Développement de l'enfant

Vous, les copains, je ne vous oublierai jamais

La bande de copains du primaire est-elle mise en danger par le passage en secondaire ?

Fin de l’école primaire, fin des amitiés ? Il existe deux grandes catégories chez les mômes. Les fonceurs qui font table rase. Les nostalgiques qui prolongent la relation le plus possible. Entre ces deux extrêmes, plein de nuances et, surtout, plein de parents pour qui cette fin de cycle semble plus difficile à vivre que pour les principaux et principales concerné·es.

Nous y sommes presque. Fin du mois de juin. La cloche retentit, avec une saveur particulière pour les élèves de 6e primaire qui s’apprêtent à entamer la grande migration vers le secondaire. Peut-être que pour toutes ces copines, tous ces copains avec qui ils et elles font route depuis la maternelle, c’est la dernière fois qu’ils se voient. De quoi vous arracher des torrents de larmes, non ?

Un petit pas pour le môme, un grand pas pour l’autonomie

Rien qu’à l’évocation de ce souvenir déjà vieux d’un an, on sent poindre l’émotion chez Hannah, maman d’Éléa, 12 ans, aujourd’hui en 1re secondaire. On devine la maman dévorée par les regrets. « Je crois vraiment que je n’ai pas suffisamment accompagné ma fille et que j’ai sous-estimé la grande charge émotionnelle qui consiste à se séparer de ses meilleures copines d’enfance ». Aujourd’hui, la jeune fille entretient vaguement une relation de loin avec une des copines d’antan et nage dans le bonheur avec sa nouvelle bande.
On va à la rencontre d’Isabelle Taverna, psychologue clinicienne et psychanalyste praticienne au centre de santé mentale Chapelle-aux-champs (Bruxelles), pour lui soumettre les observations d’Hannah. Elle tique sur le mot « accompagné », employé par la maman.
« Je ne suis pas sûre que les enfants aient besoin d’être accompagnés. Je ne crois pas que ce soit le rôle des parents non plus. Les enfants ont besoin que l’on soit attentif, ils ont besoin d’interlocuteurs. Oui, on ne sait pas trop comment ça va tourner, en effet. C’est un moment sensible, mais c’est aussi l’occasion d’autres rencontres. D’appréhender de nouvelles amitiés. De sortir de sa zone de confort. »
Les propos de la psy font sens avec le témoignage d’Adrien, papa d’Émile, 12 ans, et de Suzy, 14 ans. Sa fille a grandi dans une petite ville près de Viroinval. « Elle touille dans le même pot depuis qu’elle est toute petite. Les mêmes copines avec qui elle fait les mêmes activités. Elle est partie dans une ville plus grande, loin de la maison, sans une seule copine de primaire. Ça a été une véritable transformation, plutôt bénéfique. Elle s’est liée d’amitié avec tout un chouette groupe avec qui elle partage plein de nouvelles passions. Je dirais que ces amitiés en secondaire, c’est vraiment le passage qui permet aux gamins d’éclore ».
En un mot, ces nouvelles amitiés dévoilent d’autres facettes de la personnalité des enfants. Vous êtes beaucoup à en témoigner. Observation partagée par notre psy qui nous rappelle à quel point cette étape est une transition dans la vie de nos enfants. Une nouvelle donne et des petits potes avec qui il n’y a pas de passif. Une façon de sortir d’une dynamique. De rentrer dans des relations d’une autre façon. Quand on est dans la même bande depuis des années, pas facile de se démarquer ou de se départir.

Tout… et puis plus rien

La surprise de cet article, que l’on n’aurait jamais soupçonné avant de se lancer à corps perdu dans tout ce magma relationnel, c’est qu’une immense majorité de parents salue le renouveau amical de leurs rejetons. Tant pis s’ils perdent les potes d’enfance. Ils passent à autre chose ? Très bien. De quoi remettre en question la façon dont se passe la scolarité, comme le souligne avec humour Fabienne, maman d’une grande fille de 11 ans : « Neuf ans passés dans un même établissement, c’est long. On dirait qu’ils ont épuisé toutes les combinaisons possibles et toutes les façons de se disputer ».
Seulement, on oublie celles et ceux pour qui passer à autre chose et se jeter dans cette nouvelle aventure scolaire n’est pas des plus aisé. C’est Joëlle, la maman de Laura, 13 ans, qui nous raconte comme sa fille en bave.
Laura a toujours grandi dans le même cercle. Même quartier. Même école. Depuis toujours. « Elle n’a pas besoin de beaucoup d’ami·es. Elle a ses trois bonnes potes. Elles sont quatre. Inséparables. Du moins, elles l’étaient. Les copines partageaient tout. Puis, elles le savent depuis la 5e, en secondaire, chacune partira dans un établissement différent. Avec la promesse, bien sûr, de ne jamais se séparer. Seulement, elles ne se sont pas vues de l’été. Elles ont embrayé avec la rentrée et, après, chacune partie dans son élan, elles ne se sont pas vues pendant des mois ».
Laura insiste pour les revoir, elle délaisse même ses nouvelles amitiés dans l’espoir de renouer très vite avec sa bande de copines. Celles-ci ne donnent pas signe de vie. Joëlle entre en scène et invite les copines à passer du temps chez Laura. Une demande sans réponse. La bande est passée à autre chose. Pas Laura, qui insiste cependant.
« Un jour, elle croise une des membres de l’équipe, qui lui dit bonjour gentiment, mais trace sa route illico ». Laura met du temps à s’en remettre. Ce qui va avoir des conséquences sur sa façon de se lier aux autres. Sa mère pense qu’elle ne veut pas se jeter de nouveau à l’eau de peur de souffrir. Comme dans le témoignage d’Hannah plus haut, on sent que la maman a le sentiment de ne pas en avoir fait assez.

