Développement de l'enfant

Pourquoi TikTok happe les ados

Dans la galaxie des réseaux sociaux, TikTok fait aujourd’hui figure de préféré chez les 12-15 ans. Et quand les ados en usent, voire en abusent, on sent l’inquiétude sourdre chez certains parents.

« Depuis plusieurs semaines, Célia (13 ans) se lève une heure plus tôt qu’avant pour aller à l’école. En gros, pour partir à 8h10, elle met son réveil à 6h. Cette heure supplémentaire, elle l’utilise uniquement pour passer plus de temps sur TikTok. Je ne sais pas comment faire pour l’en empêcher. Couper le Wi-Fi ne sert à rien, vu les tonnes de data qu’elle a avec son forfait téléphonique. Lui prendre son gsm pour la nuit, ce n’est pas envisageable, sauf si je veux déclencher une guerre avec elle. Et, par ailleurs, comme c’est une bonne élève, qu’elle a des activités extrascolaires auxquelles elle participe, je n’ai pas de raison de la punir pour quoi que ce soit. Ça m’inquiète parce que j’ai l’impression que ça tourne à l’obsession. Avant, je trouvais que chaque moment libre était un prétexte pour aller sur TikTok. Aujourd’hui, je ne suis pas loin de me dire que ma fille met tout en œuvre pour trouver du temps pour aller sur ce satané réseau. Ça me rend dingue, et j’ai un peu la trouille qu’elle aussi soit rendue dingue par ce truc… »

Quand on écoute Lydia, la maman de Célia, on sent très fort dans sa voix et dans ses gestes cette inquiétude face à l’utilisation massive de TikTok par sa fille. Au cours de l’échange, un mot reviendra d’ailleurs dans la bouche de Lydia : addiction. « C’est un terme dont on parle beaucoup au niveau professionnel, souligne le psychologue Maurice Johnson-Kanyonga. Certain·es restent fidèles au DSM (NDLR : le Diagnostic and Statistical Manuel of Mental Disorders, ouvrage de référence de l’Association américaine de psychiatrie) et considèrent qu’on peut être accro au numérique, mais qu’il n’y a pas officiellement d’addiction. Personnellement, je considère qu’il peut y avoir addiction, pas à une substance effectivement, mais à un mécanisme qui fonctionne comme tel, avec les comportements à problèmes qui vont avec ».

Dans les témoignages de parents, comme pour tout usage numérique, c’est quasiment uniquement la question du temps qui est abordée. Est-ce qu’il y a quelque chose de plus problématique avec TikTok que le temps passé devant l’écran ?
M. J.-K. :
« Ce qui me préoccupe avec TikTok, c’est plutôt le format. Ce sont principalement des vidéos de courte durée avec un fort contenu émotionnel. Dès les premières secondes, il y a un tel matraquage que, rapidement, on perd le fil conducteur d’une vidéo à l’autre. Avec cet enchaînement des émotions, on n’a pas le temps de les vivre pleinement, cela crée notamment de la tension et de la fatigue nerveuse. Pour comprendre le volume d’informations absolument phénoménal, il suffit de quelques chiffres. Le point de départ : des vidéos TikTok de dix secondes. En une minute, on en voit six. En une heure, 360. En trois heures – ce qui est une session assez courante pour des ados de 12-15 ans -, cela fait plus de 1 000 vidéos vues. Il ne faut pas se voiler la face, c’est l’objectif des créateurs de l’application que de conquérir tous les temps disponibles. »

