Développement de l'enfant

(Re)Penser les espaces urbains pour les ados

Des initiatives belges tentent de réinventer la ville pour les besoins des ados

Collé·es aux vitrines, réuni·es sur une aire de jeux pour enfants, cantonné·es aux terrains de foot… En ville, vos ados sont partout et nulle part à la fois. Des initiatives belges tentent de réinventer la ville pour les besoins de cette génération.

La Ville faite par et pour les hommes, c’est le titre de l’ouvrage d’Yves Raibaud, géographe spécialiste de la ville et du genre. Ces hommes, Yves Raibaud les qualifie aussi d'adultes blancs hétérosexuels imaginant la cité en fonction de leurs propres points de vue, dont sont exclus les jeunes. Toutefois, lorsqu'on sonde ces derniers sur les besoins en ville, leurs réponses ne sont pas claires. C’est ce qu’indique notamment le projet de recherche européen « C3Places » mené en 2021 avec des ados dans de grandes villes comme Lisbonne, Milan ou, bien plus près, Gand.
« Les ados n’ont pas spécialement besoin de lieux dédiés uniquement à leur tranche d’âge, avance Cécile Duvivier, cheffe de projet au service maillages jeux et sport chez Bruxelles Environnement. Les villes doivent être pensées pour leur bien-être physique, mais ce qui prime, c’est leur socialisation. Ils doivent pouvoir se retrouver entre ami·es sans être éjecté·es parce qu’ils fument ou font un peu de bruit. Je suis toujours fascinée de voir des groupes de jeunes dans des endroits improbables. Je pense qu’ils ne se reconnaissent pas toujours dans l’offre d’espaces publics et que, du coup, ils créent leurs propres espaces. »
Des lieux pour les jeunes tentent néanmoins de s’inscrire dans une vision alternative. C’est le cas par exemple des « speelbos », qui se développent depuis une quinzaine d’années dans des espaces verts et permettent aux enfants et aux ados de construire leurs cabanes, ou bien à l’Allée du Kaai, installée près de Tour & Taxis à Bruxelles. En plus d’un tas d’ateliers globalement gratuits, le projet d’occupation temporaire attire bon nombre d’ados qui y voient un lieu où ils et elles peuvent simplement venir traîner, en toute liberté. Un paramètre essentiel durant cette période de transition qu’est l’adolescence.

Un terrain pour exprimer sa liberté en ville

Perché sur les hauteurs du quartier de la Pierreuse, en plein cœur de la Cité ardente, le Terrain d’Aventure du Péri promeut la réappropriation de l’espace urbain par et pour les jeunes. « Ici, c’est la liberté d’action et de mouvement qui prime », annonce d’emblée Jean-Pierre, un des encadrants de cette maison des jeunes originale. Ateliers de construction par-ci, parcours d’acrobranche par-là, potager, coin créatif, feu de camp…
« Et un joyeux bordel, complète Tarik, éducatrice. Le terrain fait plus de 8 000 m2. Avec la vue et la végétation dense, on n’a plus l’impression d’être en ville, alors qu’on n’est qu’à dix minutes à pied de la gare de Liège-Saint-Lambert. La proximité aide les jeunes à se sentir libres de faire ce qu’ils veulent. »
« Parfois pour ne rien faire, renchérit Jean-Pierre. Les ados sont trop souvent définis par leur statut d’élèves. Ici, ils peuvent souffler, il n’y a pas de règle. Juste une charte à signer lors de l’inscription. On vient quand on veut, on participe aux activités si on en a envie ». Et les ados en redemandent.

Jean-Pierre - Encadrant à la maison des jeunes Le terrain d'aventure du Péri, à Liège
« Les ados sont trop souvent définis par leur statut d’élèves. Ici, ils peuvent souffler, il n’y a pas de règle. Juste une charte à signer lors de l’inscription. On vient quand on veut, on participe aux activités si on en a envie »
Jean-Pierre

Encadrant à la maison des jeunes Le terrain d'aventure du Péri, à Liège

Ouvert à tou·tes de 5 à 26 ans et non admis aux parents, le Péri comptabilise plus de 4 000 enfants inscrits (dont près de 1 900 de 12 à 26 ans). La gratuité permet de rassembler un public très diversifié. On croise autant des enfants qu’on dit « bobos » que des jeunes placés, des fratries d’âges différents issues de familles recomposées, des réguliers du quartier comme d’autres qui font le chemin depuis Verviers.
« Ce qui me plaît ici, c’est la cabane principale où tout le monde peut se rassembler, explique Abdel*, 17 ans. Je vais aussi dans des maisons des jeunes (MJ) de Liège, mais pas spécialement dans des plaines car tout est tourné autour du sport et ce n’est pas spécialement ce qui m’intéresse. »

