Vie pratique

De la tirelire à la Bourse, les ados investissent la finance

Cryptomonnaies, bourse... les jeunes se lancent aujourd'hui sans réelle éducation financière

Les adolescent·es sont de plus en plus nombreux et nombreuses à s’intéresser au monde de la finance. Entre accompagner son jeune en favorisant une éducation financière et diaboliser la finance, parfois mirage d’un argent facile, un équilibre avisé est à trouver.

Comme chaque année, vous glissez peut-être un billet dans une enveloppe pour l’anniversaire de votre nièce/neveu. Un billet qui se retrouve peu après sur son compte épargne. Mais aujourd’hui, bien que sécurisée à hauteur de 100 000€ grâce à la garantie de capital en vigueur en Belgique, l’épargne n’est plus aussi attirante. Les taux d’épargne sont au ras des pâquerettes, et ça, les jeunes l’ont bien compris aussi.
« Quand j’avais 15 ans, je m’interrogeais sur ce que je pouvais faire de l’argent de poche que je n’utilisais pas, raconte Léopold. J’ai fait des recherches sur internet et, très vite, j’ai découvert que mon argent pouvait aussi s’investir. Pour devenir investisseur, il ne faut pas spécialement posséder des sommes extraordinaires. J’en ai parlé à mes parents, ils n’étaient pas spécialement contre mais ils m’ont proposé de rencontrer un banquier pour en parler car ils n’étaient pas calés en la matière. Le banquier m’a donc expliqué le fonctionnement des marchés, ce qu’étaient une action, une obligation, en citant surtout les produits de sa banque évidemment. »
À l’époque, Léopold réalise qu’il est compliqué, administrativement parlant, d’ouvrir un compte-titre en étant mineur. L’adolescent se tourne alors vers des investissements moins régulés comme les cryptomonnaies, avant de s’en détourner assez rapidement, concerné par l’impact social et éthique de son argent. « Les cryptos ont permis à des jeunes de se faire de l’argent massivement, mais beaucoup d’autres se sont brûlé les ailes. Vers mes 17 ans, mon oncle m’a conseillé de me retirer des cryptos avant que la bulle de spéculation n’éclate. Il m’a parlé des marchés financiers et des différents risques que comporte la Bourse, mais aussi de l’investissement à long terme ».

Pas d’argent facile

Aujourd’hui âgé de 19 ans, l’étudiant à l’Université Saint-Louis, à Bruxelles, continue de diversifier son portefeuille en dehors du seul compte-épargne, sans manquer d’avouer qu’il s’agit pour lui d’un véritable passe-temps. Il a créé un petit club d’investissement sur son campus, surtout pour partager avec d’autres les connaissances qu’il emmagasine. « Un tas de jeunes ne savent pas que leur argent laissé des décennies sur un compte épargne perd de la valeur à cause de l’inflation. Selon moi, il y a trop peu d’éducation autour de l’argent et des marchés financiers en Belgique. Mais parler d’argent en francophonie, ça reste très tabou ». Un avis que partage Ludivine Tordeur.
La jeune fille s’est aussi lancée dans l’investissement pendant son adolescence, accompagnée par son grand-père, et est aujourd’hui co-présidente du Louvain School of Management Investment Club. Une organisation gérée par des étudiant·es qui souhaite permettre à ses membres de développer une meilleure compréhension du monde de la finance. « Bien sûr, s’informer en matière de finance pour faire les bons choix, c’est très technique et chronophage. Investir en Bourse ne consiste pas à gagner de l'argent facilement sans rien faire. Il faut s’informer sur les entreprises dans lesquelles on souhaite investir, analyser leurs chiffres, les risques liés, s’assurer qu’elles respectent des critères éthiques si c’est important pour nous, suivre l’actualité ».

Un engouement multifactoriel

En mars 2022, l’Autorité des services et marchés financiers (FSMA) publiait une vaste étude sur les nouveaux et nouvelles investisseurs et investisseuses sur la Bourse de Bruxelles. En 2019, la FSMA en dénombrait 5 500 de moins de 30 ans. Deux ans plus tard, on en comptait 12 800. Les jeunes constituent aujourd’hui le groupe le plus important parmi les nouveaux arrivés. Et les statistiques dans d’autres pays comme la France ou les États-Unis confirment cette tendance. Difficile cependant de trouver des données chiffrées sur le nombre d’adolescent·es qui se tournent vers l’investissement. Conformément au Code civil belge, un·e mineur·e qui souhaite ouvrir un compte-titre et passer des ordres en Bourse a besoin d’une autorisation parentale.
Les raisons derrière cet intérêt marqué chez la jeune génération sont multiples : modernisation de la Bourse, simplification d’accès à l’investissement, arrivée de nouveaux produits financiers comme les cryptomonnaies… Selon Morgane Kubicki, coordinatrice chez Financité, une asbl qui développe la recherche, l’éducation et l’action en matière de finance responsable et solidaire, on peut également citer un surplus d’épargne amassé pendant le confinement et le développement de plateformes de trading en ligne qui utilisent des outils de gamification. « Ces codes plaisent beaucoup aux jeunes. Je pense notamment à Robinhood, une plateforme de courtage en ligne américaine sans frais de transactions qui fait fureur, surtout au sein de la génération Z. On peut obtenir des récompenses à partir d’un certain nombre de produits financiers achetés. Lorsqu’on vend une action avec un bénéfice, des confettis apparaissent sur l’écran. Ce phénomène de gamification de la finance est très dangereux car la valeur argent est complètement déconnectée des actes que l’on peut poser sur ces plateformes ».

