Développement de l'enfant

« Pourquoi mon papa n’est pas là ? »

Depuis la maternelle, Lilas*, 9 ans, interroge sa maman, Alice*, sur son père parti quand elle était bébé. Basiques et directes, ses questions viennent par vagues. Que disent-elles de ce qui se passe pour elle ? Décryptage, en forme de message constructif.

« Lilas devait avoir 3 ans et demi, 4 ans quand, un jour, elle m’a demandé : ‘Où est mon papa ?’, raconte Alice. Je lui ai répondu : ‘Je ne sais pas. Quand on s’est séparés, il est allé faire sa vie ailleurs’. Autre question, peu après : ‘Pourquoi mon papa n’est pas là ?’. Je l’ai rassurée : ‘Ton papa t’aime. On n’est plus ensemble, mais ça n’a rien à voir avec toi’. »
Selon Alice, les copains et copines d’école ont joué un rôle dans cet intérêt grandissant chez sa fillette : « À la garderie, ils observent qu’il y a une maman et un papa par enfant. Leur logique est implacable : ‘Ta maman, on la voit tout le temps. Et ton papa, il est où ?’ ».
Les questions de Lilas ressurgissent souvent à la rentrée scolaire, quand les enfants sont amenés à présenter leur famille à la classe. Ou à l’occasion d’un événement. « Lorsque la maman de sa meilleure amie a eu un nouvel amoureux, elle m’a demandé : ‘Tu crois que tu vas avoir un amoureux ? Et si tu en trouves un, tu crois qu’on pourra lui demander qu’il soit mon papa ?’. Ça m’a fait mal au cœur. Je lui ai répondu : ‘Tu es ma priorité, il devra me prendre avec toi’ ».
Lilas pose ses questions par phases. À sa maman, à sa grand-mère maternelle. « ‘Comment il s’appelle, mon papa ?’, ‘Il ressemble à quoi ?’… On regarde ensemble l’album de photos ; elle sait qu’elle peut l’ouvrir quand elle le souhaite. Je lui explique : ‘C’est normal que tu aies des questions. N’hésite pas à les poser, à moi, aux personnes qui ont connu ton papa’. Je lui dis : ‘Je te comprends. Moi aussi, je n’ai pas connu mon papa’ ».
Tout cela ébranle Alice. « Je ne veux pas mentir à Lilas, mais je ne peux pas non plus lui dire la vérité crue et lui montrer le côté néfaste de son père. J’essaie d’en parler avec distance, avec légèreté, bien que je ne le porte pas dans mon cœur ». Alice tente aussi de ne pas projeter ce qu’elle-même a vécu enfant sur Lilas.

« Qui je suis ? », « D’où je viens ? »

À côté du témoignage d’Alice, nous aurions pu en publier un autre évoquant le manque de mère. Il n’y a pas que des pères absents. De même, outre les ruptures parentales, il existe d’autres situations où l’enfant pose des questions sur un parent absent (voire les deux). Par exemple, quand celui-ci est décédé.
Qu’un enfant sonde sa mère ou son père sur l’autre parent qui n’est pas là, c’est courant, légitime, positif : il est en quête d’un savoir sur lui-même. Voilà le message que nous livre Mario Alu, psychologue clinicien au service de santé mentale Centre Chapelle-aux-Champs (Woluwe-Saint-Lambert) et au planning familial Les Bureaux de Quartiers (Schaerbeek).
« À travers ses ‘Où’ et ses ‘Pourquoi’, trois questions fondamentales animent Lilas, éclaire Mario Alu. D’abord, tout enfant est travaillé par l’énigme de sa conception, de son existence. Il se demande aussi, consciemment ou inconsciemment : ‘De quel désir je suis né ?’. Enfin, il s’interroge sur ses origines, sa généalogie. D’un côté, Lilas voit qu’il y a une maman, une grand-mère. Et de l’autre ? Pour pouvoir répondre aux questions ‘Qui je suis ?’ et ‘D’où je viens ?’, elle doit en passer par la question ‘Qui est mon père ?’. Elle a besoin d’explorer cette seconde branche de sa généalogie. »
Les autres autour d’elle, notamment à l’école, la poussent dans cette quête d’elle-même : « C’est qui tes parents ? ».

Des réponses insatisfaisantes, toujours

« Ce n’est pas parce qu’un enfant ne connaît pas un de ses parents que celui-ci ne lui manque pas d’une certaine façon. Le désir de savoir quelque chose sur ce parent est une manière de contenir ce manque », observe Mario Alu.
Comme Lilas, l’enfant pose ses questions à différents moments de son développement affectif. « Il est important d’attendre que les questions viennent de l’enfant, estime le psychologue. Les anticiper pour lui pourrait avoir l’effet d’une effraction de son psychisme. Il les posera quand il se sentira prêt ou désireux de recevoir des réponses ».
« Il est essentiel que ces réponses ne soient pas toutes faites, inventées, enfermantes – du style ‘C’est comme ça’, ‘Il est malade’, ‘Il est en voyage’, poursuit-il. L’enfant a besoin d’entendre un récit autour du parent absent et du couple de ses parents ». Le parent interpellé est alors confronté à son propre vécu en lien avec sa relation de couple et la conception de son enfant. Cela peut le déstabiliser. « Le récit qu’il fera parlera de son désir et du désir de l’autre parent. Il comportera du bon et du difficile. Il devra tenir compte de l’âge et de la maturité de l’enfant ».