Isabelle Taverna - Psychologue
« D’un coup, certain·es se rendent compte que grandir, c’est pas si bien que ça. Il y a comme une tentation de continuer à rester dans le confort de l’enfance »
Isabelle Taverna

Psychologue

On demande à Claire Jarret, psychologue, ce qu’un parent doit faire dans ce type de situation. « Je pense, comme Isabelle Taverna, qu’au final, le parent n’a pas un grand rôle à jouer dans la construction et la déconstruction des amitiés. Si ce n’est de tendre l’oreille. Dans le cas de Laura, l’idée n’est pas d’aller reconstruire quelque chose coûte que coûte, mais de lui expliquer qu’on peut passer à autre chose. Qu’en effet, c’est triste, mais qu’une page se tourne, elle ne s’arrache pas. Elles se retrouveront peut-être plus tard. La vie continue son cours avec des tas de belles histoires à écrire ».
Isabelle Taverna n’est pas surprise que pour certain·es cette nouvelle étape amicale soit difficile à passer. « Ça revient à quitter le cocon de l’enfance. D’aucuns croient beaucoup aux amitiés éternelles. Et là, d’un coup, ils se rendent compte que grandir, c’est pas si bien que ça. Il y a comme une tentation de continuer à rester dans le confort de l’enfance ».
Même question qu’à Claire Jarret : comment fait-on quand nos jeunes secondaires restent d’indécrottables nostalgiques ? Pour la psy, mieux vaut éviter de les entretenir dans une forme de misérabilisme. Du style « Oh, mon pauvre chouchou ». L’outil le plus efficace à votre disposition ? L’écoute. Pour essayer de le faire avancer par petites touches et montrer comme vous avez confiance en ses capacités d’adaptation.
Bien sûr, tout ceci est à prendre très au sérieux. Sans en faire un phénomène inquiétant. On a tous connu des périodes où ça patinait amicalement dans notre vie. Dites-leur. « Moi aussi, j’en suis passé par là. Personne n’y échappe. C’est dur mais on le traverse. J’ai réussi, toi aussi tu y arriveras ».
Ceci étant dit. Allons du côté de celles et ceux qui vivent le plus mal cette situation. Qui ? Vous ne voyez pas ?

Ceux qui souffrent le plus au final, ce sont les…

Tant Isabelle Taverna que Claire Jarret s’arrêtent à un moment de l’interview pour remarquer, qu’au final, les personnes les plus inquiètes dans ces embrouillaminis amicaux, ce sont bel et bien… vous, les parents. Reconnaissons-le, cette étape de neuf ans d’école fondamentale - trois ou quatre ans de maternelle et six années de primaire -, c’est la fin d’un monde. La fin de l’innocence. Le début d’aventures qui marquent pour de bon l’entrée dans l’adolescence.
D’ailleurs, tous les parents interrogés pour les besoins de cet article l’ont souligné à un moment ou un autre : tout change d’un seul coup. Ces nouveaux et nouvelles ami·es font partie intégrante de l’identité ou, tout du moins, de la quête d’identité des enfants. Claire Jarret explique : « Pour moi, le parent doit voir ce nouveau monde avec enthousiasme. C’est génial que les enfants se lient à de nouvelles personnes. Qu’ils se cherchent à travers leur regard, à travers l’adhésion des autres. Certain·es nouveaux/nouvelles potes font un peur parce que plus grand·es, moins sérieux/sérieuse, peu fréquentables ? Les ami·es de primaire étaient plus mignon·nes ? Laissez faire, sans juger ».
De confiance, il en est également question chez Isabelle Taverna : « Les parents que vous avez interrogés ont raison, c’est en effet un moment où les enfants changent beaucoup. C’est donc l’occasion de créer de nouvelles interactions. Ils veulent vivre autrement. Il y a un double mouvement. Un balancier qui va de ‘Laisse-moi, je suis grand·e’ à d’autres moments où l’on retrouve quelque chose de plus infantile. Ne mettez pas de pression par rapport à tout cela. Laissez-leur du temps, faites leur confiance. Et savourez. Cette capacité de changement qu’ils ont, c’est vous qui l’avez soutenue. Le cadre et la structure sont là, vous avez travaillé à les mettre en place. À présent, vous devez soutenir et autonomiser. Et leur laisser une marge pour pratiquer cela. Ça ne veut pas dire qu’il faut tout laisser faire, ça veut dire, encore une fois, montrer que l’on est présent. Qu’on veille. Sans amener des réponses tout faites. Vous leur permettez de déployer leur pensée. La seule chose qui compte, c’est d’être pris au sérieux. C’est un âge intense, dans un monde pas facile. Le lien est d’autant plus important ».

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