Développement de l'enfant
Mi-novembre 2024, 80 jeunes participaient à une journée de réflexion et d’écriture sur leur (dé)connexion. Le Ligueur était de la partie pour voir au plus près où en est la jeunesse.
Pour la quatrième année consécutive, le média des jeunes Scan-R a organisé sa grande messe : le laboratoire social et médiatique. Record d’affluence : ils sont 80 à avoir répondu à l’appel. Le temps d’une journée, ils et elles se sont mué en « bouches émissaires ». Muni·es d’un Bic, d’un clavier, d’un stylo, ces ados s’expriment au nom de leur jeunesse au sujet de leur (dé)connexion à eux-mêmes, aux autres, au monde, à la réalité et aux nouvelles technologies.
Certains sont déjà rompus à l’exercice. Pour d’autres, c’est une grande première. La particularité de Scan-R, c’est aussi de tendre le micro à des jeunes aux parcours cabossés. Des mineur·es non accompagné·es. Des élèves qui ont décroché. Des ados en proie à l’anxiété. Autant de trajectoires à transcender en sources d’inspiration. Pour les accompagner dans ce processus, ils peuvent compter sur les animateurs et animatrices de Scan-R. Mais l’exercice ne s’arrête pas là. Une fois écrits, les textes devront encore être déclamés.
15h. L’heure de la restitution approche. Les rangs de l’auditoire du B3 de Liège se garnissent. Dans l’assemblée, des parents, des acteurs du secteur jeunesse, des politiques et des journalistes. Ne manquent plus à l’appel que les jeunes eux-mêmes. Les voici qui arrivent. Mains tremblantes, l’œil aux aguets, ils s’installent aux places restées libres. La salle est comble. La scène est à eux pour deux heures. C’est parti.
Ils écrivent comme ils parlent, ils parlent comme ils écrivent
Parmi les premières à prendre la parole, il y a Camille, 13 ans. Se connecter à elle-même et à la société est source d’anxiété pour cette jeune Liégeoise. « Chez les adolescents, l’anxiété est très présente à cause de la pression scolaire, des réseaux sociaux, du harcèlement, de la situation familiale. C’est comme une boule qui grandit, grandit jusqu’à bloquer (ou presque) la respiration ; on est alors renfermé, c’est très compliqué de se sortir de là ».
L’adolescente a de la suite dans les idées, elle vient aussi avec des pistes. Musique calme, médicaments homéopathiques (attention à bien lire la notice), huiles essentielles de lavande ou néroli, Fleurs de Bach, Rescue (spray, pipettes, gommes), Méta relax (sachet, cachet), Camille en connait un rayon. Elle n’est pas seule, le sujet reviendra à plusieurs reprises dans la bouche d’autres comparses.
Quand ils s’interrogent sur leur connexion au monde, c’est leur smartphone qui s’impose. Du haut de ses 14 ans, Maya explique qu’elle pense à trop de choses. Réchauffement climatique, guerre, injustices… « J’ai l’impression d’en savoir trop et trop peu à la fois ». Maya se dit bombardée d’infos et, paradoxalement, voudrait être mieux informée.
« J’ai l’impression d’en savoir trop et trop peu à la fois », Maya, 14 ans
Chloé, 11 ans, est la cadette de la fournée 2024. Elle a choisi de parler des sans-abri. « Je voudrais que les gens se rendent compte qu’il y a des sans-abri dans la rue et qu’ils les respectent. On peut quand même leur donner un peu d’argent pour qu’ils puissent se nourrir et s’acheter des trucs pour le froid, pour le chaud, des vêtements ou des trucs pour animaux s’ils ont des animaux ».
Aboude Adhami, psychologue avec lequel le Ligueur a collaboré à de nombreuses reprises, nous avait prévenus : les jeunes ne prêchent pas pour leur chapelle, ils se mobilisent pour des causes collectives dans lesquelles ils n’ont rien à perdre, ni à gagner.
Spontanéité et authenticité
Autre particularité, les jeunes parlent vrai. Sans fard. Avec leurs tripes. Spontanés et authentiques, leurs textes en sont la réplique. Nous l’avions déjà constaté lors d’un atelier d’écriture que nous avions suivi. Andrea a 16 ans. Petite, elle dépasse à peine le pupitre. Un carré brun encadre son visage fin. Ses yeux sont habillés d’un trait de crayon noir. Elle lève son regard intense et entame. « J’ai écrit un texte sur les jeunes dépendants. C’est mon cas. J’ai 16 ans et ça fait quatre ans que je fume du cannabis » Frissons. L’assemblée est captée par la puissance de son témoignage. Ce petit bout de femme fait preuve d’un courage monstre.
