Vie pratique

Vieux, joyeux, vénères et solidaires

Rangés, les vieux. Prompts à vivre leurs dernières années avec inertie. Ah non, attendez une minute. On nous signale que plein d’irréductibles résistent encore et toujours… Vieux is the new djeun’s ?

Dans une société obsédée par l’image, les apparences, la beauté, la fraîcheur, quelle place peuvent bien occuper nos aîné·es ? Vous savez, « les vieux ». Non instagramables. Cabossés. On a le sentiment que, depuis quelques années, ils font entendre leurs voix. Ils nous confrontent à notre folie sociétale. Privés de leur fonction initiale, celle de la mémoire collective, puisqu’aujourd’hui elle gît dans le globe numérique, ils endossent d’autres rôles. Avant de voir lesquels, précisons : « vieux », ça veut dire quoi au fait ?

Vieux ? Ah non merci, j’essaie d’arrêter

Jezus-Eik, hameau flamand à l’orée d’Overijse. On retrouve un gang de vieux et de vieilles véhément·es, au croisement de plusieurs batailles. Climat, éducation numérique, solidarité intergénérationnelle… « Tout est prétexte à se retrouver pour rouspéter, gronde August, 73 ans, chef de file du gang déluré. Ensemble, comme par magie, on arrête d’être vieux. Le combat, les idées, ça maintient ». Arrêter d’être vieux/vieille ou réinventer le rôle ?
Aux côtés d’August, Thérèse, connue sous le nom de « Tété », 85 ans, rectifie le propos de son comparse. « Je suis une vieille fière. Pour moi, c’est être garante d’une forme de discernement. Tout ce bazar sociétal que l’on vit, c’est aussi de notre fait. Seulement, nous, nous n’avons rien à perdre. On résiste. Pour nous, pour vous, pour le futur de notre descendance ».
On toque à la porte de Jeanne Boute, coordinatrice du service senior de la Commune de Forest et rédactrice en chef du magazine Amour et Sagesse dont on vous recommande fortement la lecture. Depuis ses premiers pas dans ce monde de vieux qui lui était jusqu’ici totalement inconnu, la jeune femme n'a qu’une idée en tête : changer le regard que l’on porte sur les aîné·es. On l’interroge elle aussi sur le sens du mot vieux.
« Ça ne veut rien dire. Il y a des vieux de 60 ans tout pétés, là ou d’autres de 80 ans donnent des cours de gym. Peu importe l’âge, chez nous, les liens sont très forts. Les ancien·nes se déplacent, s’organisent ensemble. On se pète la gueule de rire tous les jours. Loin des stéréotypes de misère. Nous, on s’éclate. On ne perd pas de temps. Très vite, on danse. Très vite, on chante. Nos journées sont moins chiantes que celles de beaucoup de travailleurs et travailleuses. Et puis, ils nous attaquent. Ils nous disent : ‘Putain de smartphone, on n’aura pas connu une plus grande aliénation que ça. Ils vous ont rendu fous’. »
En contact permanent avec elles et eux, Jeanne Boute perçoit nos aîné·es comme réalistes et éveillé·es. Ils et elles consomment moins, récupèrent, recyclent, lisent, se renseignent. Attention au piège, hors de question, ici, de monter une catégorie d’âge contre une autre. Voyons justement comment les générations « s’imbriquent ». Vous verrez plus bas que le mot n’est pas si mal choisi…

Parlez-moi d’amour

Retour à Jezus-Eik avec la sympathique bande des ancien·nes. Dont l’objectif, avant la convergence des luttes, serait plutôt la convergence des générations. « On fait peur, dit Thérèse. Un vieux, ça effraie les mômes, ça éloigne les parents. L’imagerie répandue du vieux, beau, propre sur lui, n’aide pas. Les rides, l’absence de cheveux, de dents, la solitude… tout ça repousse et n’incite pas à se rencontrer. Ou alors dans des cadres très spécifiques, comme des activités scolaires ».
Ça revient beaucoup. Les interviews avec les ancien·nes nous font nous rendre compte à quel point nous en sommes éloigné·es. On constate ensemble qu’une fois que les parents perdent leurs propres grands-parents, ils sont coupés de cette génération. Par exemple, on est très surpris de ce qui revient dans toutes les conversations. L’amour. Passé. Lointain. Idéalisé. Perdu.

