Développement de l'enfant

Sa première teuf…

15 ans et une première vraie soirée, avec tout son lot d’inattendus, de craintes et de projections parentales

« Papa, maman, j’ai une soirée chez Balthazar. Je vais y dormir. Hein ? Oui, il y aura de l’alcool. Des garçons qui restent dormir ? Bah, oui. Non, non, mais pas de soucis, ne vous inquiétez pas, j’ai 15 ans, ça va maintenant… »

Au moment d’accoucher, en plein travail, avant que sa fille ne voie le jour, la maman prend soudain peur. « Un bébé ? Mais toute cette responsabilité, c’est évidemment une mauvaise idée ». La sage-femme la rassure. « Tout va bien se passer, madame, on ne vous demande pas de vous occuper d’une ado de 15 ans… ». Le papa témoin de la scène, frappé par cette remarque, imagine. Une ado. De 15 ans. C’est vrai que ça, c’est plus effrayant qu’un bébé comme idée.
Et pourtant, en deux clignements d’yeux, voilà que ce minuscule bébé qui tenait jadis sur un avant-bras annonce donc sans ménagement aucun que, samedi, « y a teuf ». La première. Avec tout son lot d’inattendus, de craintes et de projections parentales qui vont avec. Nous y voilà. Face à cette situation si réelle, des protagonistes si entiers, des considérations si caractéristiques, on ne pouvait qu’en tirer une parabole si…gnificative.

Trois familles, trois façons de voir les choses

Veille de teufs. Heure H moins des poussières. Trois familles qui se connaissent. Leur point commun ? Ce soir, leurs enfants se retrouvent toutes et tous à cette même fête. Commençons le tour des présentations par les Léboule. Un peu anxieux à l’idée d’envoyer leur fille, Ollie, 15 ans, à sa première soirée. Les parents savent qu’il y aura de l’alcool. Certainement quelques joints. Voire d’autres surprises tout aussi stupéfiantes…
La ligne de conduite de la famille Léboule ? Faire confiance à leur grande fille. Ils la jouent cartes sur table. « On sait que tu vas boire. On te rappelle au passage qu’à cet âge, ce n’est pas légal. On l’accepte. Mais ne fais rien qui puisse te mettre en danger. Si, à n’importe quel moment, tu ne te sens pas en sécurité, quelle que soit l’heure, tu peux nous appeler ».
La fête est organisée par Balthazar, le petit amoureux de Léna dont c’est l’anniversaire. Il s’est chargé de l’organisation de la fête. Parents ou beau-papa, la famille Chépa n’est au courant de rien. De discussion à propos de l’alcool, des puffs, des clopes ou des pétards, il n’y en a pas. Beau-papa pense même que le petit budget qu’il a attribué sert à acheter des bonbons. Beaucoup de bonbons… « Ils sont encore très bisounours, rassure-t-il auprès de la famille Léboule. L’alcool ne fait pas encore partie de leur vie. Il n’est pas encore une composante pour s’amuser ».
Remarque qui amuse beaucoup la famille Ballek chez qui se déroule la fête. Une trentaine de jeunes s’apprête donc à festoyer, une vingtaine restera dormir. « Ils font ce qu’ils veulent, tant qu’on retrouve la maison plus propre qu’avant notre départ. Comme nous sommes souvent absents les week-ends, c’est régulièrement la fête à la maison, sans que rien de grave ne soit jamais arrivé. Que ce soit avec notre Léna ou avec son grand frère ».
Voyons quoi faire avec tout ceci.

Habiter le monde et y trouver sa place

On expose la situation à Valérie Dubost, psy pour ados qui s’amuse autant qu’elle s’effare de la situation. Si la parentalité était une randonnée, ce passage de la fête, de l’alcool, des premiers flirts et de toutes les conduites à risque qui vont avec, constituerait un sacré col.
« Ça, c’est un coup de vieux pour nous, parents, nous dit la psy. Parce que nous sommes partagés entre deux attitudes. Celle du parent hyper cool, permissif - celui que l’on aurait aimé être ou avoir ado - et celle du despote qui veut tout interdire et mettre des garde-fous partout ». La bonne attitude à adopter en tant que parent ? Pile à l’épicentre des trois familles.
Avant toute chose, reconnectez-vous à la joie que vous procurait l’idée des soirées. Ce n’était pas le même monde ? Vos enfants sont pourtant invités à l’habiter et y trouver leur place. Toute réticence et anxiété parentale sont donc tout à fait compréhensibles. Il faut toutefois les dépasser, sans pour autant laisser les enfants foncer tête baissée. Notre psy insiste, un·e jeune mal informé·e se fait plus facilement entraîner.

