Crèche et école
C’est une des nouveautés de cette rentrée scolaire. On en a peu parlé côté parents, parce que c’est surtout du côté des directions d’écoles et des enseignant·es que cette innovation a un impact. Il s’agit de la numérisation des prises de présence dans le fondamental. Une petite révolution qu’on détaille ici.
Cela fait partie de l’iconographie scolaire classique. Derrière son bureau, le ou la prof se saisit de son bic ou de son porte-plume et énonce les noms et prénoms des élèves. À chaque « présent » prononcé, un trait se dessine dans le registre des présences. Mais les temps changent et la numérisation s’impose partout, y compris dans les us et coutumes de l’école. Depuis fin août, dans le fondamental, la prise de présence numérique a fait une entrée discrète, mais néanmoins très réelle. Désormais, elle devient automatiquement une « data » transmise numériquement à l’Administration.
Au cabinet de Valérie Glatigny, on détaille le modus operandi. « L’enseignant ou la personne désignée par la direction ouvre l’application depuis un navigateur internet, sélectionne son groupe d’élèves et encode les absences. L’outil est accessible depuis un ordinateur, une tablette ou un smartphone, sans installation particulière. Un mode hors connexion est également prévu lorsque le réseau est insuffisant : les présences peuvent être encodées sans connexion, puis synchronisées lorsque celle-ci est rétablie ».
« L’objectif reste le même, ne plus attendre qu’un jeune ait complètement décroché pour agir ».
Lutte contre le décrochage scolaire et la… délinquance
Mais pourquoi une telle mesure ? Quelle est sa finalité ? Au cabinet, on invoque la lutte contre l’absentéisme et le décrochage scolaire en temps réel. « L’objectif reste le même, ne plus attendre qu’un jeune ait complètement décroché pour agir. Dès quatre jours et demi d’absences injustifiées, la famille est alertée ; à partir de six jours et demi, la direction rencontre l’élève et sa famille et un accompagnement individualisé est mis en place ; à partir de dix jours dans le fondamental, le CPMS coordonne un accompagnement renforcé avec les partenaires concernés ».
Au-delà de l’accompagnement scolaire des enfants, le cabinet de Valérie Glatigny y voit un enjeu social, un moyen de lutter contre la délinquance. « Les événements récents à Bruxelles nous rappellent également l’importance de ne pas laisser des jeunes disparaître des radars. L’école n’a pas vocation à régler seule les problématiques de délinquance ou de trafic de drogue, mais détecter plus rapidement une rupture scolaire permet aux différents acteurs d’intervenir plus tôt autour d’un jeune en perte de repères, voire en détresse ».
Pour permettre cette numérisation, la Fédération Wallonie-Bruxelles a lancé une application baptisée « App100 » par la grâce d’un jeu de mots audacieux. Cette application, testée dans des écoles pilotes, est mise gratuitement à la disposition des établissements. Mais ce n’est pas forcément avec cette application que les parents vont être connectés. Les écoles peuvent proposer leur propre solution. « L’obligation porte sur la prise de présence et la transmission à l’Administration des données requises, et non sur l’utilisation d’une application déterminée : le recours à APP100 n’est donc pas obligatoire », détaille-t-on au cabinet.
Réseaux et fournisseurs
Il y a donc plusieurs acteurs qui offrent aux écoles un service de prise de présence numérique, comme CREOS (le Centre de ressources de l’enseignement officiel subventionné) ou Scolares. « Le choix de l’outil relève du Pouvoir Organisateur », insiste-t-on au cabinet. Les écoles WBE emploieront donc APP100, tandis que Creos sera plus de mise dans les réseaux communaux ou provinciaux et Scolares (avec son application Horizon-Présences) dans le réseau libre.
Les acteurs doivent-ils être homologués ? Pas vraiment. Les contraintes techniques imposées servent de « filtres ». « L’application tierce doit être techniquement interfacée avec les systèmes de la FWB afin que les données encodées par l’école soient effectivement transmises à l’Administration », explique-t-on au cabinet. L’enjeu est évidemment d’éviter les doubles encodages. L’interface est fournie aux opérateurs extérieurs par la Fédération Wallonie-Bruxelles.
Et les parents ?
Chez un opérateur comme Scolares, l’application permet aux enseignant·es de prendre les présences et aux parents de justifier les absences avec un certificat qui peut être envoyé de façon numérique.