Dans le genre authentique, il y a aussi le texte de Boubakar, 18 ans. En mode slam, le jeune Guinéen se saisit du micro pour déclamer sa grande traversée. Il coupe la chique du public. Le texte d’Awada, 17 ans, est dans la même veine. Élève Daspa (dispositif d’accueil et de scolarisation des élèves primo-arrivant·es), la jeune Palestinienne se dit reconnaissante. Grâce à l’école, elle peut à nouveau envisager l’avenir. Dans un texte anonyme, un compatriote de 15 ans décrit ses conditions de vie. « On a vécu pendant deux ans à dix dans une pièce ». Père blessé, mère sans emploi, émigré·es d’un pays en guerre, difficile d’envisager une connexion à l’autre en pareille posture.
Cet après-midi-là, il y avait aussi Robin qui ne pouvait plus faire semblant d’aller bien à l’heure où Alibaba pose ses valises à Bierset et où tout fout le camp, Aurélie qui a trouvé un salut dans la danse, Soumaya qui dénonçait les discriminations liées au port du voile, Zakaria qui parlait de la place des jeux vidéo dans sa vie. Des récits par dizaines. À l’émotion palpable et à la réalité tangible de jeunes connecté·es. Et pour nous, public, une belle opportunité de se connecter à la jeunesse dans toute son authenticité et sa richesse.
À LIRE
En avant-première, les textes d’Andrea et Boubakar
► Jeunes dépendants
« J’aimerais prendre la parole pour tous les jeunes qui sont addicts à une certaine substance. Ces substances qui nous déconnectent du monde réel et qui nous font oublier ce stress que la société nous jette dessus sans cesse.
Pourquoi nous voir comme des délinquants malveillants alors qu’on est de simples adolescents différents ?
Je fais partie de cette catégorie de jeunes dépendants.
Et mon but n’a jamais été d’influencer des gens, mon but n’est pas de rater ma vie et de finir sous un pont de la ville. Mon but est de mettre pause. Mettre pause à toute cette angoisse que la vie de jeune me procure.
Alors comment voulez-vous nous aider ? Nous, ces jeunes drogués désespérés, qui ont pour seul but : se sentir libérés.
Comment voulez-vous nous aider ? Si vous-mêmes, vous nous voyez comme un danger, comme des déchets.
La vie de jeune vous parait surement facile, en même temps, tout doit être facile quand c’est vous qui dirigez la vie des jeunes de cette société.
Personnellement, ça me donne juste envie de fuir cette réalité. »
Andrea, 16 ans
► Je pars
« Enfant nègre, fils d’un émigré,
Bien loin du littoral à la recherche du saint graal.
Je pars, dans l’espérance de repêcher,
Un avenir bien meilleur que ce qu’offre la mer au filet des pêcheurs.
Je pars dans une aventure captivante à travers l'océan Atlantique. Les eaux cristallines se mêlent au bleu profond de l'horizon, tandis que les vagues rythment le voyage en pirogue. C'est un périple rempli de défis et de beauté naturelle, où chaque kilomètre parcouru raconte une histoire unique de courage et de détermination.
Je pars, mon cœur ne supporte plus de revenir dans cette injustice et misère. Alors ce soir je m’en vais sur le chemin de l’Atlantique.
Je pars dans le doute de perdre ma vie. L’Atlantique peut être très dangereux et les conditions maritimes peuvent changer rapidement et rendre la navigation difficile.
Je pars et ne saurais te dire quand je reviendrai…
Ne m’attends pas pour déjeuner ou dîner, car à vrai dire, je ne sais si je reviendrai vivant.
Je pars, très loin de cette injustice. En voulant être juste sans tomber dans l’injustice. Je me retrouve sans papier et c’est pas juste. Vouloir fuir l’injustice me met dans une situation injuste.
Je pars pour me refaire.
Je sais pas si je peux le faire.
Je pars pour une transformation pour le faire. Je pars et je tombe dans un transfert.
Je pars pour devenir un infirmier exemplaire mais je sais pas si on va me payer mon salaire. Je pars pour ensuite me retrouver dans un autre hémisphère.
Je pars en avion comme les pigeons en l’air. Je pars pour ne jamais revenir. Je sais pas quand est-ce que je vais revenir. Je pars pour construire mon avenir.
Je sais pas quand cette aventure va finir. Je pars et je tombe dans une vie sans savoir si je vais m’en sortir. Je pars. »
Boubakar, 18 ans
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