Crèche et école
Le mot est sur les lèvres de chaque personne interrogée dans le cadre de ce dossier : dénatalité. En 2025, une femme donne en moyenne naissance à 1,43 enfant au cours de sa vie. On ne parle pas de projections lointaines, mais bien d’un phénomène qui se déploie sous nos yeux. L’impact sur les écoles est très concret : à Bruxelles, par exemple, chaque année, des classes ferment faute de fréquentation d’élèves. La baisse démographique est une réalité concrète qui influe déjà sur le paysage scolaire.
Comme nous l’explique Moritz Lennert de CGé (ChanGements pour l’égalité) : « Moins de classes, moins d’écoles. N’oublions pas que le financement de la FWB dépend surtout de la clé élève qui se base sur le nombre d'enfants inscrits dans l'enseignement obligatoire. Concrètement, des jeunes en moins, c’est moins d’argent ». À noter aussi que la Fédération Wallonie-Bruxelles est plus impactée par que la Flandre. Ainsi en 2025, alors que les naissances étaient en baisse de 1,4% en Wallonie et de 1,2% à Bruxelles par rapport à 2024, elles étaient en légère augmentation (0,8%) en Flandre. Ce qui influence défavorablement cette fameuse « clé élève ».
L’économiste, Philippe Defeyt partage le même constat et voit plus loin. « L’étape d’après, c’est qu’il va falloir fusionner des écoles. Et selon moi, à moyen terme, fusionner les réseaux. Ce qui mène à un autre débat, celui d’accorder une plus grande liberté aux établissements. L’école est un secteur sur-régulé. Avec l’élimination progressive des établissements liée à la dénatalité à venir, il faudrait laisser à chaque établissement la possibilité d’organiser les choses au cas par cas. Leur permettre de mener à bien leur projet pédagogique ». Pour appuyer sa réflexion, Philippe Defeyt s’appuie sur un exemple, celui d’Éole à Jambes où l’élève n’est pas qu’au centre, il est aussi acteur de l’organisation de sa vie scolaire, comme de celui des cours. Laissant alors une plus grande place à chacun pour trouver son chemin.
Sur cette liberté accordée aux écoles, Moritz Lennert se montre plus prudent. « L’autonomie laissée aux établissements a plutôt favorisé le fait que certaines écoles se spécialisent pour un public favorisé et font le tri (non officiel évidemment) à l’entrée. Donc, quand on parle de ‘plus grande liberté’, il faut préciser de quelle liberté il s’agit. Il faut identifier les choses où l’école doit pouvoir faire des choix et celles qui sont non négociables ». Le secrétaire général de CGé veut éviter de transformer un sujet très problématique en équation simpliste : « Il faut éviter les sophismes du genre : ‘ Mais évidemment que si les écoles avaient plus de liberté cela fonctionnerait mieux’. Pour nous, ce n’est pas aussi clair. On a un regard critique sur les contenus et la mise en œuvre des plans de pilotage globaux, mais le fait d’avoir un regard de la FWB sur les choix des écoles nous semble assez nécessaire si on vise plus d’égalité, plus d’équité scolaire ».
Moins d’écoles, plus de changement possible ?
Philippe Defeyt rappelle que l’enjeu est également budgétaire. L’enseignement officiel organisé par la Fédération Wallonie-Bruxelles coûte plus cher que l’enseignement officiel subventionné et que le libre, même si ce gouvernement a décidé de réduire le différentiel de financement entre réseaux en augmentant progressivement le financement des écoles communales, provinciales et libres ; tout en diminuant le financement des écoles WBE. « L’idée pourrait consister à ventiler les options par établissement. Hors de question d’avoir la même proposition que l’école d’à côté. C’est peut-être cette diversité qui permettra d’aérer le budget ? Il faut mettre toutes les options sur la table, on va être obligé de passer par là ».
Mettre toutes les options sur la table, pourquoi pas ? Mais CGé place des garde-fous. Sur la fermeture d’options dans certaines écoles, il faut veiller à ne pas renforcer un « marché scolaire où chaque école devrait se spécialiser pour attirer des clients, analyse Moritz Lennert. L’essentiel est d’arriver à faire en sorte que chaque école sache gérer les enfants qui viennent vers elle. Aujourd’hui, c’est l’inverse qui se produit : chaque enfant doit trouver l’école ‘qui lui convient’. On doit réfléchir à une façon de ramener une plus grande mixité sociale à l’école. Viser l’hétérogénéité. La marche qui a commencé timidement avec le Pacte doit se poursuivre. L’idéal serait que chaque parent ne fasse pas son marché quand il y inscrit son enfant. Sortir de la logique de la bonne école et de la mauvaise école ».
Face à la diversité, le responsable de CGé plaide pour un alignement avant le secondaire supérieur. « Dans les années antérieures, selon moi, la solution devrait plutôt passer par moins de diversité et la mise en place d’un vrai tronc commun, plébiscité par CGé, année après année ».
Imaginons donc un monde plus ou moins proche où une plus grande mixité sociale s’impose en valeur cardinale. Un monde où l’on inverse la logique et où l’on se dit que ça fonctionne partout. Un monde où l’on change de paradigme. Peut-être que les bouleversements touchant l’école ces derniers mois, à force de débats et de réalités à regarder bien en face, vont renforcer la solidarité inédite qui se déroule entre élèves, profs et parents. Celle-ci ouvrant autant de voies qui peuvent conduire à (re)construire une école constituée d’établissements à l’autonomie encadrée, plus démocratiques et plus participatifs. Et que l’on cessera d’y inscrire nos enfants en ayant l’impression, soit de les sacrifier, soit de les avoir mis sur une voie royale. Quoi de plus enthousiasmant que d’avoir la conviction de les inscrire dans un environnement qui s’appuiera sur leurs singularités. Et les encouragera.
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