Crèche et école
Certaines écoles ont décidé de prendre le problème du harcèlement à bras-le-corps. Et pas seulement au niveau de la prévention. Quatre d’entre elles témoignent de leur approche à partir d’un cas concret vécu.
Athénée royale de Binche : une cellule bien-être (CBE)
Le cas : Novembre 2021, un petit papier est glissé dans la boîte aux lettres de la CBE. Un élève de 3e secondaire explique subir des moqueries au quotidien de la part d’un autre élève de sa classe.
L’intervention : Depuis janvier 2021, l’école dispose d’une cellule bien-être (CBE), composée de dix membres, certains ne font que de la prévention, d’autres interviennent. Cette structure est le fruit d’un accompagnement d’un an avec le Centre de Référence et d’Intervention Harcèlement (CRIH) pour former l’équipe à l’outil de diagnostic I.R.A.N (moyen mnémotechnique qui reprend les quatre critères du harcèlement : Intimidation – Répétée – Asymétrique et Nuisible), ainsi qu’à plusieurs méthodes d’intervention.
« La première démarche, c’est de convoquer l’élève qui a fait le signalement pour avoir plus d’informations. C’est le stade du diagnostic. On vérifie que les critères de répétition et d’asymétrie sont présents », explique Ilenia Stagnitto, coordinatrice de la CBE. Ici, la situation de harcèlement est confirmée. L’équipe décide d’utiliser la méthode de préoccupation partagée (PIKAS).
« Il s’agit d’identifier quelques élèves ressources dans la classe. On les convoque individuellement et on partage avec eux notre préoccupation, sans nommer le harcèlement, les auteurs ou la victime. On les mobilise ensuite dans la recherche de solution. Puisque le harcèlement est une dynamique de groupe, on mise sur le groupe pour changer la dynamique. C’est magique de constater à quel point les élèves qui étaient jusque-là témoins passifs peuvent prendre leur cape de super-héros et s’envisagent comme partie de la solution. Dans ce cas-ci, il a suffi que quatre élèves osent ne plus se montrer complices et disent stop. L’auteur a senti qu’il avait moins de soutien et de popularité, il a cessé. Le fait de pouvoir compter sur la CBE met vraiment en confiance les élèves comme les parents. Nous sommes là pour accueillir et offrir une écoute à tout élève qui en ressent le besoin, qu’on soit dans un cas de harcèlement ou non. Depuis que la CBE existe, nous avons reçu douze signalements. Seul un était avéré. Ça ne veut pas dire qu’on n’intervient pas sur le reste. On a, par exemple, un élève qui vit une situation intra-familiale compliquée, on l’a mis en lien avec le centre PMS pour qu’un intervenant rencontre sa famille. »
► Le debriefing
Mélanie Goussot, directrice de l’AR de Binche : « Le fait d’avoir une équipe soudée, une directrice adjointe qui prend le relais pour les cas les plus sévères limite les cas de harcèlement ou, en tout cas, empêche qu’ils ne s’installent dans la durée. Au moindre signalement, on donne suite, un rapport est réalisé, des actions sont mises en place. Les élèves le savent. Dès qu’il y en a un qui bouge, on est là. Le risque est plutôt du côté de l’équipe, mon rôle, c’est de veiller à ce qu’elle ne s’épuise pas. »
David Plisnier, coordinateur du CRIH : « Notre approche, c’est d’accompagner l’équipe pendant un an pour intervenir en duo. On pourrait les former aux outils, mais on se rend compte que neuf fois sur dix, ils prennent la poussière dans une armoire. Le fait de fonctionner en duo permet à l’enseignant·e de s’approprier les outils directement dans la pratique. »
Institut Vallée Bailly : les éducateurs et éducatrices pour prévenir, les partenaires extérieurs pour intervenir
Le cas : En plein premier confinement, une élève interpelle son titulaire. Elle est mal à l’aise à propos de messages qui circulent sur le groupe WhatsApp de la classe. Une élève est prise pour cible, mise de côté, puis moquée et insultée. Plusieurs élèves valident les agressions avec des likes.
L’intervention : « Quand ça se passe sur les réseaux sociaux, je demande des captures d’écran. Ça me permet de me baser sur des faits concrets, explique Roxane Anciaux, préfète de discipline. On a convoqué les dix élèves concernés et leurs parents en réunions individuelles. Le plus difficile, c’est de travailler avec la famille. Je me retrouve face à des parents qui défendent leur enfant envers et contre tout. J’en viens même à montrer mes preuves quand je ne les sens pas prêts à collaborer. Je ne suis pas là pour les juger ou les enfoncer, mais pour qu’on trouve ensemble une solution adaptée à leur enfant.