Vers une éducation financière adaptée

Depuis quelques années, on assiste également à une vague d’influenceurs et influenceuses qui inondent les réseaux sociaux de conseils en matière d’investissement pour atteindre l’indépendance financière sans bouger de chez soi. Très suivi·es par la jeune génération, ils/elles se positionnent en annexe aux conseillers et conseillères en finance. Une activité pourtant règlementée, comme nous l’a précisé Mathieu Saudoyer de la FSMA. « Pour exercer le métier de conseiller financier, il faut disposer d’un agrément. Néanmoins, il n’existe pas de réglementation spécifique qui s’appliquerait aux influenceurs. Ceux-ci sont soumis aux mêmes règles que toute autre personne dans le cas où ils fournissent du conseil en investissement ».
Au courant des règles en vigueur, la plupart des influenceurs et influenceuses finance se protègent juridiquement en plaçant des disclaimers (des avis de non-responsabilité) et précisent en début ou en fin de vidéo, sur YouTube ou TikTok, que leurs conseils ne se substituent pas à ceux des conseillers et conseillères en investissement.
Chez Financité, on rapporte que beaucoup de parents se tournent vers l’asbl, se demandant comment parler finance à leurs enfants. « Si on a la possibilité de conserver une partie en épargne, la Bourse n’est pas forcément une mauvaise chose. L’argent qui est sur un compte épargne ne dort jamais de toute manière. Les banques l’utilisent pour accorder des crédits, et difficile de savoir à qui. En tant que parent, la priorité n’est pas d’encourager ou de diaboliser la finance, mais bien d’informer les jeunes sur ce que c’est la Bourse, souligne Morgane Kubicki. Ce n’est pas parce qu’on a entendu je ne sais quel influenceur parler d’investissements qu’on comprend véritablement le fonctionnement d’une action ou d’un produit financier, encore moins les risques liés. On peut ensuite se pencher sur la question de l’impact. Est-ce que l’argent que j’investis va servir l’économie réelle ? ».
Pas facile de naviguer dans le monde de la finance avec un prisme durable et éthique. Un conseil de base ? Exit le trading de court terme et la spéculation, inévitablement à l’opposé de toute durabilité. Mieux vaut privilégier une stratégie long terme. Sur le site de Financité, on trouve notamment une analyse des produits financiers « socialement responsables » et des listes noires des actifs qui ne respectent pas les droits fondamentaux, sont climaticides, investissent dans le nucléaire, voire les armes de guerre. « On peut se tourner vers des fonds durables d’investissement, précise Morgane Kubicki. Le terme est légiféré maintenant, ce qui évite, un peu, de greenwashing dans la finance. Il y a aussi l’investissement solidaire ».
En Belgique, le label Finance solidaire est une belle alternative pour diversifier son épargne en-dehors de la Bourse. Brasseries, coopératives citoyennes, projets à finalité sociale, en souscrivant à une part dans ces structures à petite ou moyenne échelle, l’impact de l’argent investi est concret. « C’est une belle manière de se lancer dans la finance lorsqu’on cherche à avoir un impact positif sur la société. Qu’on investisse à hauteur de 20€ ou 1 000€, on sait comment l’argent est utilisé par les entreprises, décrit Morgane Kubicki. On peut prendre part à leurs assemblées générales, voter les budgets, parfois, recevoir des dividendes ». Pour assurer aux coopératives un capital stable et un lancement pérenne, les parts sont souvent bloquées sur une durée d’un ou deux ans. Mais comme en Bourse, lorsqu’on souhaite vendre sa part, on peut se retirer ». Voilà de quoi s’inspirer lorsqu’on glissera le prochain billet dans une enveloppe.

EN SAVOIR +

Des outils d'aide en ligne

  • Initié par la FSMA, Wikifin est un outil en ligne qui permet d’expliquer la finance aux plus jeunes en répondant à leurs questions. Il comporte également des ressources pour les professeur·es.
  • Le site de Financité est rempli de publications, de jeux et d’autres outils informatifs. L’asbl organise également des groupes de travail, dont un à destination des parents intéressés par l’éducation financière.