Vie pratique
Décennie moderne. Les idées progressistes de 68 sont assimilées, digérées. À présent, reste à les mettre en application. À hauteur de famille, sur fond d'USA ultra-libéral sauce Reagan qui promet de tout envahir à coup de Mickey et de Michael Jackson, ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu’il faut lutter. Intelligemment. Et c’est ce que toute cette joyeuse bande qui compose la rédaction du Ligueur de l’époque entreprend.
La fin des années 70, la traversée 80, j’en connaissais les coulisses avant de m’y plonger avec délectation. Myriam Katz, rédactrice en chef de 1989 à 2018, notre regretté Daniel Fano, journaliste, puis correcteur, mais surtout écrivain punk-rigolard, ainsi que notre consœur Thérèse Jeunejean s’épanchaient volontiers sur ce passé joyeux. Cette plongée a aussi été l’occasion de rencontrer Jean-Louis Lejeune, dessinateur prolifique au Ligueur et ailleurs. Ils et elles disent la même chose : la rédaction de cette époque est composée de forces plurielles. Autour de Marc Delepeleire, rédacteur en chef éclairé, elle prend des airs de bateau pirate.
Fin de l’ivresse…
En relisant ces pages, je suis frappé par l’aspect avant-gardiste de nos aïeux et aïeules. Les années 78 et 79 sont traversées par une certaine forme d’insouciance. Beaucoup d’articles sont consacrés aux loisirs, aux vacances, à la culture.
Mais on commence à réaliser que l’on sort du tout prospère. Si dans la décennie précédente, c’est principalement la question de la crise pétrolière qui préoccupe, ici, on sent – sans le nommer encore – se refermer le piège de la consommation et de ses nombreuses conséquences : déruralisation, pollution, économie en berne, désœuvrement de la jeunesse. Mis en exergue aussi, un dommage collatéral à hauteur des familles : l’obésité infantile dont on parle pour la première fois en 1979. En filigrane, et comme valeur refuge ? La recherche éperdue du bonheur. La société s’en détourne, s’inquiète le Ligueur. Qu’à cela ne tienne, le magazine des parents tiendra bon la marée. Même si cette nouvelle décennie après toutes ces années de faste et d’abondance s’annonce un peu tendue.
… Début de la gueule de bois
Les Trente glorieuses sont enterrées. Leurs funérailles sont trop discrètes. Début 80, notre bon vieil Occident veut vaille que vaille prolonger la fête. On le sait et on le sent au Ligueur. La chausse-trappe se referme, même si on ne sait pas encore très bien de quelle façon. Difficile en pleine accélération du monde, dont la globalisation naît sous nos yeux, d’ordonner ses pensées avec clairvoyance. Ainsi tout le long des eighties, on assiste à plusieurs antagonismes.
Si on a conscience des enjeux liés à l’environnement, on ne remettra pas en question l’usage quotidien de la voiture. Si on se méfie de la marchandisation des valeurs et de plus en plus du colossal empire américain, on ne boudera pas toutes les nouveautés made in US. Sur certaines questions plus politiques, les avis sont tranchés, dénoncent le conservatisme borné ou la corruption. École, PMS, centre de planning, société enfants admis, le Ligueur relaie les combats d’une Ligue qui est sur tous les fronts et lève le poing avec véhémence. Par exemple, pas question de sabrer dans l’éducation permanente (EP). « Asphyxier l’EP, c’est tuer la démocratie », lit-on dans les pages tout au long des années 80. En 86, la plume de Gérard Lambert dénonce dans un article bien senti « une société qui cherche plus à contrôler les choses qu’à les faciliter ». Très bien, mais la famille dans tout ça ?
Le meilleur refuge anti-crise, c’est…
Des chiffres affolants sortent en 84. On apprend qu’en une décennie, les moins de 25 ans occupent 190 000 emplois en moins. Des chiffres qui interpellent. La pauvreté et le chômage occupent de plus en plus de place dans nos colonnes.
Face à ces bruits du monde, le clan familial permet de lutter. Il est l’incarnation de l’équilibre. Il est le symbole de la loi du partage. Pas du plus fort. Et on découpe le saucisson en tranches plus fines. On ne parle plus de LA famille, mais bien des familles. On a conscience du fait qu’elles se séparent. On sait que le couple se marie moins, a moins d’enfants, qu’il doit tendre à l’égalisation des droits et a une répartition moins discriminatoire, moins fixe des rôles sociaux et familiaux. On s’est relevé de l’idée de la mort de la famille annoncée il y a quinze ans. On en sort plus fort. « Le mal dont souffre la famille est plutôt qu’un déclin, une profonde mutation ».