Une mère et sa fille regardent des photos du père absent

Pour Mario Alu, ce n’est pas rien de dire à un enfant : « Ton papa/ta maman t’aime », alors qu’il ne le/la connaît pas. Il aura toutes les raisons de rétorquer : « Mon papa/ma maman m’aime, mais il/elle n’est pas là pour moi ». En effet, « quelle serait la nature de cet amour ? ».
« Quelles que soient les réponses que l’enfant obtiendra, elles ne satisferont jamais son besoin ou désir de savoir, assure et rassure Mario Alu. Il comprendra que le parent qui est à ses côtés a un savoir incomplet, imparfait, manquant sur l’autre parent et que, par ailleurs, il fait son maximum. Mais il sera toujours en demande de réponses qui vont plus loin. »
Recueillir des réponses et des récits, découvrir des photos, des objets ou des traces de son histoire… ou encore se plonger dans des livres jeunesse présentant des modèles familiaux variés (comme Lilas et sa maman l’ont fait), tout cela va aider l’enfant à se construire une représentation du parent absent.
Il éprouvera sans doute de la tristesse, de la déception, de la colère ou de l’impuissance à l’égard de son parent absent ou de son parent présent. Que faire de ces émotions ? « D’abord, les reconnaître. Ensuite, essayer que les choses ne tournent pas trop en rond, que l’enfant ne rumine pas trop longtemps ».

Faire avec… et avancer

Cette envie d’en apprendre plus sur le parent absent est plutôt un bon signe, insiste le psychologue, « dans la mesure où cela va permettre à l’enfant d’en faire quelque chose de positif, du côté d’une transformation possible à travers une activité intellectuelle ou une future activité professionnelle, ou encore à travers une activité créative, artistique… Son non-savoir va l’amener à une forme de réalisation de soi à travers laquelle le parent absent sera présent d’une manière symbolique ». Cela participe au processus de sublimation. « Pensons à l’auteur-compositeur-interprète Stromae qui a écrit une chanson sur son père, Papaoutai – cette chanson ne vient pas de nulle part ». On parle aussi de processus de résilience.
L’enfant va devoir faire avec son manque de père ou de mère. « Il va, par exemple, chercher un père/une mère en quelqu’un d’autre. Cela peut être un grand-parent, le parrain/la marraine, l’instit, le beau-parent ou toute autre personne aimée de manière privilégiée ».
« Avec ce que j’explique, votre maman témoin ne va peut-être pas savoir quoi faire de plus, conclut Mario Alu. Mais ce qui est important, c’est qu’elle réalise que tout ce qu’elle fait est déjà opérant pour sa fille. Elle lui permet de poser des questions. Les réponses sont insatisfaisantes, mais qu’importe, l’enfant pourra en faire quelque chose de positif. Ce qui compte, c’est de la soutenir dans son cheminement. »

* Les prénoms ont été modifié

ZOOM

Une aide psy ?

Les réponses reçues par l’enfant seront toujours insatisfaisantes pour lui. Mais il peut apprendre à faire avec. « S’il n’y parvient pas, il peut, à l’occasion, développer des symptômes : comportement difficile, cauchemars à répétition, phobies… Consulter un·e psychologue l’aidera alors à identifier et clarifier les choses. À partir des séances, les symptômes pourront être levés. Et, même si les réponses resteront encore insatisfaisantes, un processus de construction autour de l’image du parent absent sera mis en route », affirme Mario Alu.

Image paternelle et image maternelle

Trois dimensions opèrent dans la construction, par l’enfant, de ses représentations ou images paternelle et maternelle, explique le psychologue clinicien Mario Alu.
Il y a, dans le registre imaginaire, le père/la mère que l’enfant imagine « à partir de ce qu’il en sait ou pas, de ce qu’il invente ou voudrait ».
Il y a, dans le registre symbolique, le père/la mère qui structure, cadre par le langage et la loi symbolique. « Il s’agit de ce qui est nommé pour l’enfant par les noms de famille, par sa généalogie, par ce qui se transmet de génération en génération… ».
Enfin, Il y a le père/la mère de la réalité, « le parent en chair et en os avec qui l’enfant vit, fait des expériences et éprouve des émotions dans le bonheur, la joie, la tendresse comme dans les difficultés de la vie quotidienne, en ce compris le manque ou l’absence d’un parent ».

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