Développement de l'enfant
Perte d’appétit, repli sur soi, fatigue… Difficile de cerner s’il s’agit de simples passages inhérents à l’adolescence ou de vrais signes de dépression. Les parents marchent sur des œufs. Comment se positionner ?
Ces derniers temps, Cyril*, 14 ans, s’isole. Quand l’activité scoute liégeoise tombe à l’eau un samedi après-midi, il se cloître dans sa chambre. La perte de motivation, le manque d’allant à faire les choses sont les premiers signaux qui mettent la puce à l’oreille parentale. « Il n’a pas envie, il ne répond pas aux sollicitations de sa petite sœur. Il ne parle pas. Quand on le questionne sur l’école, il répond en monosyllabe. On doit lui tirer les vers du nez », complète la maman. Aux repas, l’adolescent est taiseux et manque d’appétit. Cyril a pris l’habitude de sauter son petit-déjeuner. Il ne prépare rien pour le midi prétextant qu’il n’a pas faim. En revanche, il tourne comme un lion en cage car il ne parvient pas à s’endormir.
Les radars de Myriam*, sa maman, sont en alerte. Tous ces petits signaux accumulés sont le signe d’un mal-être grandissant chez Cyril qui inquiète ses parents. « Si une même semaine, il a des mauvais points, une dispute avec un copain ou une remarque de notre part sur sa chambre mal rangée, ça amplifie sa morosité », constate Myriam.
Ce n’est pas la première fois que Cyril montre des signes de dépression. À 10 ans déjà, le garçon questionne : « Pourquoi suis-je vivant ? À quoi sert la vie ? ». Le radar parental passe au rouge. Myriam et Francis* contactent SOS Suicide, avertissent l’institutrice et rallient du soutien autour d’eux. Toute une équipe se met en place pour les soutenir.
Cyril fait partie des 35% des ados qui présentent des signes dépressifs. Des jeunes qui trinquent, mais qui essayent de masquer leurs problèmes et donnent le change. Fabienne Glowacz, psychologue et professeure à l’ULiège, conseille de prêter une attention particulière à ces jeunes-là. « La dépression chez l’ado ne se voit pas toujours et se manifeste différemment que chez l’adulte. Je mettrais justement le focus sur ces ados qui ne décompensent pas, mais qui cherchent à masquer leur mal-être ».
Décrypter
Un ado irritable, qui ne prend plus de plaisir, qui perd sa motivation ou qui se détourne de ses centres d’intérêt. Un ado qui est en colère ou se sent coupable en permanence. Un ado qui perd l’appétit ou éprouve des difficultés à s’endormir. Autant de signaux qui doivent alerter. Le décrochage scolaire, accompagné d’une chute des résultats, est un indicateur qui ressort souvent, constatent les professionnel·les interrogé·es. Une perte de poids peut en être un autre, tout comme des maux de ventre réguliers.
Mais attention, « on ne peut rien conclure sur un signe pris isolément, nuance Fabienne Glowacz. C’est plutôt le fait que l’ado paraît ne plus bien fonctionner, être constamment sous tension ou s’éteindre, se couper de tout, et que cela dure ». Didier De Vleeschouwer, coordinateur du réseau de santé namurois Kirikou, complète : « L’isolement social est un indicateur inquiétant et courant dans la dépression de l’adolescent ».
Autre difficulté pointée par Didier De Vleeschouwer : faire la part des choses entre ce qui est de l’ordre de la crise d’adolescence et ce qui relève d’un mal être plus profond. « Un ado qui s’oppose, ne fait pas ce qu’on attend de lui, fuit ses parents ou sembler errer, n’est pas un indicateur de mal-être en soi, c’est même le propre de l’adolescence ».
« On ne peut rien conclure sur un signe pris isolément. C’est plutôt le fait que l’ado paraît ne plus bien fonctionner, être constamment sous tension ou s’éteindre, se couper de tout, et que cela dure »
Par le passé, Cyril a déjà consulté une psychologue. « Aller voir un·e psy n’est pas une démarche évidente. C’est dire : ‘J’ai un problème’ et ça peut être stigmatisant pour l’ado », conclut Didier De Vleeschouwer. Les témoignages des autres ados consulté·es dans ce dossier le confirment : tou·tes ne sont pas toujours très demandeurs ou demandeuses d’un soutien psy pour le côté stigmatisant qui va avec. Ils évoquent parfois aussi le manque de résultats palpables.
