Développement de l'enfant

Quand les parents s’imbibent, les enfants trinquent

L'alcoolisme concerne près d’une famille sur quatre et rend la vie des enfants compliquée

En Europe occidentale, l’alcoolisme concerne près d’une famille sur quatre. Derrière cette statistique grinçante se cache une réalité douloureuse : comment se construire lorsqu’on a un parent alcoolique ?

Jeudi après-midi, à Ottignies, Véronique, bénévole en charge des réunions Alateen (voir encadré), attend les participant·es. C’est en découvrant l’alcoolisme de son mari, il y a plus de trente ans, qu’elle est devenue membre Al-Anon. À l’époque, les réunions ont apaisé leur relation, même s’il n’a jamais arrêté de boire. Leurs trois enfants, adultes aujourd’hui, ont tous participé aux réunions Alateen. « Ils n’en gardent pas un souvenir impérissable. Mais l’un d’eux m’a dit : ‘On s’est rendu compte qu’il y avait pire que chez nous’ ».
Si Véronique est devenue bénévole, c’est pour « donner un peu d’espoir aux jeunes. Même si tout le monde n’accroche pas ». De fait, de moins en moins de jeunes participent à ces réunions. En Belgique, il n’y en a plus que trois : deux en présentiel et une en ligne. Elles durent une heure. « Pour certain·es, c’est trop long. Et puis, cela demande un effort, une remise en question de son propre comportement », reconnaît Véronique.
Ania*, 13 ans, arrive la première. Malgré l’heure de bus nécessaire, elle ne rate quasiment aucune réunion depuis trois ans et demi, « parce que ça m’aide d’entendre les expériences des autres ». Elle semble ravie de retrouver Zoé, 13 ans également, qui participe pour retrouver « des gens qui nous comprennent sans juger ». Tom, 11 ans, a d’emblée l’air de s’ennuyer.

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Travail sur les émotions

Chaque réunion démarre avec la lecture du préambule qui rappelle les règles et objectifs, notamment de se détacher des problèmes des personnes alcooliques tout en les aimant. Tour de table. Aucun enfant ne se lance. Véronique relance : « Tu n’as rien à partager, Ania ? Pourtant, tu viens de déménager… ».
« Ah oui. Avec mon papa – c’est lui qui est alcoolique –, c’était compliqué. En juin, maman – c’est ma belle-mère, mais je l’appelle maman – a quitté mon père après une grosse dispute le dernier jour de mes examens. Alors, on a dû trouver un appartement pendant les vacances. On est super bien installées : y a des vaches à côté, elles font ‘meuh’ (rires). On a coupé la semaine en deux avec mon ancienne belle-mère, car on est très soudées et elle ne voulait pas couper le lien. »
Ania affiche un grand sourire, elle ne montre rien de ses émotions. Pourtant, à 13 ans, elle a déjà connu plusieurs vies : abandonnée par sa mère à 4 ans, placée en foyer à 7, elle a aussi connu une belle-mère décédée des suites d’un alcoolisme. Véronique lui rend son sourire : « Une nouvelle vie qui commence ». L’expression des émotions est un des objectifs principaux de ces réunions. « Parce que c’est ce que les enfants ont tendance à cacher », souligne Véronique. Or les enfants d’alcooliques en sont saturés : la honte, le déni, l’isolement, le secret, la colère, la tristesse…

illustration alcoolisme parental

« Par loyauté filiale et par honte, ces enfants disent qu’ils n’ont pas de problème, mais leurs traumas se rigidifient, explique Blandine Faoro-Kreit, psychologue, psychanalyste et auteure de Les enfants et l’alcoolisme parental (Erès). Ils risquent d’endosser des rôles dans lesquels ils seront coincés plus tard. Certains seront des sauveurs, d’autres dans la séduction, d’autres encore dans le jeu… C’est une parade en cas de stress, mais ces formules deviennent indispensables, même quand il n’y a plus le problème d’alcool. »
La psychanalyste constate que les séances de thérapie en fratrie donnent de bons résultats. « Le fait d’authentifier que cela a été un traumatisme, c’est déjà énorme : on peut enfin en parler ». Notamment par rapport au fait qu’on ne peut pas vivre à la place de quelqu’un et qu’ils ont fait tout ce qu’ils ont pu. « Cacher des bouteilles, récupérer un parent au bistro, appeler l’ambulance… ce n’est pas à eux de le faire. Leur job, c’est de se mettre à l’abri. Ils ne sauveront pas leur parent, il faut qu’ils fassent le deuil de ça. On leur donne aussi l’autorisation de réussir et de penser à eux ». Chose loin d’être évidente pour ces enfants.

