Vie pratique

Terrain miné, enfants (sur)exposés

Les séparations conflictuelles partagent des symptômes communs. Exposer les enfants en première ligne à la crise. Déboucher sur des situations de non-communication. Avec pour résultante, une impossibilité à discuter du quotidien. Une hérésie quand on partage l’autorité parentale.

On vous prévient tout de suite, les témoignages reçus sont lourds. Engluées dans la crise, les situations relatées sont compliquées. Si leur lecture ne remontera pas le moral des troupes, il nous paraît important d’en parler. Pour lever le voile sur ces réalités trop souvent confinées dans l’intimité des foyers. Pour rendre visible. Pour mettre des mots. Pour comprendre.

Les enfants pris en étau au cœur du conflit

Avec des images parfois très fortes, les parents expliquent que leurs enfants sont pris en étau, voire en otages, au milieu du conflit. Dans les cas les plus critiques, le terrain est tellement miné qu’il est impossible de faire se rencontrer les deux mondes, chaque parent étant retranché dans son camp. « Camp », « Tranchée », « Terrain miné », les mots mis sur les maux ne sont pas anodins. Ils rendent compte de la situation inconfortable que celle des enfants vécues par les enfants au cœur du conflit.
Quand les parents se déchirent, les enfants trinquent toujours, confirme Caroline Mommer, avocate en droit de la famille. « L’enfant qui aime ses deux parents se sent écartelé, il sent l’animosité entre les parties et cela crée un mal-être en lui. On est dans ce qu’on appelle un conflit de loyauté ».
« J’ai l’impression qu’on a abandonné nos enfants. Qu’on les a laissés seuls face à eux-mêmes. Que tout retombe sur eux. Ils vivent des vies parallèles. Aucun objet ne transite d’une maison à l’autre. Même le cadet a dû apprendre à faire sans son doudou à 3 ans parce qu’il l’avait oublié chez moi ». À l’évocation de ce souvenir, la voix de Stéphanie se brise.
« La justice fixe un cadre, le jugement tranche des points urgents d’hébergement, de liquidation des biens, de frais extraordinaires. Mais pour tout le reste, les enfants restent au milieu. On était en pleine guerre et mon aîné a tout pris dans la figure », estime encore Anaëlle. Mireille, de son côté, confie : « Si j’avais su que ça allait être si difficile, je me serais mieux préparée et j’aurais plus préservé mes enfants ». « Mes enfants sont pris dans un conflit de loyauté. Je sens que les choses dérapent, qu’ils sont tiraillés entre nous deux », témoigne Claire.

Les parents en situation de non-communication

Deuxième point commun aux récits : la situation de non-communication. Elle atteint dans certains cas un paroxysme. Comme pour Stéphanie qui ne dispose d’aucun moyen de joindre son ex-mari en cas d’urgence. « Il n’y a aucune communication entre nous. Il a bloqué mon numéro. Le jugement prévoit qu’à chaque fin de garde, on écrive un petit mail de passation à l’autre. Mais si on ne le fait pas, il n’y a pas de sanction. Quand mon ex-mari le fait, il dit toujours que tout s’est bien passé. Et puis je récupère les enfants qui me racontent les maladies, les pipis au lit et autres déboires ».
Après plusieurs mois d’essais infructueux, la séparation d’Anaëlle aboutit à la même issue. « C’était tellement tendu qu’on est passé par une médiation, mais il n’est pas venu au deuxième rendez-vous. Toutes mes tentatives pour rentrer en contact avec lui se sont soldées par des échecs. Il me renvoie systématiquement vers son avocat. Nous n’avons plus aucun échange alors que nous partageons la garde de nos deux plus jeunes enfants ».

Malgré la séparation, l’autorité parentale reste conjointe, sauf décision judiciaire contraire

Les expertes consultées dans ce dossier ne sont pas surprises. Les séparations critiques conduisent couramment à une rupture de la communication. Au cœur du conflit, les ondes sont brouillées. Dans le chef de certains parents, on note même un souhait de couper totalement les ponts. Pour se protéger. Pour oublier. Pour faire pression.
Cette impossibilité à communiquer est incompatible avec le fait que, malgré la séparation, l’autorité parentale reste conjointe, sauf décision judiciaire contraire. Ce qui implique que les parents doivent continuer à se mettre d’accord sur toutes les décisions importantes qui concernent l’enfant, comme la santé, l’éducation, la formation, les loisirs, l’orientation religieuse, la scolarité…

