Droits et congés

Royaume-Uni : le sens de la community

Au Royaume-Uni, les jeunes parents ont accès de nombreuses activités. Certaines sont insolites, d’autres solidaires

Au Royaume-Uni, les jeunes parents ont accès de nombreuses activités. Certaines sont insolites, d’autres solidaires. Toutes ont pour effet de rendre leur quotidien moins solitaire. Reportage à Oxford aux côtés d’une maman en congé de maternité.

Alors qu’elle berce sa fille de 5 mois, Marina nous parle de son second congé de maternité, dont elle nous invite à partager quelques jours. Un détail intriguant ressort de son récit : dans la petite ville multiculturelle d’Oxford où vit cette maman belge, pas un jour ne passe sans qu’elle ait au moins la possibilité de participer à une activité.
« Avec mon premier, je sortais tous les jours, confie-t-elle. Ça structure tes journées et ça t’aide à rencontrer des personnes qui sont dans la même situation que toi. Pour moi qui n’ai pas de famille à proximité, c’est précieux ». Aujourd’hui maman de deux enfants, elle ressent un peu moins le besoin et a moins le temps d’en profiter. Mais entre le pilates maman-bébé et les initiatives de son quartier, sa vie sociale reste bien remplie.

Une offre culturelle parent-bébé

Pour le comprendre, il faut avoir à l’esprit qu’au Royaume-Uni, le congé de maternité dure en moyenne neuf mois et que l’accueil de la petite enfance est particulièrement cher. Les jeunes enfants passent donc beaucoup de temps sous la garde d’un (grand-)parent. Et ce, jusqu’à 4 ans, âge auquel ils et elles entrent à l’école. Ce contexte explique, au moins en partie, que l’offre d’activités parents-bébés y soit très développée.
Quelques exemples frappants ? La large gamme d’ateliers, souvent payants, d’éveil sensoriel (« sensory ») destinés aux tout-petits. Ou encore l’offre culturelle spécialement conçue pour les adultes accompagnés d’un bébé, comme le baby cinema, très courant là-bas. À Oxford, trois cinémas proposent ainsi des séances (bi-)hebdomadaires en matinée pendant lesquelles le volume sonore est réduit, les bébés peuvent se réveiller et leurs parents peuvent les nourrir ou se lever sans crainte de déranger. Une belle manière de se changer les idées que Marina a testée pendant son premier congé.
La sélection de films s’adresse clairement aux parents, précise Laura, une autre maman de deux enfants, qui se souvient d’avoir regardé le film de guerre 1917 pendant que son bébé dormait paisiblement. À l’époque, elle a aussi profité du mother & baby comedy ou theatre – le même concept appliqué aux spectacles de stand-up et au théâtre ! Même le plus célèbre musée d’art de la ville propose son cycle de baby activities, glisse-t-elle.

Marina devant le Donnington Doorstep Family Centre

La solidarité au coin de la rue

Mais à y regarder de plus près, ce foisonnement d’activités est également révélateur d’un sens bien ancré de la « communauté », un concept qui rime ici avec solidarité et proximité. Comme en témoignent les nombreuses initiatives de quartier – babygroups et playgroups –, dont Marina pousse la porte plusieurs fois par semaine. Des espaces collectifs où les familles peuvent passer sans prévenir pour échanger avec d’autres parents et jouer avec d’autres enfants. Organisés dans des églises, bibliothèques ou centres communautaires, ils reposent sur des citoyen·nes du coin, pour la plupart bénévoles, et leur entrée est presque gratuite : généralement 1£, sans obligation.)

« Nos séances de stay&play sont importantes à la fois pour les enfants et pour les adultes qui y participent. Elles offrent aux enfants l’occasion de sortir de la maison et de profiter de nouveaux équipements de jeu, tout en interagissant avec d’autres enfants. Et aux adultes, elles permettent d’échanger sans jugement et de créer des liens avec d’autres personnes qui traversent l’expérience de la parentalité ou s’occupent de jeunes enfants. Une véritable communauté s’est construite autour de nos séances, et beaucoup de mères y participent pendant plusieurs années. Certaines viennent d’arriver au Royaume‑Uni, et c’est l’occasion pour elles d’entendre parler, par d’autres parents, des ressources disponibles dans la communauté »
Sarah

Coordinatrice de la South Oxford Family Room, un centre communautaire qui propose plusieurs fois par semaine des moments de rencontre et de jeu (stay&play)

« Une cup of tea et un biscuit »

