Loisirs et culture
Lorsque vous lisez un livre avec un tout-petit, vous faites bien plus que cela ! Plein de choses se passent, capitales. Pour lui et pour vous. Si vous doutez que les livres, c’est aussi l’affaire des petits enfants, écoutez le plaidoyer de Patrick Ben Soussan, pédopsychiatre à Marseille et grand amoureux de la littérature jeunesse.
Patrick Ben Soussan a écrit plusieurs ouvrages sur les livres et les tout-petits. Les deux derniers, Les livres et les enfants d’abord ! et Ma bibliothèque idéale pour les tout-petits, viennent de paraître aux Éditions Érès. La question de l’accès du plus grand nombre à la culture - et, plus spécialement, à la littérature jeunesse - le taraude depuis longtemps.
Les tout-petits auxquels il s’attache (et nous, à sa suite) se situent dans la tranche d’âge allant de la naissance à l’entrée en maternelle. Il n’y a décidément pas un âge minimum pour se frotter à la littérature ! D’autant que, « dès avant sa mise au monde, l’enfant est bercé par la langue, il est ‘caressé’ par les mots de son environnement ; en particulier ceux de sa mère : c’est, en effet, ce qu’il entend de la façon la plus nette, vu qu’il se développe à l’intérieur d’elle », rappelle le pédopsychiatre.
C’est l’histoire d’une rencontre…
Lire un album avec son tout-petit, voilà un moyen parmi beaucoup d’autres d’interagir avec lui. Comme jouer ou l’emmener en balade. La « rencontre » (il s’agit bien de cela) facilitée par le livre n’est pas meilleure qu’une autre ; là n’est pas la question. Elle est juste singulière. Il y a le parent (ou tout autre proche, voire un·e professionnel·le) qui lit. Il y a le tout-petit lové dans ses bras ou assis sur ses genoux. Il y a, enfin, le livre qui fait « trait d’union entre les générations ».
« Cette activité montre, ni plus ni moins, l’engagement de l’adulte à l’égard de l’enfant. Quand on lit un livre pour soi, on se confronte à soi-même, on est entre soi et soi. Quand on lit un livre avec un enfant, on est toujours le lecteur, la lectrice du texte, mais, dans le même temps, on adresse cette lecture à quelqu’un. Cette adresse est capitale. L’enfant et l’adulte s’isolent dans une bulle, ils disparaissent du monde qui les entoure pour entrer ensemble dans le livre. »
À une telle réalité, les bébés et jeunes enfants sont extrêmement sensibles. « Ils sentent l’intention de l’adulte qui lit à leur adresse : ‘Je passe du temps avec toi’, ‘Je fais attention à toi’, ‘J’échange avec toi autour de ce livre qui me plaît’ ».
« Par cette présence bienveillante du parent à ses côtés, le tout-petit construit son assise de sécurité », souligne Patrick Ben Soussan. Nous voilà au cœur de la fameuse théorie de l’attachement. « Cette sécurité de base est essentielle. On me demande souvent s’il faut lire des livres qui font peur aux enfants. Bien sûr que oui, mais les choses ne devraient pas se poser de la sorte. À partir du moment où un enfant se sent en sécurité, accompagné, aimé, vous pouvez lui proposer tout ce que vous voulez, même des livres qui font peur ». Lire avec un tout-petit, c’est bien tisser du lien avec lui. « Le livre constitue un ciment de cette relation ».
Pas étonnant, dès lors, que le pédopsychiatre prône la lecture individuelle avec les tout-petits. Même dans les crèches. « On ne lit pas à un groupe qui est là devant soi, mais on lit ‘avec’ un enfant. Les autres petits voient qu’on est en train de lire avec cet enfant-là, que la lecture est engagée pour cet enfant-là. Du coup, cela leur apprend que chacun aura son moment privilégié mais que, pour cela, il va falloir patienter un peu ».
« Cette activité montre, ni plus ni moins, l’engagement de l’adulte à l’égard de l’enfant »
Une curiosité sans limites
Avec les livres, les tout jeunes enfants assouvissent leur curiosité de tout connaître, de tout découvrir, de tout apprendre. « C’est une nécessité pour eux de comprendre les choses. Les livres leur permettent de mettre cette capacité en action ». Vous en doutez ? Observez-les. « Ils sont attentifs aux détails, à la trame narrative, aux mots, aux images, à notre façon de leur raconter l’histoire, à notre voix qui, tout d’un coup, change, au fait que, soudain, on les serre un peu plus contre nous ou on s’en détache un peu… Ils saisissent plein de choses, se demandent ce qui se passe, nous interpellent du regard », illustre Patrick Ben Soussan.
Et puis, bien sûr, ils explorent les objets livres avec tous leurs sens, en les mâchonnant, reniflant, rudoyant ou caressant… Tout cela, c’est, pour ces petits bouts, du travail… et du plaisir. « On associe trop souvent le travail à la fatigue ou à la peine, regrette le pédopsychiatre. On ne se rend pas assez compte que le travail peut être réjouissant. En particulier, chez les petits enfants. Ils catégorisent, mettent en ordre, donnent du sens. Leur activité cérébrale est incessante, elle exige de l’attention et de l’énergie. Et, au bout du compte, ils sont capables de se réjouir des effets de ce travail ».