Les parents, justement, que peuvent-ils tirer comme bénéfice de cet encodage numérique ? Un des prestataires extérieurs nous donne un exemple. « Ici, maintenant, les parents ont vraiment un décompte. Si, par exemple, l’enfant n’a pas transmis un justificatif de main à main, le parent le verra tout de suite dans l’application. Il se rendra compte que rien n’a été validé par l'enseignant ». Il y aurait donc l’avantage d’une meilleure visibilité sur les absences.
« Si l'enfant a trop d'absences injustifiées, les parents le verront rapidement. Jusqu’ici, cela restait assez obscur pour eux. Lorsqu’un certain nombre de jours était dépassé, ils recevaient un courrier de l'administration qui les rappelait à l'ordre sur le fait que la scolarisation est obligatoire ici. »
Autre avantage ? « Les parents séparés peuvent chacun avoir leur accès et fournir un justificatif, même si l'enfant est chez l'autre parent, il n'y a pas besoin d'aller lui apporter le certificat pour qu'il le retransmette à l'école. Cela permet de gérer de manière plus autonome les interactions avec l'école ».
ZOOM
Les points de frictions
La prise de présence numérique a donc été enclenchée, fin août, dans l’enseignement fondamental, soit dans le maternel et le primaire. Pour le secondaire, le déploiement est prévu dans le cadre de la rentrée scolaire 2027-2028. Et là, ce sera une autre paire de manches, les problématiques d’absentéisme et de décrochage scolaire y étant plus aigües.
Sur le principe d’un encodage numérique, le monde enseignant n’y est pas foncièrement opposé. Même si, çà et là, pointent des remarques concernant la protection des données, la sécurité des modes de transmissions, etc.
Les syndicats critiquent notamment le fait que toutes les écoles ne sont pas sur un pied d’égalité d’un point de vue informatique et que, dans la réalité, des profs vont se retrouver à devoir utiliser leurs propres tablettes ou smartphones pour encoder les présences. Et ça, les syndicats n’en veulent pas.
La CSC s’est notamment fendue d’un communiqué très tranché. « Cette immixtion d’une application informatique sur votre matériel privé vous expose à de gros risques. Aucun système informatique n’est infaillible ! De nombreux hôpitaux, administrations, écoles ou entreprises ont été hackés ces dernières années. Quelle serait votre responsabilité si une fuite de données (coordonnées privées des élèves et de leurs parents) vous était imputable suite à un piratage ou à une fausse manipulation ? Comment être certain que cette application ne va pas vous fliquer, vous localiser, pomper vos données personnelles et agir comme un cheval de Troie au sein de votre smartphone ou tablette privée ? ».
« C’est une bonne idée en soi, mais c’est bricolé sur le terrain »
Fractures numériques
Au cabinet de Valérie Glatigny, on estime que l’utilisation du smartphone personnel de l’enseignant·e n’est en rien obligatoire. « APP100 peut être utilisé depuis les équipements disponibles dans l’établissement et il appartient à la direction d’organiser concrètement la prise des présences au sein de son équipe. Le fait que l’application soit accessible sur smartphone offre donc une possibilité supplémentaire, mais ne signifie en aucun cas que les enseignants doivent utiliser leur téléphone privé ».
Mais quid des établissements où l’équipement est manquant, les connexions, défaillantes ? La ministre Valérie Glatigny a répondu à cette question au Parlement, en commission de l’Éducation. « Concernant l’équipement numérique des établissements, les écoles disposent au minimum d’un ordinateur. Des solutions alternatives sont prévues pour les établissements qui rencontreraient des difficultés de connexion internet, notamment grâce à la possibilité de prises de présence hors ligne ou à l’utilisation d’un fichier Excel standardisé transmis ensuite à l’AGE pour intégrer les données dans le système informatique ».
Côté syndical, le son de cloche est un peu différent et moins conciliant. Philippe Dohlen, secrétaire communautaire à la CSC, spécialisé dans les questions liées à l’enseignement fondamental, dénonce une réforme prématurée, lancée dans la précipitation. « C’est une bonne idée en soi, mais c’est bricolé sur le terrain ». Il remonte une série de remarques entendues lors des débriefings qui confirment certaines craintes syndicales. Il évoque notamment des écoles où il n’y a pas de wifi et où les enseignants et enseignantes sont obligé·es de prendre les présences sur leurs propres appareils avec leurs propres abonnements 5G.
Ce qui est fort marqué aussi, c’est la disparité entre les écoles. Il y a celles où une tablette a été achetée pour chaque classe, d’autres où un seul smartphone se balade de classe en classe, parfois c’est le tableau interactif qui est utilisé. Sans surprise, on identifie les lignes de fracture habituelles entre les écoles « qui ont les moyens » et les autres ou encore les écoles rurales et les urbaines.
À LIRE AUSSI