Nous suivons la jeune maman au Donnington Doorstep Family Center, un centre communautaire situé à deux pas de chez elle. Ouvert aux familles trois jours par semaine, l’endroit ressemble à s’y méprendre à une crèche ou à une classe de maternelle. Avec un jardin, un espace intérieur comprenant plusieurs coins jeux, un coin lecture, une table basse dédiée au messy play – qui consiste à laisser les enfants explorer librement différentes matières, quitte à (s’)en mettre partout – et une cuisine qui sent bon le repas en préparation. Malgré la présence des bénévoles, les enfants restent sous la responsabilité de l’adulte qui les accompagne. Ce matin, j’en compte une vingtaine : principalement des mères, mais aussi un couple de grands-parents et un papa…
À une dizaine de minutes de poussette de là, le Florence Park Community Center organise chaque mercredi matin un moment réservé aux personnes accompagnées d’un bébé de moins de 1 an, afin d’assurer un cadre calme et sécurisant : le Baby cake club. Le concept est plus simple : des chaises disposées en cercle, des tapis d’éveil au milieu et un accueil chaleureux… « Tu arrives, tu t’assieds, tu papotes, résume Marina. Et comme on est en Angleterre, tu reçois une cup of tea et un biscuit ou un morceau de gâteau ! ».

Communauté de parents panneau events

Gouter Club et groupe Arc-en-ciel

À cela s’ajoutent des initiatives de parents, dont le concept est assez similaire à celui des playgroups de quartier, mais avec un focus plus spécifique. Comme le Gouter Club, qui réunit tous les vendredis matin des familles francophones d’Oxford. Ou son équivalent hispanophone, que le compagnon de Marina, d’origine latino-américaine, fréquente avec leur fils. Quant à Julien, un papa belge croisé à Londres, il me parle du rainbow playgroup ou groupe « Arc-en-ciel », qui réunit des familles LGBTQIA+ et que son mari et lui fréquentent avec leur fils. Plus surprenant, mais so british : le groupe pubs & prams, pour « pubs et poussettes », qui débarque chaque semaine dans un pub différent d’Oxford…
Alors que nous retrouvons Marina et sa copine Emma, également en congé de maternité, dans un café communautaire tout proche, une petite main dégoulinante de sauce nous tend un macaroni. Elle appartient à un petit bonhomme entouré de ses deux papas, assis à la table à côté. La conversation s’engage avec l’un d’eux au sujet des activités qui ont rythmé son congé.
« Ces initiatives communautaires sont remarquables, estime-t-il. Mais au risque de paraitre déprimant, il est important de rappeler que cette solidarité citoyenne est née en réaction à d’importantes coupes budgétaires, qui ont supprimé de nombreux services à la petite enfance financés par l’État il y a une dizaine d’années. »

« Il y a toujours une option »

Il faut toute une communauté pour accueillir un bébé. C’est ce qu’ont compris ces citoyen·nes engagé·es dans le soutien à la parentalité. Aujourd’hui, leur offre solidaire et de proximité a en tout cas le mérite de permettre aux jeunes parents, et en particulier aux mamans que nous avons rencontré·es, d’éviter un quotidien trop solitaire.
Lorsque nous leur demandons si cet emploi du temps bien chargé ne finit pas par les fatiguer ou créer une certaine pression sociale, une fear of missing out (la peur de manquer un événement, une info…), Marina et Emma réfléchissent. Avant de répondre que non, car la plupart de ces rendez-vous sont sans engagement, ce qui leur permet d’improviser en fonction de l’envie et des possibilités du moment. « Ce que j’aime, conclut Emma, c’est qu’il y a toujours une option ».

ET AUSSI...

Se faire des ami·es grâce au NCT

Pour beaucoup de parents au Royaume-Uni, les premières rencontres avec d’autres parents se font avant même l’arrivée de leur bébé, lors des séances de préparation à la naissance du National Child Trust (NCT). « Tout le monde sait qu’on les suit avant tout pour se faire des amis », confie Laura, maman de deux enfants, qui y a participé avec son mari. Véritable institution outre-Manche, cette organisation caritative répartit en effet les futurs parents en petits groupes, en fonction de leur lieu de vie et de la date prévue de l’accouchement… « On nous a encouragés à rester en contact », se souvient Laura, pour qui ces liens se sont révélés très précieux : « On pouvait s’envoyer des messages au milieu de la nuit, on faisait une tournante pour aller prendre le café les unes chez les autres pendant nos congés de maternité... J’ai le souvenir d’une photo de nos bébés posés les uns à côté des autres sur un canapé. Ces rencontres ont vraiment défini mon année ».