Crèche et école

Décrochage scolaire, vogue la galère

Depuis la crise covid, les chiffres du décrochage scolaire ne cessent de grimper

Les chiffres du décrochage scolaire explosent. Face à ces jeunes qui refusent d’aller en classe, des parents démunis… menacés de sanctions ! Récits de parents doublement ébranlés.

« Au départ, elle disait qu’elle avait mal au ventre ou à la tête. Puis, cela s’est accentué, et elle m’a dit clairement : ‘Je ne peux pas y aller. C’est impossible’, raconte Frédérique, maman de Célestine, 17 ans. En tant que parent, on passe par toutes les phases : la compréhension, la gentillesse, la bienveillance, mais aussi la colère. Je me suis vue un jour la soulever de force ! »
Face à la spirale du décrochage, Frédérique aussi angoisse. « Tu sens la tension monter, tu connais les conséquences, tu es désemparée. Mais les menaces, cela ne sert à rien. Quand je lui disais qu’elle serait privée de téléphone, elle me tendait son téléphone. Aller à l’école était au-dessus de ses forces ». Frédérique se démène pour trouver de l’aide. Une psychologue comportementaliste suit Célestine pendant près d’un an. Sans effet. « L’idée était de lui donner des outils pour gérer son stress, mais cela n’a eu aucun impact ».
Nouvelle quête, nouveau parcours du combattant : trouver un·e autre professionnel·le qualifié·e, avec des horaires adaptés et abordables financièrement. Car jusque-là, chaque séance coûtait 60€, un effort lourd pour cette mère solo. Frédérique trouve enfin la perle rare : une « psy de première ligne », proche de chez elle. « Cela a été un grand soulagement ». Aujourd’hui, Célestine va mieux. Avec l’aide de sa psy et d’un antidépresseur, elle a repris les cours. « On a changé de dynamique : elle est passée d’un cercle vicieux à un cercle vertueux ».

L’absentéisme en forte hausse

En cinq ans, le pourcentage d’élèves du secondaire ordinaire en Fédération Wallonie-Bruxelles ayant au moins neuf demi-jours d’absence injustifiée est passé de 5,7% (2020) à 19,8% (2025). La ministre de l’Enseignement, Valérie Glatigny, contextualise ces données : « Jusqu’en 2013-2014, le signalement se faisait à partir de trente demi-jours d’absences non justifiées, ils ont été progressivement réduits à neuf demi-jours en 2019-2020. Ensuite, durant la crise sanitaire (2020-2021), ma prédécesseuse avait demandé aux directions d’accorder de la souplesse dans l’acceptation des motifs d’absence. D’autre part, la mise en place, en 2018-2019, de l’application métier OBSI (pour signaler les absences d’élèves) et le fait que, depuis 2022-2023, le signalement des élèves dans le secondaire soit lié au calcul des dotations et subventions des établissements scolaires a permis d’améliorer l’application du règlement ».
La ministre ajoute : « Parmi les 90 000 élèves signalés en 2024, 23% n’ont pas dépassé les neuf demi-jours d’absence injustifiée et 48% ont compté entre dix et vingt demi-jours d’absence injustifiée. Pour ces élèves, il semble prématuré de parler de décrochage scolaire ».

Un courrier déshumanisé

Cependant, tous les parents concernés par un dépassement ont reçu le courrier du Service du Droit à l’Instruction leur rappelant l’obligation scolaire de leur enfant. Un courrier jugé déplacé par nombre d’entre eux. Cette lettre rappelle en effet qu’en cas de récidive, le dossier peut être transféré devant les tribunaux. Avec la menace d’une amende de 200€, voire d’une peine de prison.
« Quand tu reçois cette lettre, c’est un peu la sanction de trop, explique Frédérique. C’est froid, formel et sans soutien. Tu es déjà dans un parcours de souffrance et on t’envoie une lettre de menace. J’ai trouvé cela très inadéquat. Une aide concrète, pourquoi pas. M’apprendre qu’il y a un problème avec mon enfant, merci, mais je suis au courant ! »