Le jugement ne veut pas dire charrette

Autre constante des séparations conflictuelles : ce qui est prévu dans l’accord ou le jugement n’est pas appliqué pour autant. « Je traite un nombre incalculable de situations pour lesquelles des décisions ont été actées sans pour autant être suivies dans les faits », confirme Clémence Garcia, juriste à la Maison des parents solos.
Un exemple ? Tout ce qui relève des frais extraordinaires pour lesquels l’accord des deux parents est nécessaire. L’abonnement au club de foot, les repas chauds de l’école, le suivi orthodontique sont autant de frais extraordinaires. « Si un des parents ne donne pas son autorisation pour le frais, celui qui reçoit la facture se retrouve berné ». Si un parent pense que c’est nécessaire et l’autre pas, le jugement a beau fixer une clé de répartition, le problème reste entier. Et ce sera à un seul parent – le plus souvent la mère - de l’assumer.
Le jugement d’Anaëlle prévoit que chaque parent assume la moitié des frais extraordinaires et demande l’accord pour tout montant supérieur à 100€. Mais son ex-mari la renvoie systématiquement vers son avocat. « J’ai décidé d’arrêter de me fatiguer, si un enfant a besoin d’une paire de chaussures, je l’achète. Si je devais lui réclamer sa part par l’intermédiaire de mon avocat, cela me coûterait plus cher que le frais extraordinaire ».
Le non-recours aux droits est une problématique récurrente dans les cas de séparation conflictuelle, selon Clémence Garcia, notamment en ce qui concerne les contributions alimentaires. D’après le Baromètre des parents de la Ligue des familles, près de la moitié des contributions alimentaires ne sont pas ou pas régulièrement payées. « Bon nombre de parents séparés, principalement des mamans, n’osent pas réclamer leur dû de peur d’un retour de flammes, poursuit la juriste. Ce qui conduit parfois à des situations économiques dramatiques ».

POUR ALLER + LOIN

Conflit ou violence ?

Faire la part des choses entre conflit et violence, un enjeu identifié par Caroline Mommer, avocate et membre de l’association féministe Fem&L.A.W

« Dans les cas de séparations conflictuelles, un enjeu crucial est de faire la part des choses entre ce qui relève d’une situation conflictuelle et ce qui relève d’une situation de violence. Dans le premier cas, les deux parties sont sur un pied d’égalité, à armes égales, contrairement à un contexte de violence intrafamiliale où il y une inégalité claire entre les parties avec une emprise de l’une sur l’autre qui peut facilement passer sous les radars des tribunaux, des avocat·es, voire même des parties elles-mêmes.
Dans un cas de violence intrafamiliale, l’autorité parentale devient un enjeu de pouvoir, un moyen de chantage et de pression sur l’autre. Par exemple, des pères qui n’étaient pas du tout investis dans leur parentalité vont tout à coup réclamer un hébergement égalitaire. Les contributions alimentaires sont un autre moyen de faire pression, on est alors dans la violence économique. Dans les séparations, tout le monde s’appauvrit et particulièrement les femmes.
Un enfant exposé à la violence, même sans en être victime lui-même, va développer un traumatisme et des troubles. Je le constate très souvent dans ma pratique. Dans notre société, l’idée que l’enfant a besoin de ses deux parents pour bien grandir prévaut encore largement. Beaucoup de magistrat·es et d’expert·es poussent pour qu’il y ait des contacts avec les deux parents. Pour moi, c’est une erreur. Dans un contexte de violence intrafamiliale, un enfant a besoin avant tout de se sentir aimé et en sécurité. Ce n’est pas parce qu’un enfant n’a plus de contact ou entretient des contacts limités avec un parent ‘nocif’ qu’il va aller moins bien, au contraire. »

EXTRAIT

« Les loyautés » de Delphine de Vigan

« Les loyautés, ce sont des liens invisibles qui nous attachent aux autres – aux morts comme aux vivants - , ce sont des promesses que nous avons murmurées et dont nous ignorons l’écho, des fidélités silencieuses, ce sont des contrats passés le plus souvent avec nous-mêmes, des mots d’ordre admis sans les avoir entendus, des dettes que nous abritons dans les replis de nos mémoire.
Ce sont les lois de l’enfance qui sommeillent à l’intérieur de nos corps, les valeurs au nom desquelles nous nous tenons droits, les fondements qui nous permettent de résister, les principes illisibles qui nous rongent et nous enferment. Nos ailes et nos carcans.
Ce sont les tremplins sur lesquels nos forces se déploient et les tranchées dans lesquelles nous enterrons nos rêves. »

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