujourd’hui remplacé par une attaque violente, issue du porno, avec des gestes déplacés et des injures. Tout cela de façon frontale.
    Dire que le porno, c’est mal, sans rien faire de plus, ça ne sert à rien. Il faut donc plus que tout insister sur cette dérive ultra trash. Tout paramétrer et plus que jamais cadrer les conditions d’utilisation du gsm. Leur expliquer que tout cela, ce n’est pas la réalité. Il faut coûte que coûte limiter les dégâts. Et plus que jamais prendre le combat à bras-le-corps.

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