Pour ce cas, nous avons choisi une approche confrontante dans laquelle on expose clairement les faits reprochés à l’élève pour le mettre face à ses responsabilités en présence de ses parents. On lui demande de s’engager à ne plus mal utiliser les réseaux sociaux, sans quoi il y aura sanction. Nous avons la chance d’avoir du personnel en suffisance, chaque élève dispose d’un éducateur de référence. Dans d’autres cas de cyberharcèlement plus graves, j’ai déjà fait intervenir la police pour expliquer aux jeunes les conséquences que pourraient avoir leurs actes. Pour les cas plus complexes, on fait aussi intervenir le PMS ou l’AMO (aide en milieu ouvert).
Pour chaque cas, on essaye de trouver une solution ad hoc, il n’y a pas une seule méthode d’intervention chez nous. Quand on se sent dépassés, on fait appel aux partenaires extérieurs. Ce que je constate, c’est que les élèves se sentent en confiance pour parler, ils savent qu’ils seront écoutés et qu’on fera quelque chose. Rares sont les situations où ce sont les parents qui nous apprennent un harcèlement. »
► Le debriefing
Anne-Françoise Désirant, co-directrice et responsable du 3e degré : « Le harcèlement fait partie de la vie, il a toujours existé. Le sujet reste encore très tabou. Certains enfants n’osent pas en parler à leurs parents pour les protéger. Le centre local de promotion de la santé a réalisé tout un support sur le harcèlement dans lequel il est expliqué que la meilleure manière de le prévenir, c’est de travailler le climat. Si vous avez une bonne ambiance, l’élève osera parler. »
Rita-Noëlle Botte, co-directrice et responsable du 1er degré : « On a une éducatrice en charge exclusivement du bien-être des élèves qui va faire des animations dans les classes. Depuis dix ans, on a aussi le spectacle M@rcel pas, écrit et joué par les élèves, en collaboration avec l’AMO Color’Ados et Artizik. Toute l’école y assiste. Plusieurs fois par an, nous nous retrouvons aussi en réseau avec le PMS, le planning, le médiateur, la cellule d’accompagnement pédagogique, le PSE, la police, l’AMO pour discuter de cas de harcèlement plus problématiques. Quand il faut intervenir, on fait régulièrement appel à ces partenaires. Pour moi, la lutte contre le harcèlement passe par une bonne collaboration en interne et lorsque cela s’avère nécessaire avec des partenaires extérieurs. »
L'école communale du Blocry : le programme KiVa
Le cas : Le cas remonte à 2020, trois élèves de 6e primaire agressent un élève de la classe par messages sur un groupe WhatsApp. La maman de la victime interpelle la direction avec preuve à l’appui.
L’intervention : La directrice confirme la situation de harcèlement. « Les échanges étaient extrêmement violents avec des messages du style ‘Va te suicider’ ». Elle convoque les parents des trois élèves.
« Ces rencontres m’ont complètement désarçonnée. Je me suis retrouvée face à des parents qui assumaient pleinement, prétextant que, dans la vie, il y a les dominants et les dominés. D’autres banalisaient la situation, pour eux, c’était des disputes d’enfants à ne pas prendre au sérieux. Les parents du dernier ont renversé la situation, pour eux, c’était leur enfant qui était victime. Je me suis sentie complètement dépassée par leurs réactions. Les rencontres n’ont rien résolu et tout le monde est reparti mécontent » admet Sylvie Daveloose, directrice.
Comme la situation rejaillit sur le contexte de classe, qui se détériore, elle fait appel à l’AMO La Chaloupe et aux équipes mobiles de la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB). Deux des trois enfants démarrent un programme de prévention en extrascolaire avec la Chaloupe.
« Contrairement à ce que nous pensions, cette situation nous a démontré que nous n’étions pas suffisamment équipés. J’ai répondu à appel à projets de la FWB en septembre 2020 pour démarrer un programme de lutte contre le harcèlement, explique Sylvie Daveloose. Depuis janvier 2021, nous sommes accompagnés par l’Université de Paix qui forme toute l’équipe au programme KiVa. C’est encore trop tôt pour se prononcer sur l’impact sur les élèves, mais c’est vraiment motivant de se mobiliser en équipe autour d’un projet commun. Depuis un an et demi, nous sommes tou·tes formé·es à la même approche, on marche dans la même direction. Autre avantage, les responsabilités sont partagées, tou.tes les enseignant.es sont responsables du volet préventif mais il y a une équipe dédiée à l'intervention et une personne en charge du monitoring."
► Le débriefing
Esther Alcala, formatrice de l’Université de Paix : « KiVa permet de diminuer entre 17 et 20% les cas de harcèlement. En FWB, le programme s’implémente uniquement en primaire. En secondaire, nous proposons le programme #BetterTogether qui est plus adapté et repose sur les mêmes fondements. Nous avons été séduits par KiVa, qui allie prévention et intervention et porte un message fort. Dans un cas de harcèlement, on peut éteindre l’incendie, c’est ce qu’on appelle une mesure curative. Notre approche mise sur le fait d’ajouter de la prévention aux étages inférieurs pour diminuer le risque d’incendie.