Un terrain pour tou·tes, des temps réservés pour les ados

Pour Benjamin*, un habitué de 18 ans, le terrain est aussi un lieu sans pareil. « Je viens au Péri depuis onze ans. Je me sens plus engagé ici que dans la MJ que je fréquente parfois. Lorsque je ne serai plus un ado, je pense même continuer en tant que bénévole ».
Depuis quelques mois, le Terrain du Péri réserve des plages horaires aux ados. « Les jeudis, vendredis et samedis soir sont dédiés aux 12 ans et plus, détaille Tarik. C’est important que tous les âges se mélangent, que les ados puissent aider les plus petit·es, mais on a considéré essentiel qu’ils puissent aussi se retrouver entre grand·es. Et on le voit, ils sont beaucoup plus à l’aise. Notre présence se fait plus discrète dans ces créneaux horaires. S’ils n’ont pas besoin de nous, on les évite même. Grâce à ça, les ados se sont ouverts à nous et inversement. On a, par exemple, longuement discuté pendant ces soirées des difficultés d’être jeune en 2022. Des échanges qu’on aurait certainement pas eus avec la présence de plus petit·es ».
Pouvoir échapper à la contention de la ville tout en lui appartenant pleinement, voilà peut-être le besoin que ressentent les jeunes. Et la liberté engendrée par le Terrain d’Aventure inspire plus d’une ville. Du côté de Bruxelles Environnement, des réflexions sont en cours pour savoir comment, dans une ville comme notre capitale, il serait possible d’implémenter ce genre d’espace à plus petite échelle et en dehors des espaces urbains déjà équipés.

*Prénoms modifiés

FOCUS

Être une adolescente en ville, une double charge

Déjà en 2009, une étude de Bruxelles Environnement pointait que l’offre d’aires de jeux ignore les besoins de plusieurs publics cibles : familles avec enfants d’âges différents, enfants porteurs d’un handicap, très jeunes enfants (0-3 ans) et ados, et plus spécifiquement adolescentes.
Pour mieux inclure ces dernières, sur le Vieux Continent, on s’active. En Autriche, Vienne applique un budget genré pour penser chaque parc. À Malmö en Suède, on consulte des jeunes filles pour réaménager les plaines depuis qu’une étude a objectivé que 80% des sites étaient fréquentés par des garçons plutôt sportifs…
« En Belgique aussi, les espaces publics sont genrés. On a toujours eu tendance à les penser uniquement par le prisme du sport, regrette Florence Beaurepaire, coordinatrice du service maillages jeux et sport chez Bruxelles Environnement. Dans la capitale, l’offre de plaines sportives est composée à 80% de terrains de football. Le développement du ‘street workout’ (la musculation en plein air, NDLR), très en vogue en aménagement urbain, cible encore un jeune public très testostéroné. »
Par ailleurs, 50% des jeunes adolescentes indiquent que le harcèlement a un impact sur leur manière de consommer l’espace public. Voilà ce que relève le projet « Safer Cities » mené par Plan International dans plusieurs villes du monde. Chez nous, à Bruxelles, Charleroi et Anvers, le projet a permis de consulter plus de 700 jeunes de 15 à 24 ans.
« Ce qu’on voulait, c’est que les jeunes et les décideurs et décideuses politiques discutent de manière informelle des questions d’aménagements urbains et de harcèlement, explique Catherine Péters, coordinatrice du plaidoyer chez Plan International Belgique. Le réflexe d’inviter les ados autour de la table manque encore alors que ces questions les concernent directement. À l’issue du projet, les jeunes ont eu l’opportunité de rédiger une série de recommandations envoyées aux pouvoirs publics en vue de développer des villes plus sûres et inclusives.

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EN PRATIQUE

Bruxelles s'active

Cet été, les parcs bruxellois offrent des initiations gratuites à d’autres pratiques urbaines. « L’idée est de se tourner vers l’installation d’équipements légers pour développer des disciplines plus inclusives, décrit-on chez Bruxelles Environnement. Ça va de la slackline, cette sangle d’équilibrisme tendue entre deux troncs, au roller, en passant par le skate, un phénomène que s’approprient de plus en plus les jeunes filles, ou encore le streetball qui ne nécessite qu’un panier de basket, se joue à trois contre trois et attire également un public plus mixte ».

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