« On en arrive à ce moment où des entreprises privées vont compter les couches pour faire des profits. C’est vers ce type de société qu’on se dirige, attention »
Juliette, 93 ans

Jeanne Boute nous le souffle sans même qu’on lui pose la question. « Il est présent tous les jours, sous différentes formes. Les ancien·nes que l’on côtoie, ce sont souvent des gens seuls. L’amour est très prégnant dans les conversations. Le manque d’amour, la solitude. Il faut savoir qu’elle tue tout, la solitude. Bien plus que toutes les autres maladies. La solitude, c’est la plaie ».
Son remède ? La solidarité. C’est d’ailleurs l’objectif d’Amour et Sagesse de l’organiser. Comment ? En redonnant une autre image des vieux et des vieilles. Favoriser le plus possible leur accès à la parole, de différentes manières. Que ça passe par l’oral, l’écrit, la vidéo, le podcast. Les ancien·nes se côtoient. Goûtent à toute la richesse du collectif. Le fil rouge est on ne peut plus simple : prendre soin de l’autre.
Pour Juliette, 93 ans, prof retraitée depuis bientôt trente ans (!), l’enjeu est social. Les services aux personnes âgées existent. Mais ce n’est pas chose aisée de se sentir assistée. De ne pas profiter d’un élan collectif. « On en arrive à ce moment où des entreprises privées vont compter les couches pour faire des profits. C’est vers ce type de société qu’on se dirige, attention. À voir défiler des inconnu·es sous-payés, alors qu’on pourrait toutes et tous prendre soin des autres, vivre de façon plus intergénérationnelle et s’appuyer les un·es les autres ».
C’est sur cette idée qu’œuvre Amour et Sagesse. « On ne veut pas que nos aîné·es se sentent assisté·es. On veut qu’ils et elles se sentent accompagné·es. Nous sommes le prolongement de leurs corps. Ils et elles ont telle ou telle envie, on pousse quand on sent qu’ils/elles sont chaud·es pour certaines pratiques. Nous sommes leurs bras et leurs jambes ». Mais où sont les familles dans tout ça ?

« Ce sont de gros fuckers »

Ces joviaux/joviales et dynamiques aîné·es que l’on a rencontré·es et qui nous donnent très envie de vieillir en bande sont toutes et tous parents, grands-parents, arrière-grands-parents. Pourquoi partagent-ils ou partagent-elles autant un sentiment d’abandon ? « Être vieux, c’est être seul », glisse August. Phrase perdue dans une pluie de mots. Il n’en dit pas plus. Jeanne Boute déroule une improbable farde lorsque l’on aborde le sujet.
« La solitude peut avoir des conséquences désastreuses. Le syndrome de Diogène, par exemple (ndlr : trouble du comportement associant une négligence extrême de l'hygiène corporelle et domestique ainsi qu'une accumulation d'objets). C’est ça aussi, la solitude. C’est dingue le nombre d’entre eux et elles qui sont abandonné·es, alors que, parfois, les enfants sont dans la même ville. Dans le même quartier parfois. Joséphine, par exemple. Son fils habite dans la même maison et ils ne se sont pas parlé depuis des années. L’être humain a plusieurs vies en une vie, mais on interroge peu son passé. »
Amour et Sagesse - et toutes les forces rassemblées autour - fait très peu l’interface avec les familles. « Parfois, on écrit, mais elles ne répondent pas. Si c’est le cas, on ne peut rien faire de plus ». Les difficultés d’August à parler de sa solitude ne semblent pas partagées par tou·tes les protagonistes. D’ailleurs, si ce n’est une certaine retenue liée à une forme de politesse, on sent à l’inverse une volonté d’aborder tous les sujets, sans complexe. « Il y a comme une forme de liberté, certainement liée à la fin de vie, au fait de se détacher du regard extérieur, explique Tété. On s’affranchit ».
Jeanne Boute partage et complète l’idée. « Parfois, la mort du conjoint peut jouer aussi. Ce qui peut donner des discussions très libres. Très friponnes. Ce qui explique, entre autres, que l’on aborde autant la sexualité dans Amour et Sagesse. Si dans les prochains sujets, on traite, par exemple, de l’acharnement thérapeutique des pompiers en cas d’intervention, on parle également des vieilles femmes fontaines. Toutes les occasions sont bonnes pour aborder le sexe, très présent dans les récits. Oui, ce sont de gros fuckers (ndlr : des « baiseurs ») ! L’idée, c’est justement de sortir du magazine senior qui ne met en valeur qu’une vieillesse dorée, avec des vieux cantonnés à quelques sujets. Il faut trouver le juste milieu, pas que ce soit glauque non plus ».
Un message à adresser aux parents, soit les enfants, voire les petits-enfants, des protagonistes de cet article ? : « Prenez soin des vieux, des vieilles, et de celles et ceux qui en prennent soin », clame le gang de Jezus-Eik. Jeanne Boute abonde. « Repérez vos vieux voisins, vos vieilles voisines. Prenez le temps de les écouter. De vous en occuper. Sonnez, allez prendre un café. Renseignez-vous sur comment vous pouvez être utiles. Il y a plein de très petites choses qui vous permettent d’être utiles. Des très petites choses qui vont leur permettre de gagner un ou deux ans de vie chez eux, chez elles. Avoir de bon·nes voisin·es, c’est la base de toute vie solidaire ». Et n’oubliez pas d’impliquer les enfants et faire en sorte que la vieillesse ne soit plus un tabou. Tiens, plus de relation intergénérationnelle, c’est un bon vœu pour 2024, non ?

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