Crèche et école

École : la pénurie des enseignants

École : la pénurie des enseignants

Les enseignant·es se sont singulièrement senti·es dévalorisé·es ces derniers mois. C’est ce qui remonte du terrain, des manifs. L’image du prof qui se la coule douce a circulé sur les réseaux sociaux et nourri une image tronquée du métier, loin de la réalité. Moritz Lennert illustre la problématique : « Le débat porté autour du statut des enseignants est ainsi basé sur une sorte de fantasme. Un exemple ? Le passage de 20 à 22h, sans aucune objectivation de ce que représente une heure de travail face classe pour un enseignant en comparaison avec une heure de travail de bureau. Pour prendre sa décision, le gouvernement s’est basé sur l’enquête TALIS (talis-fwb.uliege.be). Celle-ci (qui portait sur le bonheur au travail) donnait aux enseignants francophones un temps de travail moyen de 34 h par semaine pour justifier les augmentations d’heures.  Au-delà du fait que je conteste ces chiffres, il faut se poser les bonnes questions : sur une moyenne, qu’est-ce que l’on considère comme du travail ou pas ? En Flandre, une enquête rigoureuse menée par des chercheurs, montre que les enseignants effectuent un travail réel de 46 h par semaine, et travailleraient 17 h en moyenne pendant les vacances ».

« Voilà des années que les syndicats réclament ce genre d’études, poursuit Moritz Lennert, pour aller au-delà de la vision très stigmatisante de l’enseignant qui ne travaille pas. Ce qui conduit à une véritable dévalorisation du métier. Tâchons de comprendre comment comparer une heure à une heure. Vivre une heure face classe, au centre de l’attention en permanence, n’est pas la même chose qu’une heure derrière un bureau. Les profs que je connais dépassent les 40 h. N’oublions pas qu’un quotidien de profs, ce sont des cours à préparer, des corrections, des mises à niveau… ce n’est jamais visible, toutefois, on se plaît largement à les dénigrer. D’ailleurs, si c’était aussi peinard, pourquoi les prétendants à ce métier se raréfient ? C’est un métier pas trop mal payé après tout ».

Professeur en classe

Un métier qui ne fait plus rêver

Pourquoi est-ce que ce métier attire si peu ? Bonne question. Sur 10 ans, on parle d’une perte de 40% des inscriptions dans les filières de formation. Résultat : 50 % seulement des profs nouvellement engagés possèdent les titres requis. Les écoles sont réduites à engager toujours plus de candidat·es sans diplôme en lien direct avec la matière enseignée ou la pédagogie. Pour Marion*, prof à l’athénée de formation des enseignants, si les inscriptions pour la formation d’enseignants en maternelle, primaire et secondaire inférieur remontent légèrement, la même formation pour le secondaire supérieur est touchée par le désintérêt des jeunes générations. La prof des profs est alarmiste : « Dans 5 ans, il n’y aura plus de profs de maths, de néerlandais et de bio-chimie-sciences nat’. Tout ce qui se passe autour de l’enseignement depuis ces derniers mois, ne favorise pas la confiance en l’avenir. Beaucoup quittent même la formation en plein cursus ». Elle nous présente Michaella* qui confirme le ressenti de sa prof. « J’ai intégré le master en enseignement par passion. Je voulais transmettre à mes futurs élèves la même flamme que celle qui m’avait été transmise. Certains enseignants m’ont transformée à jamais. Mais plus j’avançais dans les études, moins j’y ai trouvé de sens. L’avenir est terrorisant. Il suffit de lire les articles de ces derniers mois pour voir à quel point le métier est bafoué, dégradé. Condamné à une sorte d’uberisation. C’est une honte ce que fait cette majorité. J’ai un sentiment de chair à canon qui ne me donne plus le goût de poursuivre. Je quitte ce cursus avant de rentrer en section 5 et je ne regrette rien. J’espère que les parents vont continuer à se battre pour sauver la dignité des enseignants ».

Un monde sans profs. Pour quel avenir alors ? Très sérieusement, Moritz Lennert évoque une solution qui fait froid dans le dos : « Sans blaguer, je ne pense pas que l’on soit si loin de ça de décliner les expériences d’enseignement par le biais d’une IA. Alternative que l’on va vendre aux parents comme une option acceptable. Je rassure vos lecteurs et lectrices. On n’y est pas. Mais c’est dans la tête de certain·es. C’est sous-jacent. Et ça colle à cette logique de guerre contre le service public. Avec une cohérence d’un cynisme implacable : ‘Une preuve de plus que ça marche mieux comme ça’ ». Parfois, on espère très fort que nos experts se plantent. Que cette perspective désespérante nous permette de rester sur nos gardes et de lutter contre la pénurie inquiétante d’un métier crucial au service de nos enfants. Ne le perdons pas de vue.

* prénoms modifiés à la demande des protagonistes

Professeur en classe