Crèche et école
Si les dix commandements de l'école existaient, celui-ci en ferait partie : « Tu ne tricheras point ». Copier sur le voisin, cacher des petits bouts de cours dans son tube de colle pour les contrôles, copier-coller plus tard des exposés entiers sur un site un peu confidentiel. Long est le parcours, trop tentant est le chemin. Quels sont les prémices ? Où est-ce que tout commence ? Voyons ce qui se cache sous le bonnet d'âne.
Plus on répond aux problématiques que vous nous exposez et plus nous sommes heureux. Plus on colle à l'actualité parentale, au mieux nous nous sentons. Seulement, il arrive parfois que nous nous retrouvions inspirés par nos propres réalités. Ainsi, un enfant d'un des membres de la rédaction, âgé de presque 6 ans, se voit retirer deux points en plein contrôle pour avoir regardé la copie de son voisin.
Consternation générale dans un premier temps. Puis, très vite, nous brandissons notre loupe d'observateurs parentaux : est-ce que ce n'est pas le point de départ de tout un tas de réflexions à approfondir ? Pourquoi des contrôles si tôt dès le premiers pas dans la scolarité ? Qu'est-ce que copier ou tricher signifie chez des petit·es de cet âge ?
Mentir, tricher, qu'est-ce que ça veut dire ?
Le cas exposé ci-dessus est-il le côté visible de l'iceberg d'un système qui, tout le long de la vie scolaire, va coller une pression d’enfer aux enfants ? Les différentes personnes avec qui nous avons échangé sur la question semblent un peu consternées par cette histoire. Mais les un·e·s et les autres ne veulent pas prendre parti sans connaître les tenants et aboutissants.
Seul Tristan Dutrain, préfet des études, se mouille. « Si une telle situation se produisait dans mon établissement, je convoquerais les parents et le professeur. J'assainirais tout de suite la situation. On ne peut pas entamer l'année de cette manière, encore moins après un an et demi de crise sanitaire. Un enfant de cet âge n'a pas conscience de ce qu'il fait. Lui retirer des points, quelle que soit la raison, ressemble à des méthodes d'un autre temps. D'ailleurs, je suis né dans les années 60 et je n'ai pas le souvenir que l'on retirait des points aux petits de primaire quand ils regardaient sur leur voisin... ».
Voilà précisément le point qui nous intéresse : un enfant se rend-il compte de ce qu'il fait ? On pose la question à la psychologue Annie Vanderen. Elle nous apprend que les mécanismes sont à peu de choses près à ranger du côté des premiers mensonges.
« Avant 6 ans, un enfant essaye de comprendre où sont les différentes frontières entre réalité et fiction. Les enfants de cet âge débordent d'imagination et vont rendre chèvres les adultes autour d'eux avec des inventions invraisemblables. Sans en avoir réellement conscience. Ils s'essaient, ils apprennent. C'est une phase de construction très importante. Tricher ? Ils n'en n'ont jamais entendu parler. 'On ne triche pas, les enfants !', ça ne leur parle pas. De même que 'On ne regarde pas sur son voisin'. Ils vont ressentir la même incompréhension. Ça revient à leur dire : 'On ne copie pas'. Alors que c'est pile l'âge où l'on apprend par imitation. Pas pour faire pareil : pour travailler ses spécificités. Le beau dessin de la copine ? Moi aussi, je peux le faire. Mais à ma manière. »
Si l'histoire des deux points ôtés pour tricherie à 6 ans n'est pas une généralité, elle a au moins le mérite d'interroger le système d'évaluation dans lequel sont baignés nos enfants dès le plus jeune âge.
L'école, une fabrique à tricheurs et tricheuses ?
Quel est le graal d'un tricheur, d’une tricheuse ? Obtenir une bonne note. Qui elle-même va servir à classer et permettre in fine d'obtenir un diplôme. Dès le plus jeune âge, les enfants sont donc baignés dans cette compétition et ce classement. Pour obtenir cette bonne note, il faut agir seul·e, sans l'aide de quiconque, surtout pas celle du voisin, de la voisine. Dès les balbutiements du long parcours scolaire, il se met en place une sorte de compétition implicite et individualiste.
