Vie de parent

Une femme sur 5 est victime de violences
au moment d’accoucher et l'ignore

Expression abdominale, actes à vif et point du mari : voilà des violences obstétricales auxquelles une femme sur cinq est confrontée au moment de son accouchement en Belgique francophone. 4 226 participantes ont témoigné dans le cadre d’une enquête de la Plateforme citoyenne pour une naissance respectée. Les questions portaient sur le contexte d’accouchement au sens large. Celles qui ont coché l’une de ces trois cases ignoraient qu’il s’agit de violences gynécologiques.

Une femme sur 5 est victime de violences au moment d’accoucher et l'ignore

« Durant l'accouchement, la sage-femme a appuyé avec énormément de force sur mon ventre pour aider bébé à sortir. J'ai tellement eu mal que j'avais envie de vomir et ne savais plus pousser ». Appliquer une pression sur le fond de l’utérus pendant que vous poussez pour accélérer la sortie du bébé, c’est l’expression abdominale.

« Quand ils m’ont recousue, j'ai signalé avoir très mal et on m’a répondu : 'Occupez-vous de votre bébé, ça vous changera les idées' ». Pratiquer des actes sans anesthésie ou avec une anesthésie inefficace, ce sont les actes à vif.

« Lors de ma kiné périnéale, il m'a été confirmé que c'était recousu trop serré ». Recoudre l’épisiotomie, une incise normalement faite lorsque l'enfant risque de déchirer le périnée de sa mère, par quelques points de suture supplémentaires, c’est le point du mari.

Voilà trois actes délétères qui sont donc pratiqués dans nos maternités. Pas dans la majorité des cas, mais ils concernent une femme sur cinq. Si cette mère a une couleur de peau qui n’est pas blanche, c'est même une femme sur trois. Si son niveau d’éducation ne dépasse pas les secondaires, c'est une femme sur quatre.

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Ce sont les chiffres récoltés par la Plateforme citoyenne pour une naissance respectée. Elle a questionné en ligne 4 226 femmes en Wallonie et à Bruxelles entre le 1er janvier 2019 et le 18 juillet 2021. La recherche a été soutenue par la Fédération Wallonie-Bruxelles dans le cadre d’un appel à projets visant à lutter contre les violences faites aux femmes.

« Contre toute attente, 95% des femmes qui ont subi ces actes délétères n’ont pas conscience d’avoir subi une violence physique », commente la plateforme dans son rapport. Un autre résultat du rapport montre en effet que le taux de satisfaction à l’accouchement est très élevé. « Les femmes donnent 7,5/10 de taux de satisfaction à leur accouchement », précise Florence Guiot, présidente de l’association.

Des résultats contradictoires ? Pas vraiment pour Florence Guiot. « D’abord, il est difficile de s’avouer psychologiquement que son accouchement ne s’est pas bien passé. C’est un jour sacralisé, un peu comme les mariages, on ne peut pas dire que ça a été un des pires jours de sa vie. Surtout si on a été maltraitée, c’est encore plus difficile à s’avouer que de se dire qu’on n’a pas bien géré la douleur ».

« Nous avons normalisé, intégré, le fait qu’un accouchement soit douloureux »

« Ensuite, nous avons normalisé, intégré, le fait qu’un accouchement soit douloureux, continue Florence Guiot. Et donc, on ne se questionne pas sur ‘quelles douleurs sont normales et lesquelles pourraient être évitées ?’. Enfin, on n’a pas envie d’être embêtante avec le personnel soignant, on sait qu’il est surchargé et on ne veut pas en remettre une couche. On veut être accommodante et on ne veut pas passer pour ‘la chiante’. On en oublie alors de demander d’être bien traitée pour un jour qui est exceptionnel. »

Et de donner un exemple avec un autre jour ‘sacré’. « À un mariage, tout le monde se retournerait si on insultait la mariée. Pourquoi ne se retourne-t-on pas quand ça arrive à l’accouchement ? »

