Développement de l'enfant
Si la santé mentale des jeunes reste fragile, les suites du documentaire Tout va s’arranger (ou pas) sont porteuses d’espoir. Un collectif est né, ouvrant au passage un un lieu de liens.
Jeunesse, santé mentale, décrochage scolaire. Un trio inséparable depuis le covid. Petite rétrospective de ces quatre dernières années. Février 2021, notre magazine titre Les jeunes en bavent, soutenons-les. Un an plus tard, les professionnel·les de la santé mentale sonnent l’alerte. Une vague de décompensation sans précédent déferle. Les jeunes ne s’expriment plus. Ils s’effondrent.
Tout va s’arranger (ou pas), le documentaire de Pierre Schonbrodt, met des mots et des images sur leur souffrance. Mars 2023, le Ligueur reprend des nouvelles. Crise sanitaire, inondations, guerre en Ukraine, récession, pas de quoi motiver les jeunes pour qui l’école ne fait plus sens. Le nombre d’élèves en décrochage scolaire passe de 50 000 à 93 000 entre 2020 et 2024, de quoi prendre la mesure du phénomène.
L’exemple d’Enzo illustre l’effet domino de la santé mentale au décrochage. L’adolescent termine ses primaires en plein covid. Il voit son grand-père affecté par le virus. Il perd son arrière-grand-mère. De nature sensible, Enzo est très préoccupé par l’environnement. L’été suivant, la moitié de son village est sous eau. La coupe est pleine : Enzo présente un trouble anxieux généralisé.
Dormir, manger, sortir, tout devient compliqué. Fréquenter l’école ? Impossible. Ses parents reçoivent un courrier de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Enzo est considéré en décrochage scolaire, il cumule plus de neuf demi-journées d’absences injustifiées. Après un rappel de l’obligation scolaire, la missive s’achève par une menace. Si la situation ne se régularise pas, les parents s’exposent à une amende de 250€, voire à une peine d’emprisonnement.
« C’est très violent de recevoir un courrier de cette nature quand on est dans une situation de grande détresse, confie Jacinthe, la maman d’Enzo. Je ne connais pas beaucoup de parents qui sont indifférents au décrochage de leur enfant. Le courrier laisse entendre que les parents sont défaillants. Qu’il faut les menacer pour qu’ils se réveillent alors qu’ils sont face à un enfant qui va mal. »
Montrer qu’on peut faire autrement
En plus d’être maman, Jacinthe Mazzocchetti est anthropologue. Elle travaille notamment sur les constructions identitaires et partage son analyse de ce qui fragilise les jeunes. « Le propre de l’adolescence, c’est de vouloir grandir pour trouver sa place dans le monde en proposant ou en s’opposant. Mais ni l’un, ni l’autre ne sont possibles aujourd’hui. On est dans une période écrasante où même les adultes perdent pied. On attend des jeunes qu’ils se conforment et rentrent dans des cases, alors que ces cases ne tiennent plus tout à fait, c’est hyper violent. Les jeunes sont très lucides et cette lucidité les blesse. En tant qu’adulte, il est de notre responsabilité de les accompagner pour identifier des moyens de construire un autre monde ».
Dans cette optique, Pierre Schonbrodt réalise une suite au documentaire Tout va s’arranger (ou pas). Le réalisateur souhaite mettre en lumière des projets qui cassent les codes pour proposer d’autres manières de faire à l’école et à l’hôpital. « Ce sont des milieux où la hiérarchie est omniprésente et omnipotente et où la domination adulte s’exerce de façon radicale ». Du côté de Tournai, un travailleur social du PMS initie des groupes de parole avec les élèves. Au centre psychiatrique Le Vinatier de Lyon, un psychiatre propose des ateliers danse. Des exemples qui démontrent qu’on peut faire autrement sans forcément plus d’argent.
« En tant qu’adulte, il est de notre responsabilité de les accompagner pour identifier des moyens de construire un autre monde »
L’approche du réalisateur participe aussi à ce mouvement. « Pour entrer en contact avec les jeunes, j’ai adopté une posture horizontale qui allait de pair avec une écoute inconditionnelle et sans jugement ». Saï, Eléna et Pincée de Coco expriment leur envie de s’engager dans les projections-débat. Le collectif Tout va s’arranger naît.