Ramasser les cadavres

Pour préparer les réunions, les enfants sélectionnent des réflexions du livre Alateen – Un jour à la fois, qui en comporte 365, une pour chaque jour de l’année. « Mon père a bu beaucoup ce week-end, raconte Zoé. C’était éprouvant pour récupérer les bouteilles, il y en avait beaucoup. Vraiment beaucoup. Souvent je fais des cauchemars, ça va mieux maintenant parce que je vais moins le voir. Mais au lieu de penser à mes études, je m’inquiète pour mon père. Alors, je veux lire ‘Vivre et laisser vivre’ ».
À la fin de la lecture, Zoé reconnaît que le fait que son père boive est hors de son contrôle et qu’elle n’arrivera jamais à le faire arrêter. Véronique confirme : « L’autre doit faire son propre choix », puis relance : « Cela veut dire quoi vivre et laisser vivre ? ». Tom hausse les épaules. Véronique reprend : « Ça veut dire qu’il y a des moments de tristesse et de joie. Il faut pouvoir vivre sans la peur de s’inquiéter pour tout et pour rien. La confiance en un alcoolique n’est pas possible. Il faut choisir quelqu’un digne de confiance. Tu en as autour de toi ? ». « Je n’ai plus confiance en personne, reconnaît Zoé, mais j’apprends à le faire avec ma psy ». « Oui, sinon, on accumule les ressentiments. Les promesses brisées font partie de la maladie, il ne faut pas qu’elles détruisent nos relations », reprend Véronique.

Trouver les bonnes parties

« Les parents alcooliques peuvent être infects en ayant bu, mais, paradoxalement, peuvent être de bons parents quand ils ne boivent pas. On peut en même temps admirer et être déçu de l’autre, explique Blandine Faoro-Kreit. Les enfants ne peuvent pas sauver leur parent, mais ils peuvent essayer de retrouver les bonnes parties. Au moins un souvenir valable, avec de l’affection. Car se dire que son parent est nul n’est pas toujours une stratégie gagnante : cela signifie que, soi-même, on pourrait n’être rien. Et, à l’inverse, s’il est plus facile de dire que c’est de sa faute plutôt que de pointer son parent, c’est se donner trop de pouvoir : une stratégie psychique dans laquelle on a l’illusion qu’on peut tout faire ». Point sensible pour l’estime de soi.
Tom s’impatiente et remue en faisant du bruit. « De temps en temps, je suis agaçant, je sais ». Véronique tempère : « Chacun ses faiblesses, mais essaie de respecter le temps des autres ». N’ayant rien préparé, il lit une page au hasard et tombe sur un texte qui souligne la force du groupe. Cela leur parle à tous les trois. La réunion s’achève sur la lecture d’une prière de la sérénité.

Ce « Un peu trop »

Pas évidente, la sérénité, avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Une des questions récurrentes des enfants est de savoir s’ils vont devenir alcooliques, comme leur parent. Certes, il y aurait un terrain favorable, mais aucune certitude. Mais, au fond, c’est quoi au juste être alcoolique ? « C’est quand on ne sait plus s’abstenir de boire. Soit ne plus être capable de passer une journée sans boire ; soit ne plus être capable de s’arrêter une fois qu’on s’y met, explique Blandine Faoro-Kreit. Mais cela ne se fait pas en un-deux-trois. Les enfants repèrent très vite ces changements d’humeur. C’est troublant pour un enfant quand un adulte dit des bêtises, rit trop fort, répète la même chose, devient collant. Chaque fois, c’est ‘un peu trop’. Cela peut aussi être des absences, un manque de réaction, le fait d’arriver en retard à l’école, de ne pas s’habiller ou ne pas répondre aux questions. Cela les effraie car ce n’est pas habituel. Ça leur fait toujours très mal, car il y a un décalage : ils se rendent compte que les gens le remarquent, sauf le parent alcoolique ».
Si vous repérez dans votre entourage un enfant concerné, et que vous voulez l’aider, attention à la maladresse. « C’est délicat. Vous pouvez lui dire, sans entrer dans les détails, ‘Cela ne doit pas être facile pour toi. J’ai l’impression que ton papa ou ta maman aime l’alcool. Si tu veux en parler, il y a des gens spécialisés. Tu viens quand tu veux. Tu n’es pas obligé de m’en parler’. Point barre. Parce qu’il ne faudrait pas qu’il ne vienne plus », explique Blandine Faoro-Kreit. En effet, il est essentiel pour ces enfants de pouvoir préserver des endroits où l’alcool n’est pas un problème, pas même un sujet. Pour qu’ils puissent trouver la sérénité dont ils ont besoin pour s’épanouir.

*Les prénoms des enfants ont été modifiés par souci d’anonymat.

EN SAVOIR +

  • Les réunions Alateen s’adressent aux enfants d’alcooliques, à partir de 10 ans. Elles visent à partager leur expérience pour résoudre leurs problèmes communs. L’association n’est affiliée à aucune religion. Elles ont lieu, à la demande, pendant les vacances scolaires à Ottignies ou en semaine à Jumet, en parallèle des réunions Al-Anon.
  • Le site quandunparentboit.be est une bonne source d’informations.
  • Le livre Émilie n’aime pas quand sa mère boit trop dans la collection Max & Lili, tome 76, permet de mettre des mots sur ce que les plus jeunes ressentent.

ET AUSSI...

Pour les adultes et adolescent·es, la bande dessinée Mal de mère de Rodéric Valambois (Quadrants) retrace le délitement de sa famille à cause de l’alcoolisme maternel.

Cover BD alcoolisme Mal de mère