On demande à notre préfet des études ce qu'il en pense. « L'idée de l'épanouissement de l'élève comme le proposent les pédagogies actives repose entre autres sur ce principe : celui de ne pas noter les élèves. Ça ne veut pas dire ne pas les évaluer pour autant. Ils le sont sur des travaux en groupe, sur des portfolios, sur des réalisations personnelles, etc. Il n'y a donc pas de tricheurs/tricheuses dans ces établissements. Au contraire même, dans certaines de ces écoles à pédagogie alternative, on peut consulter des documents ou avoir accès aux cours pendant les examens. On sait qu'il existe d'autres fonctionnements aujourd'hui que ceux de stresser les élèves dès le plus jeune âge avec des contrôles, des interros et des contraintes qui pourront toujours être contournées ».
Ce serait donc par essence les systèmes d'évaluations eux-mêmes qui engendreraient la triche. Mais pourquoi le « contrat notes » ne serait pas approprié à l'enfant ? Pour Annie Vanderen, tout cela relève de l'angoisse de la performance : « On triche pour plusieurs raisons. Parce qu'on ne se sent pas au niveau. Parce qu'on ne comprend pas. Parce qu'on est largué. Mais aussi parce qu'on a peur de décevoir. Certaines et certains paniquent complètement au moment des examens, là où, au contraire, c'est une vraie motivation pour d'autres. Un élève triche généralement parce que les attentes sont trop élevées. Celles de l'école, voire celles de ses parents ».
Tiens, en parlant des parents, comment doit-on réagir quand nos dupeuses et dupeurs sont pris sur le vif ?
L'effort plutôt que les notes
Votre rejeton est pris en flagrant délit de triche ? Le premier réflexe, on ne peut plus simple : celui de comprendre d'où ça vient. Comme l'explique notre psychologue, les facteurs sont nombreux. Ils sont profonds et parfois même, votre enfant n'en est pas conscient. Votre rôle consiste à lui rappeler le contrat. Vous pouvez lui expliquer qu'il se rend à l'école pour apprendre, pas pour copier sur les copains-copines. Témoignez-lui combien il est gratifiant d'obtenir de bons résultats grâce à ses efforts et pas parce qu'on a glissé des dates dans sa trousse. Cherchez à comprendre. Il a manqué de temps ? Il ne se sent pas au niveau ? Il n'a pas confiance en sa capacité d'apprendre ?
« Ce que je fais avec les élèves quand ils sont pris sur le vif, c'est établir des stratégies. Il y a toujours une leçon à en tirer, voire une occasion de remettre en question la façon dont on révise. À n'importe quel âge... Bon, pas dans les petites classes de primaire, bien sûr. »
Mais que dit-on à son enfant pour le sortir de ce terrible stress du classement scolaire ? Malheureusement, le parent est obligé de faire respecter le contrat. Annie Vanderen coupe court au débat. « La question ne consiste pas à disserter autour de la justesse d'un système, même s’il est important de le remettre en cause. Si votre enfant a triché, c'est qu'il a enfreint une règle. Et il l'a fait pour signifier quelque chose. Peut-être que vous lui mettez trop de pression ? C'est à interroger aussi. Les parents en demandent beaucoup à leurs enfants. C'est important de les sonder. 'Est-ce qu'on exige trop de toi ?'. Quoi qu'il en soit, c'est l'occasion d'interroger son rapport vis-à-vis du travail exigé par l'école quand il y a une inadéquation. Rassurez aussi. Expliquez que, pour vous, ce n'est pas la note qui compte. Mais l'effort accompli et tout ce que l'enfant met en place pour progresser. Rappelez que vous-même, quand vous étiez élèves, vous n'excelliez pas partout. Enfin, n'en faites pas un drame. Ne le prenez pas à la rigolade non plus. Cette tricherie doit avoir des conséquences. Pas nécessairement une punition, mais vous allez travailler différemment l'un·e avec l'autre pour éviter que ça se reproduise ».
Terminons sur cette anecdote qu'un papa nous rapporte. Son fils, Alex, 10 ans, s'est fait prendre en pleine récitation. Un classique, sa récitation était écrite au crayon à papier sur sa règle en fer. Son prof est furieux, il lui fait promettre qu'il ne le refera plus. Ce à quoi, Alex, répond solennellement : « Je promets que vous ne me surprendrez plus jamais en train de tricher... ». Promesse d'une rédemption ou d'une amélioration. Seule l'histoire le dira.
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