On peut évidemment penser qu’il y a des conséquences directes à ce déferlement d’images. Sur quoi cela joue-t-il ?
M. J.-K. :
« En premier lieu, c’est le sommeil qui est perturbé. D’abord parce qu’au cours de la nuit, le cerveau doit traiter ces milliers d’informations auxquelles l’ado a été exposé. À cela, on ajoute les effets de la lumière, la fatigue visuelle, la posture qui induit des douleurs. Ce sont autant d’éléments qui ne favorisent pas un sommeil de qualité. Par ailleurs, quand on dort mal, souvent, on rêve mal, on ne se souvient plus de ses rêves. Or, la fonction du rêve, qui est un processus naturel nécessaire, participe à l’optimisme. C’est important parce qu’avec TikTok, comme dans presque tous les réseaux sociaux, tout est beau, tout est fantastique, tout est facile. Mais le ‘bonheur’ des réseaux sociaux est souvent en contradiction avec la réalité, et les ados se disent : ‘Et moi, alors, pourquoi ma vie n’est pas comme ça ?’, ce qui peut entraîner de la déprime, voire de la dépression. C’est là où TikTok montre tout son effet pervers. Parce que, dans ces cas-là, où est-ce que les jeunes vont aller chercher du réconfort ? Auprès de leur réseau social préféré. Et un cercle vicieux se met en place. »

« L’école a perdu la bataille de l’attention »

Est-ce que les ados sont suffisamment outillés pour faire face à cela ?
M. J.-K. :
« Ce public des 12-15 ans est encore en pleine croissance, notamment au niveau du cerveau, encore très malléable. Prenons les lobes frontaux, par exemple, qui sont le siège du pouvoir de décision et de l’impulsivité. On sait qu’ils ne sont pas assez stimulés devant les écrans, que cela en fragilise le développement. À terme, et je n’ai pas peur de le dire, ça représente un vrai danger démocratique, parce que nous aurons des jeunes qui seront peut-être incapables de décider ou de faire un choix réfléchi. D’ailleurs, on peut déjà voir dès à présent le phénomène avec les influenceurs et les influenceuses. Parce qu’ils/elles ont x millions de vues, certain·es acquièrent un statut qui fait d’eux ou d’elles une figure d’autorité. Ils/elles deviennent des marqueurs et viennent se substituer aux classiques repères que sont les parents ou les enseignant·es. »   

« Des vidéos TikTok de dix secondes, en une minute, on en voit six. En une heure, 360. En trois heures, plus de 1 000 »

Puisqu’il est question d’enseignant·es, et donc d’école, la vie des élèves est-elle aussi perturbée par TikTok ?
M. J.-K. :
« Je voudrais aller au-delà de la question des troubles de l’attention, de la concentration ou de la mémoire, qui sont une réalité, et plutôt insister sur le rapport à l’école que certain·es jeunes ont à cause de TikTok et compagnie. L’école a perdu la bataille de l’attention. Pourquoi ? Parce que les réseaux sociaux – et particulièrement tout ce qui est influenceurs, influenceuses et ce qui tourne autour des cryptomonnaies - ont induit que tout est facile, tout est accessible. Ce business de la simplicité, de l’immédiateté, de l’instantanéité a pour conséquence d’associer la facilité au plaisir et, par opposition, la difficulté au déplaisir. Tous ces jeunes pour qui lire ou écrire a toujours été compliqué refusent d’apprendre parce que c’est difficile, parce qu’il faut faire des efforts. C’est pour cela que, influencé·es par le monde idéal version TikTok, certain·es sont en décrochage scolaire. À 13, 14 ou 15 ans, ils/elles arrêtent l’école pour faire de la cryptomonnaie ou devenir influenceur ou influenceuse pour gagner de l’argent facilement. Malheureusement, ils/elles sont trompé·es par le système et le retour à une vie ‘normale’ est souvent compliqué. »    

ZOOM

Quel rôle pour les parents ?