Sophie - Maman de deux ados
« Beaucoup de choses existent, mais tout est saturé. J’ai beau chercher, personne ne trouve de solution. Les jeunes évoluent plus vite que la société »
Sophie

Maman de deux ados

Marine, 43 ans, maman de Dune, 4 ans, Naoli, 9 ans, et Largo, 16 ans, diagnostiqué avec un trouble d’attention sur le tard, a eu le même ressenti. « Le courrier, c’est le pompon ! Il te colle une étiquette. C’est comme si on t’ajoutait une épée de Damoclès, ça peut rajouter des tensions avec ton enfant ».
De son côté, Sophie, maman de Léa, 18 ans, et Mathis, 14 ans, a reçu ce courrier deux fois. « C’est choquant. Comme si j’empêchais mes enfants d’aller à l’école ! Alors que c’est l’inverse : je me mets en quatre, je les conduis, je vais les rechercher, ils sont suivis psychologiquement… Mais le ton est uniquement répressif. D’accord, c’est l’autorité, c’est leur rôle que les enfants retournent à l’école, mais le fait qu’ils ne soient plus dans le circuit, tu dois déjà toi-même l’encaisser ».
Si la fille de Sophie, après avoir été suivie par l’équipe mobile EPIK et fait un passage au centre de jour Area + Epsylon, semble avoir trouvé sa voie, c’est dorénavant son fils qui décroche. Il n’est pas retourné en cours depuis la rentrée. « Contrairement à sa sœur, il n’a pas de phobie sociale, ni de trouble d’apprentissage, mais il a la ‘flemme’. Il estime que l’école ne sert à rien. Je ne pensais pas que cela m’arriverait une seconde fois ».

« J’ai tout essayé »

Cette fois, Sophie réagit rapidement. Elle réussit à inscrire son fils au Seuil (service d'accrochage scolaire), mais, après y être allé deux fois, il refuse d’y retourner. Face aux écrans, elle lutte : « Je les confisquais, je coupais le courant, je les cachais… Mais je ne suis pas armée pour aller au front ». Le problème maintenant, c’est que Mathis ne veut plus bouger. « Et un gamin de 1m75 et 90 kilos, on ne le prend pas sous le bras ».
Aujourd’hui, en attendant une place dans une institution – il est sur liste d’attente depuis un an -, Mathis est suivi par l’équipe mobile de Bru-Stars. Celle-ci tente, chaque semaine, de le faire sortir. Sans succès pour l’instant.
Pourtant, deux ans plus tôt, Mathis avait menacé sa sœur : « Si maman va en prison à cause de toi, je te tue ». Un cri d’angoisse provoqué par la fameuse lettre. « J’avais lu le courrier à ma fille pour la faire réagir, mais c’est lui que cela a secoué ». Autre source d’inconfort, Sophie se sent jugée par ses proches.
« J’ai perdu des amis. Pourtant, je ne suis pas une maman laxiste, je mobilise les choses. Je suis sur tous les fronts en même temps, j’en ai pleuré. Mais si le jeune ne veut pas se bouger, il n’y a pas grand-chose à faire ». Sans oublier que les places en institution sont rares et que les admissions démarrent souvent à partir de 16 ans. « Beaucoup de choses existent, mais tout est saturé. J’ai beau chercher, personne ne trouve de solution. Les jeunes évoluent plus vite que la société ».