Se positionner
Si on devait entrer dans le centre émotionnel de Cyril, à l’image du film Vice-Versa, le petit bonhomme Tristesse serait donc plus fort que les autres émotions et ce, depuis son enfance. Aujourd’hui, cette émotion persiste et se transforme en un état dépressif. Une morosité qu’il est devenu plus compliqué de décrypter pour sa maman, Myriam. « C’était bien plus facile quand il était petit : quand il allait mal, il pleurait ou il le disait. Mais aujourd’hui, il intériorise énormément. Il faut creuser, poser des questions ».
Cette peur, cette culpabilité de louper un signal d’alarme chez son ado, nombreux sont les parents à l’exprimer quand ils s’asseyent dans le cabinet d’Isabelle Roskam, professeure en psychologie du développement à l’UCLouvain et spécialiste du burn-out parental.
« C’est une manière de déculpabiliser les parents qui passeraient à côté de quelque chose : un·e adolescent·e ne va pas faire transparaître ses émotions comme quand il ou elle était plus jeune. L’ado va choisir à qui montrer ses émotions. À un·e petit·e ami·e, à un copain/une copine, à un·e inconnu·e sur internet… mais parfois pas au parent. C’est donc un vrai challenge de déceler quand ça ne va pas et il est possible de passer à côté d’une situation qui mériterait une prise en charge, qu’elle soit professionnelle ou non. »
Pour la psy, bienveillance envers soi-même et auto-compassion sont donc les maîtres-mots. « Ce n’est pas parce que son ado va mal que c’est de la faute du parent. L’équation est souvent bien plus complexe que cela : il y a l’école, il y a les copains/copines… Il peut y avoir un tas de raisons à son mal-être et on n’a parfois pas toutes les cartes en main en tant que parent ».
Réagir
Myriam et Francis l’ont bien compris. Plutôt de nature joviale, les parents tentent tant bien que mal de transmettre leur joie de vivre à Cyril quand il commence à broyer du noir. « Quand il est mal, il voudrait qu’on ne s’occupe pas de lui, qu’on l’oublie, qu’on l’ignore. Mais on sait que quand il est à ce stade-là, il faut l’encourager, lui envoyer un petit SMS dans sa journée d’école, lui mettre une petite attention dans sa mallette, lui dire ‘À ce soir, je me réjouis de te voir tout à l’heure’… Toutes les idées sont bonnes pour lui montrer qu’on est là ».
Pour aller mieux, bienveillance envers soi-même et auto-compassion sont donc les maîtres-motss
Dans le même temps, les deux parents ne veulent pas non plus être intrusifs. « C’est ce qui est compliqué à l’adolescence : mon mari et moi voulons à la fois respecter son intimité, son petit monde intérieur et ne pas le laisser quand il ne va pas bien. On doit le protéger. Il se met dans une bulle qu’il ne voudrait pas qu’on intègre, mais, de notre côté, on sait bien qu’on ne peut pas le laisser dans ce nuage noir. C’est compliqué ».
Ce curseur entre respect de l’intimité et envie d’aider n’est pas toujours facile à placer. Et il n’y a pas de recette miracle pour trouver un juste milieu. « Cela dépend de chaque ado, de chaque parent, de chaque famille », répond Isabelle Roskam. Cela dépend aussi de ce que le parent vit lui-même dans sa vie, en dehors de sa parentalité.
Moduler
« En tant que parent, nous avons aussi nos périodes de faiblesse, continue la psy. Je crois que nos enfants, nos adolescents se construisent dans les failles des adultes ». Le parent n’est donc pas obligé d’être aussi fort qu’un roc. « Ce ne serait pas correct de se dire que nos ados ont besoin d’avoir des parents irréprochables qui n’ont jamais de moments de faiblesses, qui ne s’écroulent jamais. Ça permet au contraire aux adolescents de s’autoriser aussi à ne pas aller bien s’ils côtoient des adultes qui reconnaissent que, de temps en temps, la vie est compliquée. Et qui sont capables de communiquer à propos de ça ».
