Vie pratique

[Infantisme] Coconstruire, pas codécider

 Inverser des scènes éducatives ordinaires entre adulte et enfant pour changer de regard sur sa parentalité

L’idée, soulignée par Laelia Benoit, qu’éduquer sans violences éducatives ordinaires ne veut pas dire que l’on engendre de sales gosses ingérables, est appuyée par d’autres intervenant·es. On retrouve Anne-Catherine Rasson, maîtresse de conférences et chercheuse postdoctorante à l’UCLouvain Saint-Louis Bruxellesqui nous en dit plus.

Le postulat d'Anne-Catherine Rasson est parlant. Elle s’appuie sur les travaux de Fanny Vella, qui propose dans son ouvrage Et si on changeait d’angle ? (Leduc Graphic), un changement de perspective tout à fait audacieux. L’idée ? Inverser des scènes éducatives ordinaires entre adulte et enfant pour changer de regard sur sa parentalité. On mesure ainsi des choses que l’on inflige aux enfants, comme des réflexes dont on n’arrive pas à se départir.

Les comportements adultistes

Anne-Catherine Rasson part de sa propre situation et explique que, chaque jour, elle dresse la liste de ses comportements adultistes. « C’est intéressant de considérer sa stratégie éducative par le prisme du pouvoir que l’on a. Aucun abus, si minuscule soit-il, n’est jamais légitime. Fort de ces constats, j’essaie de faire en sorte que les règles se partagent, se discutent. Elles sont différentes pour chacun·e, oui. C’est justement pourquoi il faut les penser, les ajuster, montrer ce pour quoi elles existent, les réévaluer. Mais, surtout, en tant que parent, prendre conscience que j’y contribue, d’où l’importance d’un cadre clair qui ne s’adresse pas qu’aux enfants. Un exemple ? Les écrans. Chez nous, leur usage est régi de façon très précise. Il y a des règles qui s’appliquent en primaire, d’autres qui correspondent au secondaire. Celles qui prennent en compte la réalité professionnelle de mon compagnon et d’autres qui prennent en compte les miennes. En combinant avec cette idée que les réalités ne sont pas les mêmes, que nos cerveaux n’en sont pas au même stade de développement, par exemple. Et qui qu’on soit, adultes, enfants, on se plie toutes et tous au cadre. Ce qui n’empêche pas que les parents restent à leur place de parents et les enfants à leur place d’enfants ».
Le principe éducatif consiste donc à coconstruire, pas à codécider. Les exemples d’Anne-Catherine Rasson sont éloquents. Ils montrent clairement la frontière qui existe entre la sphère du tout permissif, de l’absence de règles, de cadre, de stratégie éducative et celle où l’on bâtit ensemble avec confiance, respect et considération. Sans réprimer. Sans brimer. L’objectif n’étant pas de faire de nos enfants de mini-adultes, mais d’élaborer des mécanismes à plusieurs, à la lumière des capacités des un·es et des autres. L’enfant a besoin de soutien, d’encouragement à l’autonomie. Quelles sont nos peurs ? Quelles sont nos craintes ? Pourquoi ne pas les encourager à explorer le monde sans nous, même si on sait et nos enfants savent que nous ne sommes jamais loin.

Chasser le Monstre Alvaro

Au cours des nombreux débats autour de l’éducation positive, qui catalyse pas mal de crispations, une chose criante est à noter : deux camps semblent irréconciliables. D’un côté, celui qui prend en compte l’enfant et endosse parfois aux yeux du monde le rôle de l’adulte laxiste qui va s’épuiser à éduquer. De l’autre, celui autoritaire qui va puiser dans les punitions et autres châtiments à l’ancienne en niant l’individualité des plus jeunes. Ici, nous nous rangeons derrière les recommandations des chantres du bon sens, dont le psychologue Egide Altenloh. Son idée n’est pas très éloignée de celle défendue par Laelia Benoit : elle consiste à reconnaître la frustration de l’enfant.
Reprenons l’exemple du bonbon que le parent refuse dans le supermarché. Le gamin, la gamine se roule par terre. Laisse exploser sa colère. Le parent est recouvert de honte, mais ne cède pas. « Pas de bonbon, on a dit non ». L’épicentre de la crise passé, on discute avec l’enfant. « Tu es très en colère. Où se situe ta colère dans ton corps ? Montre-moi. Dans la gorge ? Sur le cœur ? Dans le ventre ? Est-ce que ça ne fait pas comme un monstre ? On va lui donner un nom à ce monstre. Alvaro, tiens. Le Monstre Alvaro, ça te convient ? Alors, on va le chasser. Petit à petit. On va lui dire de partir ».
Vous reconnaissez ainsi les émotions dites négatives de l’enfant. De là peut naitre une discussion sur cette fameuse stratégie éducative évoquée plus haut. « On procède comment quand il revient le Monstre Alvaro ? Comment on se parle entre nous à ce moment-là ? Comment je peux t’aider à le chasser ? ». Vous vous rendrez vite compte que l’on chasse bien plus efficacement le Monstre Alvaro et tous ses collègues par l’échange que par le blâme ou tous les Time Out du monde qui – nous semble-t-il – contribuent à rendre tous les monstres de la terre, plus forts encore.

Retrouvez ici l'intégralité du dossier « Infantisme : repenser la place de l'enfant »