Un vrai labyrinthe

Malgré ces réalités inquiétantes, la ministre Glatigny a reporté de deux ans l’entrée en vigueur des dispositions du décret du 16 mai 2024 relatif à la réduction du décrochage scolaire. Ceci afin de « répondre à la fatigue des équipes pédagogiques », mais également pour « sécuriser des dispositifs et assurer une articulation cohérente entre les différents textes ».
Quand nous lui soulignons le manque de plateformes réunissant l’ensemble de l’offre du secteur pour simplifier la vie des parents, la ministre réplique : « L’école, les CPMS peuvent orienter vers les AMO, les services de santé mentale, les SAS, etc (voir ci-dessous). Les parents qui se sentent seuls et démunis sont invités à se tourner vers l’établissement qui devrait pouvoir les orienter vers la structure qui convient ».
Pourtant, selon les dires des parents, ce n’est pas le cas. « L’école a été bienveillante et rassurante, raconte Frédérique. Mais elle n’est pas très outillée. Elle n’a pas su me relayer beaucoup d’informations ». Marine, elle, regrette l’absence d’un référent : « Une personne pour gérer les demandes des parents, rassurer, centraliser les infos. Quelque chose de plus humain ». Quant à Sophie, elle souligne le sentiment de solitude : « Nous sommes isolés dans notre coin. Comme on remet nos compétences parentales en question, on a un peu honte, alors on le cache. Un groupe de parole pour parents, ce serait pas mal. Parce que lorsqu’on en parle, on réalise qu’on n’est pas seul dans le cas ». Il en existe. Mais peu les trouvent. Et c’est là tout le problème.

* Les noms de certains témoins ont été modifiés à leur demande, par souci d’anonymat.

À SAVOIR

Précision utile. Tant que votre enfant est mineur·e, les allocations familiales ne seront pas suspendues. Un souci en moins dans un quotidien parfois déjà bien compliqué.

EN PRATIQUE

Vers qui se tourner ?

Le premier réflexe à avoir : contacter le centre PMS de l’école de votre enfant. En principe, les assistantes sociales pourront défricher avec vous les pistes à explorer, les acteurs à contacter selon le profil et les difficultés rencontrées par votre enfant. Après avoir contacté le CPMS de l’école de votre enfant, voici les aides vers lesquelles vous tourner :

  • Les équipes mobiles (DGEO). Elles interviennent à la demande des établissements scolaires en FWB dans la gestion et la prévention du décrochage scolaire. Les agents mettent en place un Plan d’accrochage scolaire (PAS) qui s’appuie sur la rencontre avec la famille, l’élève et les acteurs scolaires, afin d’identifier les besoins et les objectifs en vue de permettre à l’élève de retrouver une scolarité régulière et épanouissante via un ensemble de mesures d’aide.
  • Les AMO (Associations d'aide aux jeunes en milieu ouvert). Elles s’adressent aux mineur·es d’âge dans leur milieu de vie. Reconnues par la FWB.
  • Les SAS (Services d’accrochage scolaire) offrent aux jeunes un accompagnement individualisé et des activités collectives, avec pour objectif de raccrocher les jeunes au système scolaire.
  • Les SAJ (Services d’aide à la jeunesse). Ils dépendent du lieu de résidence du jeune.
  • Les MADO (Maison de l'adolescent) dans toutes la FWB. Pour tou·tes les jeunes de 11 à 22 ans ou leur famille. Accueil, écoute, accompagnement, mais aussi lieu de ressources et d’informations. 
  • Le numéro vert Écoute École - 0800 95 580. Destiné aux adultes confronté·es à une situation de violence en milieu scolaire. Du lundi au vendredi de 9h à 16h.
  • Le service Écoute Enfant, via le numéro 103, répond aux enfants et adolescent·es qui éprouvent des difficultés et se posent des questions, sous couvert d’anonymat.
  • Des sites web. accrochons-nous.be permet une bonne visibilité de l’offre existante pour les parents habitant le Brabant Wallon. accrochagescolaire.brussels couvre les aides bruxelloises et, enfin, accrochaje.cfwb.be couvre le reste de la FWB, même si de nombreux liens sont défaillants.
  • Il existe également des écoles d’un autre type, comme Out of the Box à Bruxelles, qui offrent à certain·es jeunes la possibilité de suivre une scolarité en petit groupe ou de passer leur jury central fin d’année.