Valérie Dubost - Psychologue
« Ce n’est pas parce que c’est une fête qu’on doit se sentir obligé·e de quoi que ce soit. Tant en ce qui concerne l’intégrité de son corps, que sa consommation de boissons »
Valérie Dubost

Psychologue

« Quand les parents prennent le temps de bien déployer leurs conseils de simple prudence, sans donner l’impression de dérouler un catalogue de recommandations, ils permettent au jeune ou à la jeune de se sentir parfaitement libre. Donc, revenir avec l’idée du consentement en premier lieu. Ce n’est pas parce que c’est une fête qu’on doit se sentir obligé·e de quoi que ce soit. Tant en ce qui concerne l’intégrité de son corps, que sa consommation de boissons. Par exemple, un verre ou une canette déjà ouverte que l’on se fait servir, si on a un doute, ce n’est pas un problème d’en faire part. On a toujours le droit de tout refuser, à tout moment. »
Demander de l’aide. Dire stop. Rappeler qu’un « non » est une réponse complète et suffisante. Faire part de sa gêne. En voilà de bons outfits de comportement à adopter en soirée, non ?
Pour beaucoup, la question de l’alcool et de la jeunesse n’est pas anodine. Voyons comment l’aborder.

Le trop cool alcool

On pourrait continuer à alimenter la banalisation de l’alcool comme l’ont fait des générations entières avant nous. La reléguer au simple rite de passage, à la glorieuse culture nationale ou familiale. Or, consommer de l’alcool n’est jamais anodin, encore moins à l’adolescence. Guylaine Benech, autrice de Sa première cuite – que l’on vous incite à lire cul sec avant toute première fête ou fête de famille arrosée – rappelle que, si grand·es soient nos ados, ils et elles demeurent des individus en pleine croissance dont le cerveau n’arrivera à maturité qu’à l’âge de 24-25 ans. Un cerveau qui ne réagit donc pas comme celui d’un·e adulte et pour qui tout neurotoxique lui est plus nocif.
Or, l’âge de la première beuverie a lieu très tôt, à 15 ans. Sciensano nous apprend que, parmi les personnes qui boivent le plus régulièrement, ce sont les jeunes qui présentent les niveaux de consommation les plus élevés. Un record est ainsi observé chez les jeunes hommes âgés de 15 à 24 ans avec un peu plus de seize unités par semaine en moyenne. Une unité équivaut à dix grammes d’alcool. Un véritable problème de santé publique. Pour l’autrice, c’est d’abord au marketing qu’il faut s’attaquer. « Plus un enfant est exposé, plus il est susceptible de boire de l’alcool à l’adolescence. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande d’interdire purement et simplement toute forme de message publicitaire. Le matraquage publicitaire est un axe contre lequel on devrait beaucoup plus agir et travailler ». Comme on le fait avec la malbouffe ou la cigarette, par exemple.
Comment en discuter concrètement avec son enfant ? Pour l’autrice, il semble important de revenir sur les idées reçues. « Non, tous les jeunes ne boivent pas forcément » ou encore « Se montrer responsable, ce n’est pas forcément être chiant ou ‘pas cool’ ». Il est intéressant également de les aider à réfléchir aux enjeux économiques. Par quoi sont guidées ces représentations ? Par un business extrêmement lucratif, servi par un lobby surpuissant qui frappe fort et efficacement toutes les niches. L’exemple d’une marque de pastis qui incite la communauté LBTQIA+ à consommer son produit pour assumer son identité sexuelle est édifiant.
Pour Valérie Dubost, une autre porte d’entrée est celle du corps et de la santé. « Les jeunes sont très impliqué·es dans la façon dont l’industrie nuit à l’intégrité de leur corps. Ça me semble intéressant de les sensibiliser de cette façon. Bien leur expliquer les dangers à long terme me parait salutaire ».
Attention, toutefois, faire de la prévention, c’est le cœur de votre mission de parent, certes. Sans effrayer ou écœurer. Encouragez vos enfants. Essayer de lâcher un peu prise. Ces moments sont si importants. Célébrer, c’est une façon de tendre vers la joie, soulignent à raison proches et protagonistes. Puis, souligne avec humour Valérie Dubost, « est-ce qu’en passer par quelques conseils préambulaires, ça ne vaut pas mieux que la famille Sorpa qui interdit à son ado de se rendre à la fête, parce que, hors de question de sortir avant 18 ans ? ». Ah oui, on a oublié de les mentionner, eux…

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