Patrick Ben Soussan distingue la lecture du jour de la lecture du soir. « La littérature de jeunesse regorge de tels trésors que cela m’attristerait de penser qu’elle est surtout là pour ‘endormir’ les enfants, qu’elle participe juste à un rituel du soir visant à les sécuriser ». D’ailleurs, s’interroge le pédopsychiatre, un tel rituel ne répond-il pas d’abord à la peur de la séparation éprouvée par les parents ? La littérature jeunesse n’est pas un remède à la séparation parent-enfant ! « On devrait, au contraire, l’utiliser pour ‘éveiller’ les âmes et les consciences ».
Le tout-petit, un futur grand lecteur ?
En lisant un livre avec un tout-petit, « vous êtes dans un corps à corps avec lui », dit Patrick Ben Soussan. Les corps s’ajustent l’un à l’autre. Les émotions se partagent. « Sans le vouloir, vous faites beaucoup plus que lire avec lui. Ainsi, vous lui permettez de lire en vous. Il comprend qu’à tel moment, vous êtes plus ou moins ému·e, plus ou moins tendu·e, que la lecture en cours est différente de celle de la veille. En véritable anthropologue, il étudie la relation qu’il a avec vous ».
D’où l’importance de lire des livres qu’on a envie de lire avec l’enfant, insiste le pédopsychiatre : « parce que vous allez y mettre quelque chose qui vous appartient ». Comme les auteurs et autrices, les illustrateurs et illustratrices ont mis quelque chose d’eux et d’elles dans leurs créations. « Le pédiatre et psychanalyste anglais Donald W. Winnicott disait qu’une des fonctions premières des parents à l’égard de leur bébé, c’était de lui présenter le monde ». Mission possible avec la littérature jeunesse !
Pour les tout-petits, tout est réel : ce qu’il y a dans le livre, ce qu’il y a en dehors, leur vécu avec leur parent lecteur et l’histoire dans le livre. Le contexte dans lequel la lecture se passe n’est pas extérieur à eux - « L’extérieur fait partie de l’intérieur ». À soigner, donc.
Voilà relatée une histoire de transmission. « Les tout-petits se souviennent de l’ambiance de ces lectures partagées, des personnes qui ont lu avec eux, d’une façon d’être avec eux ». Il n’empêche… Multiplier de tels moments avec son tout-petit n’est pas une garantie qu’il deviendra plus tard un grand lecteur.
« L’idée est vraiment de profiter de ce qui se passe ‘ici et maintenant’. Peut-être deviendra-t-il un grand lecteur, peut-être pas. Par contre, il pourra devenir un grand créateur. Toutes les choses que vous lui proposez pourront être traduites dans d’autres champs. En d’autres termes, en assurant la sécurité de l’enfant, en activant sa capacité à comprendre le monde, vous semez immanquablement des graines qui lui serviront dans la vie. »
ALLER + LOIN
Il y a les livres et il y a la littérature !
Tous les livres jeunesse ne se valent pas. Pour Patrick Ben Soussan, il s’agit d’être exigeant sur leur qualité. D’ailleurs, lui, ce qui l’intéresse, c’est la littérature jeunesse (« Quand on parle de la littérature en général, on ne pense pas aux romans de gare ! »). Dans les livres pour tout-petits, cette exigence « concerne l’écrit (la langue, la prosodie, le vocabulaire…), les illustrations, les échos entre texte et images, les ruptures entre eux ».
Alors, non aux livres mièvres, simplistes, stéréotypés, moralisants, à visée pédagogique, thérapeutique ou exclusivement ludique… Et oui à une littérature jeunesse qui « secoue, impressionne, convoque, libère ». Donc, à des livres qui « ont de la matière, de la substance ». Le pédopsychiatre évoque, par exemple, la musicalité d’un texte (« mais, même dans un album sans texte, il peut y avoir de la musicalité dans les images »), une narration rythmée par des répétitions, des surprises et des énigmes. « Vous voyez, c’est complexe ». Ces livres sont « à hauteur de petits enfants », lesquels ont des compétences propres. « À partir du moment où vous avez confiance dans leurs potentialités, vous allez leur proposer des livres qui sont à leur haut niveau ».
Pour vous y retrouver, « profitez, dans les bibliothèques et les librairies de jeunesse, des personnes qui ont fait métier, amour et passion de la rencontre avec le livre et le tout-petit ». Vous pouvez aussi puiser dans les vingt coups de cœur de Patrick Ben Soussan, repris dans Ma bibliothèque idéale pour les tout-petits (Érès). Parmi eux, Beaucoup de beaux bébés de David Ellwand (Pastel/L’école des loisirs), Un peu perdu de Chris Haughton (Thierry Magnier), Caché ! de Corinne Dreyfuss (Thierry Magnier) ou Loup d’Olivier Douzou (Éditions du Rouergue). Et des Belges comme Jeanne Ashbé ou Anne Brouillard.
MAIS ENCORE
D'autres pistes
- De merveilleux titres avec Les petits choux des chouettes du prix Versele. Ainsi que dans la sélection « Best Tof des P’tits » (pour les 0-3 ans) du Centre de Littérature de Jeunesse de Bruxelles et dans celles réalisées par le Service général des Lettres et du Livre, à la Fédération Wallonie-Bruxelles, dont « Incontournables 2016-2018 » et « Incontournables 2018-2020 » (litteraturedejeunesse.be).
- Dans le cadre de son initiative « Lire avec bébé », l’ONE (Office de la Naissance et de l’Enfance) distribue un livre aux tout-petits de 0 à 12 mois lors de leur inscription dans une consultation pour enfants. Après Bon… de Jeanne Ashbé (Pastel/L’école des loisirs), l’album offert est Coucou ! de Nathalie Paulhiac (À pas de loups).
À LIRE AUSSI