Pincée de Coco se souvient de la première rencontre à la Sucrerie de Wavre : « C’était incroyable, pour la première fois de ma vie, je me suis sentie entendue et autorisée à parler de ma douleur ». Pour Saï aussi, ces rencontres amorcent un tournant. « Les gens venaient nous parler, nos témoignages les remuaient. Je me suis rendu compte que même si ça avait été compliqué, je pouvais donner du sens à ce que j’avais vécu ».
Le collectif imprime sa patte dans la réalisation du second documentaire. Pincée de Coco y partage sa prose. Saï pilote une séquence et prend la parole face caméra. C’est elle aussi qui lance un appel à d’autres jeunes pour qu’ils s’expriment. Des quatre coins de Belgique et de France, des jeunes écrivent, appellent, partagent avec la même envie farouche de témoigner.
Pour faciliter les échanges, le collectif décide de les rencontrer en vrai. Le 1er février dernier, tout ce petit monde débarque. Ils et elles ne se connaissent pas et pourtant, immédiatement, toutes et tous se livrent. « Le simple fait de libérer la parole, d’enlever ce tabou autour du mal-être, c’était déjà beaucoup », relate Saï. « Un jeune nous a dit que ça avait été aussi bénéfique que dix séances chez son psy. On ne pouvait pas en rester là », ajoute Pierre.
Créer un lieu de liens
L’idée d’avoir un lieu de rassemblement fait son chemin. Pincée de Coco, Saï et Eléna s’impliquent dans la création de ce lieu de liens où tout·e jeune en souffrance serait le, la bienvenu·e. Le collectif opère une nouvelle mue et devient une asbl pour concrétiser ce projet. L’asbl Les petits riens leur met à disposition un local situé à deux pas de la gare de Bruxelles-Midi.
Désormais, chaque premier samedi du mois, le collectif en prendra possession pour offrir un espace aux jeunes qui vont mal et à leurs proches qui auront envie de pousser la porte. « Quand on crée quelque chose, on ne sait jamais ce qui va se passer. Mais faire bouger les lignes, c’est s’assurer que quelque chose se passe », se réjouit Pierre Schonbrodt.
Jacinthe et Enzo auraient volontiers investi cet espace s’il avait existé il y a quatre ans. Mère et fils se sont senti·es très seul·es avec, d’un côté, une offre psy saturée et, de l’autre, des services accessibles seulement à partir de 15 ans. Mais ce qui laisse surtout un goût amer à Jacinthe Mazzocchetti, c’est ce constat. « En trois ans, aucun des professionnels rencontrés n’a vraiment entendu Enzo dans sa souffrance. Il y avait toujours cette idée qu’il fallait qu’il soit plus résilient et robuste. Indirectement, c’était une manière de lui faire porter la responsabilité de son mal-être ».
Aujourd’hui, Enzo va mieux. Le changement pour une école plus humaine a été salutaire. Tout comme les petites choses mises en place par ses parents au quotidien, comme aller marcher, faire du vélo, prendre le temps d’écouter, jardiner.
Sans se concerter, Pierre Schonbrodt et Saï clôturent aussi leur entretien en insistant sur l’importance de l’écoute. « Les jeunes ont besoin d’adultes qui s’assoient à leurs côtés et les écoutent vraiment. Ce n’est qu’en adoptant cette posture humble que nous pouvons réellement entendre leur souffrance et qu’ils se sentiront compris pour éventuellement proposer quelque chose qui les aide à aller mieux. Je l’ai expérimenté, c’est toute l’histoire du collectif ! ».
Saï enfonce le clou. « Si vous avez un jeune qui va mal, posez-vous et écoutez-le. Parfois, on écoute, mais on n’entend pas. Certains parents se projettent dans le vécu de leur ado, d’autres veulent à tout prix trouver une solution, mais tout ce que vous pouvez faire pour lui, c’est être là, présent, à son écoute, l’aimer et aussi accepter qu’il n’aille pas bien ». Si la tâche vous paraît trop ardue, bloquez le premier samedi du mois prochain pour rencontrer le collectif. Il se pourrait bien qu’il trouve aussi écho chez vos ados.
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