Pour les 12-15 ans, il ne faut pas se leurrer, on ne parle pas d’interdiction – qui serait contre-productive –, mais plutôt de régulation et d’utilisation rationnelle. Maurice Johnson-Kanyonga étaye son avis.
« L’enjeu, c’est essayer de trouver ensemble qu’elles pourraient être les limites de temps dans la journée, de faire comprendre que, dans l’idéal, on proscrit le téléphone dans le lit. Pour que cela ait de l’impact, les parents doivent expliquer le pourquoi de ces recommandations et aussi respecter une certaine exemplarité dans leur pratique des écrans. Tout cela, c’est ce qui permet de rester en lien et donc d’avoir des portes d’entrée.
Le premier mot d’ordre, c’est donc la sensibilisation, l’éducation aux médias. La communication est essentielle pour cela, il faut dialoguer avec les ados. Montrer son intérêt, discuter sur les contenus, ça se fait avec des questions simples, par exemple : ‘Qu’est-ce que tu fais ?’, ‘Est-ce que tu partages des trucs avec d’autres ?’. Tout ça sans être intrusif, puisque, rappelons-le, le smartphone est un objet éminemment intime. Ce dialogue, cette prise d’informations, c’est ce qui va permettre aux parents de préciser leurs attentes, notamment par rapport au temps d’utilisation, mais aussi, et c’est tout aussi important, par rapport aux contenus regardés et aux techniques utilisées. »     

3 QUESTIONS À...

Pascal Minotte, psychologue et co-directeur du CRéSaM (Centre de référence en santé mentale)

Est-ce que les jeunes ados peuvent être addicts à un réseau social comme TikTok ?
« Personnellement, je suis assez opposé à l’utilisation du terme addiction et de tout le vocable qui tourne autour. Tout simplement parce que ça enferme les jeunes dans une case et ça empêche peut-être les parents de regarder dans une autre direction. C’est très semblable à ce qu’il peut se passer avec les jeux vidéo. Avoir un premier smartphone, c’est avoir la possibilité de découvrir de nouveaux espaces d’autonomie, de liberté. Dans la pratique, on voit tout d’abord des phases de grande intensité, puis, au fil du temps, une autorégulation qui se met généralement en place. Tout cela fait partie du processus d’individualisation, d’autonomisation du jeune. Dans la très grande partie des cas, il faut sans doute que les parents se souviennent de ça, qu’ils se disent que, normalement, ça passera. »

Seulement, on sent bien que les parents sont stressés par ces réseaux sociaux. Qu’est-ce qu’ils peuvent faire ou mettre en place avec leurs ados ?
« Avant de faire quoi que ce soit, les parents doivent commencer par savoir comment ils veulent se positionner sur le sujet. Est-ce que c’est une question de contenus ? Une question de temps ? Les deux ? On sait qu’en matière d’accompagnement des pratiques numériques par les parents, il y a peu de dialogue ouvert alors que c’est la porte d’entrée à l’éducation aux médias. Cela passe par de l’ouverture, de l’écoute, de la curiosité bienveillante. Quand on le sollicite, l’enfant ressent cette bienveillance et ouvre plus facilement la porte sur son monde. Quand, au contraire, le parent est dans une posture très rigide, très jugeante – avec des phrases du type ‘Je te l’avais dit’, ‘Je t’avais pourtant prévenu’ -, il prend le risque de ne pas voir son ado se confier s’il y a vraiment un problème. Aux parents qui ne se sentent pas capables d’accompagner leur enfant dans de bonnes conditions, on peut conseiller de trouver un relais, une tierce personne à qui le jeune peut se confier. Ce peut être un grand frère, une grande sœur, un oncle, une tante, un adulte de confiance... L’important, c’est toujours de garder le dialogue ouvert, d’ouvrir le champ des possibles. »

À Thoune, en Suisse, une clinique pour soigner l‘addiction à TikTok vient d’ouvrir. Vous pensez quoi de ce genre d’initiative ?
« Ça me fait frissonner, tout ce business et ces entrepreneurs du bien-être. On va au-delà de tout. Pour les ados, il y a effet d’étiquetage : ‘Ah, il a la maladie de TikTok’. À côté, on dépossède les parents de leur expertise parentale, de leurs valeurs, de leurs mises en garde. Ils n’ont pas besoin d’experts en ‘tiktokologie’ qui leur disent ‘Il faut faire quelque chose, ça ne va pas’. C’est une pression terrible qu’on leur met dans cette mise en compétition qui dit qu’il y a d’un côté les ‘bons’ parents qui envoient leurs enfants dans ce genre de clinique et de l’autre côté, les parents ‘normaux’ qui cherchent des solutions par eux-mêmes. »  

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