Car les violences ne sont pas toujours physiques. Elles peuvent aussi être psychologiques. « Si vous ne vous calmez pas, je vous fais une [anesthésie] générale et vous ne verrez pas votre bébé aujourd’hui », témoigne une maman dans l’enquête. Une autre : « L’anesthésiste m’a dit d’arrêter mon cinéma que les contractions ne pouvaient pas être aussi douloureuses que ça, et que si j’ai fait le souhait d’avoir des enfants rapprochés je devais assumer et me taire ». Des phrases comme celles-là, une femme sur quatre dit en avoir eu au cours de son accouchement.

Psychologiques ou physiques, ces violences ont des conséquences après la naissance, explique la plateforme. « Que ce soit sur la santé de l'enfant ou de la mère, mais aussi sur toute l'histoire familiale », détaille Florence Guiot.

Des fortes variations d’un hôpital à l’autre

Si les chiffres sont impressionnants, ils sont très variables d’un hôpital à l’autre. Sur les quinze maternités dont les mamans ont parlé dans ce rapport, l’une d’entre elles n’a par exemple aucun signalement de violence physique, alors que dans une autre, 54% des répondantes ont répondu avoir subi au moins une forme de violence. Une maternité affiche un taux d’expression abdominale de 25 % alors qu’une autre en compte 2%.

Même constat pour ce que la Plateforme citoyenne qualifie de « bonnes pratiques » : certains hôpitaux les appliquent alors que d’autres, pas du tout. Par exemple, le pourcentage de femmes ayant pu choisir la position au cours de l’accouchement varie entre 12,2% et 73,4% selon les maternités. L’écart est énorme. « Sur base de ces données triées par maternité, nous pouvons constater une culture institutionnelle qui sera plus ou moins bienveillante vis-à-vis des femmes ».

►►► Lire aussi : La notion du risque, au cœur du débat pour choisir son lieu de naissance

Un constat qui conforte la Plateforme à conseiller aux parents de se renseigner sur la maternité avant l’accouchement. Et pour cela, elle réclame une transparence d’information de la part des maternités. « La transparence des pratiques selon les structures (hôpital, maison de naissance, accouchement à domicile) est une condition indispensable pour permettre aux femmes et aux couples de choisir de façon éclairée leur lieu d’accouchement. Elle est aussi nécessaire en démocratie pour un débat public éclairé ».

Concrètement, il s’agit des taux de césarienne, d’épisiotomie, de recours à l’anesthésie péridurale, de déclenchement. Mais aussi du taux d’accouchement physiologique, d’accouchement dans d’autres positions que sur le dos, du respect du peau à peau. Des chiffres qui ne sont actuellement pas disponibles.

Voilà pourquoi Florence Guiot conseille à chaque mère, chaque père, de les demander lors des séances d’informations. « Je suis persuadée que si des parents demandent à des séances d'informations en groupe, devant d’autres parents, les pratiques hospitalières, les hôpitaux ne pourront pas garder des pratiques délétères ».

 

►►► La rédaction du Ligueur a choisi de relater les données de manière brute dans cet article. Nous les approfondirons et continuerons le débat dans un prochain numéro. Pour y avoir accès et recevoir le magazine dans votre boîte aux lettres, abonnez-vous : leligueur.be/abonnement

Marie-Laure Mathot

D'autres recommandations et bien d'autres chiffres

La Plateforme citoyenne pour une naissance respectée fait d’autres recommandations comme :

  • établir un observatoire de la naissance,
  • garantir que les femmes aient des choix sur la position dans laquelle elles accouchent, mais aussi le lieu de leur accouchement,
  • Repenser le cursus de formation des professionnel·le·s,
  • Encourager la bienveillance obstétricale.

Les détails sont à retrouver dans son rapport disponible sur son site internet : naissancerespectee.be. Bien d’autres chiffres sont aussi disponibles notamment sur les accouchements en période de crise sanitaire.