Dans tout ça, la famille doit scander son affirmation et sa revendication au bonheur. Pas comme ordre, mais comme objectif. Elle doit être plus authentique. En tout cas, elle a désormais le droit de l’être. C’est le manifeste d’une certaine liberté. « Faites famille comme vous voulez », mais avec l’idée que quelle que soit sa composition, elle n’oublie pas la « familialisation des pères ». Là-dessus, le Ligueur trouve que la société ne va pas encore assez loin. On s’attaque aux progrès de façade.
Transition
Le rôle du nouveau père ? Pour l’atteindre il va falloir aller au-delà « des nouveautés bien banales ». À ce propos, dans sa « Lettre ouverte à l’homme que j’aime », Pierrette, maman, travailleuse, souvent épuisée, explique avec désarroi ce qu’elle attend de son homme, Pierre, au-delà du partage des tâches. Dans ce qui pourrait ressembler aux prémices de la charge mentale, elle livre ses états d’âme à son mari, père, et qu’elle voudrait amant, complice et ami. Le Ligueur y voit l’occasion d’ouvrir la discussion, de réinterroger ce couple en pleine mutation. Et incite même à son pendant masculin. Hélas, sur plusieurs numéros, beaucoup de commentaires seront acrimonieux. Ils crieront à l’inconsistance et à l’égoïsme de Pierrette. Les lecteurs, lectrices ne sont pas encore toutes et tous prêt·es. Hommes. Et femmes surtout.
Ce qui n’empêche pas le Ligueur de parfois devancer son lectorat sur certains points et de l’ouvrir à plein de réalités différentes, comme la toxicomanie, les familles immigrées. D’aborder des sujets tabous : la masturbation qui suscite un tollé général en 85, le sida la même année, où l’on effleure l’homosexualité. On s’attaque également aux idées préconçues sur les corps que l’on tente de modeler. On répète que « le corps proteste » face aux injonctions.
Certaines prises de position sont admirables. Certains articles d’une intelligence pure. D’autres sont évidemment datés. Mais nos colonnes ne manquent pas d’allure. On y râle. On s’y amuse. On y réfléchit. On y vit. À travers ces mêmes colonnes, se dévoilent une société, des familles en pleine transition. Il reste à celles-ci, au Ligueur, à écrire encore de belles pages ensemble.
ZOOM
Les illustrateurs et illustratrices
Si on commence dans la décennie précédente à confier beaucoup de dessins à un certain Dominos surtout pour aérer les pages, la décennie qui suit va faire la part belle au dessin de presse avec des illustrateurs et illustratrices qui confèrent au Ligueur de cette époque un caractère encore plus hardi. Des Jean-Louis Lejeune, Philippe Moins, Catherine Thiry principalement vont y sévir avec succès. Les inventions graphiques de cette dernière sont destinées au jeu (le Ligueur Jouette) et semblent sorties d’un laboratoire d’avant-garde dont la production inspirera deux suppléments cosignés avec une mathématicienne et une psychologue de l’ULB.
Un Ligueur plus jouette, en voilà une bonne idée, non ?
LA VIE DU LIGUEUR
À quoi ressemble le Ligueur
Hebdomadaire toujours. Avec ce principe de « une-sommaire ». En février 1979 (ré)apparaît Le petit Ligueur, destiné aux plus jeunes lecteurs et lectrices. Dans le même temps, Le journal de votre enfant, ancien nom du Ligueur et mon bébé, voit le jour. À partir de 1984, on quitte la belle ou l’austère - selon les points de vue – bichromie pour passer progressivement à la couleur. Côté contenu, on cherche davantage à informer le parent qu’à faire de l’info parentale comme on le fait aujourd’hui. Les sujets sont choisis en fonction des centres d’intérêt des journalistes. Le ton est parfois ferme. On dézingue à tout crin, notamment ce qui est politique. « On prend les mêmes et on recommence ». Même Mitterrand (élu en 81) y est écorné, il cristallise tout ce qui déplaît chez nos voisins français de l’époque. La culture américaine de masse est critiquée avec mauvaise foi et intelligence par le très bon Henri Sonet. Daniel Fano dégomme Nono le petit Robot, Heidi et toute la constellation du Club Dorothée. On aime la littérature jeunesse et la bande dessinée plus que tout, mais dès qu’un auteur que l’on a aimé s’assoupit, on le rosse. Monsieur Geluck et son chat en ont fait les frais… entre autres.
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