Une façon d’apprendre à exprimer ses émotions et à comprendre celles des autres, donc. Alors, n’ayez pas peur de communiquer votre peine, de dire aussi qu’elle vient de l’extérieur « pour que l’ado comprenne aussi que ce n’est pas lui la source du problème, que le parent a aussi une vie à côté de sa parentalité, qu’il est aussi un travailleur, un ami, une sœur, avec ses problèmes ».
Le parent peut aussi dire que cette peine vient du fait que l’ado n’aille pas bien. Mais en disant à l’adolescent·e qu’on se tracasse pour lui, « le premier message est de dire ‘J’ai remarqué que tu allais mal » et donc de reconnaître son émotion. « Deuxième message, dire : ‘Ça me fait quelque chose’ et donc qu’on l’aime. Et, enfin, troisième message : ‘Je t’avoue que je suis démuni. J’aimerais t’aider, mais je ne sais pas comment. Ce que je sais, c’est que je suis là et que ça me préoccupe. Si tu as des pistes pour savoir comment je peux t’aider, je suis preneur/preneuse’ ».
Laisser sa porte ouverte et tendre la main pour trouver des solutions, Myriam compare cette démarche à un élastique. « On peut tirer dessus pour l’emmener vers le haut, mais, à un moment, l’élastique risque de rompre. Ce n’est donc pas une fin en soi de le rendre conforme à ce qu’attend notre société de son enfant. On l’accepte avec sa fragilité. On essaye de l’accompagner le plus loin possible, mais on fait attention à ne pas aller trop loin ». Au risque de le voir tomber encore plus bas si l’élastique rompt.
ZOOM
Aller chez le psy
Une fois le constat que son ado ne va pas bien, encore faut-il, pour les parents, trouver les ressources pour entamer la démarche de soins.
La barrière mentale
Comment obtenir l’adhésion du jeune lorsque la parent estime que consulter s’avère nécessaire ? « S’il y a une communication suffisamment bonne, le parent peut généraliser en expliquant que ça arrive à tout le monde d’avoir des périodes plus compliquées », suggère Fabienne Glowacz. C’est peut-être même l’occasion de dévoiler une de vos tranches de vie.
La question de la confidentialité est un autre sésame. Le fait de savoir qu’il peut venir déposer son vécu et investir un lieu tiers extérieur à la famille et à l’école est un outil puissant, souligne la psychologue. Dernier argument s’il en fallait encore un : la thérapie avec un·e psychologue est une rencontre, il faut qu’un « accordage » se fasse entre l’ado et le ou la psychologue. Laisser la porte ouverte sur la possibilité de changer de professionnel·le est une autre condition importante pour que l’ado se sente en confiance.
La barrière financière
Si Myriam et Jean-Michel semblent avoir trouvé l’équilibre dans la façon de gérer les signes dépressifs de leur ado, ce n’est pas facile tous les jours. « On est content d’être à deux pour se relayer, explique la maman. Les grands-parents sont aussi présents. Les voisins qui ont un enfant du même âge proposent également à Cyril de jouer avec lui ».
Ces ressources précieuses dans la balance parentale, tout le monde ne les a pas. Alors parfois, la charge devient trop lourde. Dans ces cas-là, l’aide psychologique peut aider, qu’elle soit pour l’ado ou pour le parent. Des aides ont été mises en place en 2021 pour rendre les consultations de première ligne ou spécialisées plus accessibles financièrement. Tout le monde a ainsi droit à huit séances à 11€ par an. Si vous avez moins de 23 ans, c’est dix séances. Et si vous êtes bénéficiaire de l’intervention majorée, c’est 4€ la séance. Et plus besoin de prescription du médecin généraliste.
EN PRATIQUE
Bénéficier de l'aide psychologique
Pour bénéficier de cet appui, il faut s’adresser à un·e psychologue clinicien·ne conventionné·e (ou à un·e orthopédagogue). C’est là que ça se complique un peu pour réunir les trois critères (psychologue - clinicien·ne - conventionné·e).
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