La prévention générale consiste à former l’ensemble de l’équipe à des méthodes d’animation. KiVa prévoit dix animations par an pour chaque classe afin de renforcer les compétences socio-émotionnelles des enfants et travailler la cohésion de groupe. S’ensuit la prévention spécifique qui vise à sensibiliser les élèves aux problématiques d’exclusion, de moquerie et de harcèlement. L’objectif, c’est de mobiliser les témoins pour changer la norme du groupe et que le harcèlement cesse.
Au niveau de l’intervention, une partie de l’équipe est formée à la méthode KiVa avec ses versions non-confrontantes et confrontantes. En fonction de la gravité des faits et de la clarté de la situation, l’équipe d’intervention privilégiera l’une plutôt que l’autre.
Les écoles ne se rendent pas toujours compte de l’implication que cela suppose, certaines prennent peur à l’idée d’y consacrer la totalité des journées pédagogiques pendant deux ans. Mais, au terme de la formation, elles sont capables de prévenir, intervenir et assurer le monitoring. Ce qui remonte des vingt écoles pilotes accompagnées, c’est qu’au-delà de cet investissement important, il y a un réel bénéfice du travail de prévention sur les apprentissages. »
L'Athénée de Chênée : la thérapie brève systémique et stratégique selon le modèle de Palo Alto
Le cas : Les moqueries commencent lors d’un cours de citoyenneté où Élise prend position dans un débat et donne son avis. Les auteurs passent aux insultes sur les réseaux sociaux. Chaque jour, Élise reçoit un message vocal d’insultes sur le groupe WhatsApp de la classe. Les parents contactent l’éducatrice qui ne comprend pas la souffrance de leur fille. Cette dernière est aussi prise en charge par le centre PMS, mais cela ne l’aide pas.
L’intervention : Anne Verstraelen est éducatrice et la personne bien-être de l’école depuis janvier 2020. Parallèlement à cette fonction, elle se forme à la thérapie brève à l’université de Liège. Elle y obtient un certificat en gestion des situations problématiques en milieu scolaire par l’approche systémique de Palo Alto. Avec cette casquette, elle fait une analyse de la situation et demande à Élise de fixer un objectif : cesser le cyberharcèlement.
Le jour même, Anne Vestraelen convoque aussi les parents pour leur proposer une stratégie : le virage à 180°. Puisque les tentatives d’Élise d’ignorer la situation - une manière qui peut être très efficace - s’avèrent infructueuses, l’éducatrice suggère de prendre le contrepied. Comment ? Elle met au point un plan d’action avec Élise.
Le soir, quand elle reçoit un message, le jeune fille doit directement répondre : « Je lance un concours, je décerne un prix à la meilleure insulte. Vous avez vingt-quatre heures ». Le lendemain, elle relance le groupe : « Il vous reste six heures pour vous lâcher, allez-y ! Je n’ai reçu que six insultes et elles ne sont pas terribles ». À midi, tous les enfants avaient quitté le groupe.
Pourquoi ? S’ils continuaient à l’insulter, ils lui obéissaient. S’ils arrêtaient, elle gagnait. Dans les deux cas, elle reprenait le pouvoir sur la situation. C’est là tout l’enjeu de cette approche : lui faire vivre l’expérience qu’elle peut mettre un terme, elle-même, au harcèlement qu’elle subit.
► Le débriefing
Anne Verstraelen, éducatrice en charge du bien-être : « Les outils de la thérapie systémique ont littéralement bouleversé ma manière de fonctionner. À partir du principe ‘Le problème, c’est la solution’, on envisage la situation de harcèlement sous un tout autre jour. Je m’appuie sur les outils de la thérapie brève et j’utilise beaucoup la métaphore avec les élèves, comme ‘Chaque fois que tu dis ‘’arrête’’, c’est comme si tu donnais des vitamines pour booster ton harceleur, ta harceleuse’. Je crois profondément en cette approche pour aider la victime à sortir de sa position. Avec la thérapie brève, on ne soigne pas les personnes, mais les interactions. Chaque stratégie est construite sur mesure et co-construite avec les élèves. Nous pensons que la souffrance de la victime est un moteur pour mettre en place la stratégie et ainsi, un terme à cette souffrance. »
En fonction de leurs expériences et ressources, les écoles se sont dotées d’outils différents pour traiter les problèmes de harcèlement. Chaque approche est un parti pris et toutes sont d’accord pour dire qu’il n’existe pas de solution miracle. Plusieurs recherches ont cependant permis de dégager des savoirs sur le harcèlement. On vous les partage en dernière partie de dossier.
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