Développement de l'enfant

Et si on filait le parfait humour ?

Important, l’humour entre les parents et les ados ? Christophe Panichelli en est convaincu. Psychothérapeute familial, il nous explique les bienfaits des interactions humoristiques. Et ce n’est pas une blague ! 

Quelle plus-value apporte l’humour dans les relations entre ados et parents ?

Christophe Panichelli : « Premier élément qui peut sembler évident : l'humour doit d'abord être bienveillant, et il faudra vérifier qu'il a bien été perçu comme tel par la personne à qui on s’adresse. C'est celle-ci qui, au final, juge si la blague est bienveillante ou non. Nous avons tous déjà été blessés par un trait d'humour maladroit, y compris parfois venant de celles et ceux qui nous aiment. Être taquin a ses limites qu'il ne faut pas franchir. Ces limites dépendent de notre fatigue, de notre humeur et pourquoi pas du temps qu'il fait ! Attention, donc, à nos ados qui cachent bien (ou exhibent) une sensibilité en relation avec cette période pleine de questionnements existentiels.
Autre conseil, éviter l'humour... d'évitement ! Quoi de plus facile que de détourner la conversation au moyen d'un trait d'humour. Si on parle de violence, de sexualité ou du danger de la drogue, le haut pouvoir « relativisant » de l'humour peut minimiser des sujets graves. Rire donc, oui, bien sûr, mais sans que l'humour n'empêche d'informer, de transmettre, de mettre en garde, d'éduquer. Moyennant cela, quel bonheur de faire de l'humour avec nos enfants : pour se détendre, pour partager un bon moment, mais aussi pour montrer son affection, sa compréhension, pour se sentir famille, pour relativiser les difficultés en restant attentif à comment les affronter au mieux. »

L’humour repose souvent sur un fond culturel commun. Est-il plus facile d’envisager l’humour avec les ados lorsqu’on est parvenu à partager des valeurs, une histoire commune ?

C. P. : « L'humour est un langage qui fait souvent appel à des références communes. Chaque famille a une culture différente de par sa propre histoire, ses blessures, ses traumatismes, ses tabous, mais aussi ses bonheurs, ses joies, ses complicités qui lui sont spécifiques. Il y aura donc dans chaque famille, comme dans tout groupe humain, des choses avec lesquelles on peut rire. Et d'autres avec lesquelles il est impensable de rire parce que cela vient réveiller de vieilles douleurs. Le fait d'avoir une histoire commune favorise une bonne compréhension de l'humour, pour faire la différence entre la taquinerie, la moquerie, le sarcasme, etc.
Au cœur de sa famille, l'ado va progressivement accumuler ses propres références par la musique qu'il écoute, les séries et les films qu'il regarde, les livres qu'il lit. Il va ainsi se créer sa propre sous-culture, lui permettant de construire son identité. Cette sous-culture va englober celle de ses parents, tout en y intégrant de nouveaux éléments. Dans mon cabinet, je peux facilement entrer en contact avec un ado en lui parlant d'un film récent ou d'une série à succès (à propos, avez-vous remarqué le clin d'œil aux parents dans la nouvelle version du Roi Lion, au moment fatidique de choisir ce qui rimera avec le mot tempête ?). Par contre, je ressens de près le gouffre de la différence d'âge si je me risque à citer les paroles d'une chanson de Jean-Jacques Goldman, quand ils me répondent : ’Ah, ouaiiiis, je connaiiiis...’, l'air d'être fiers d'en avoir vaguement entendu parler (alors qu'ils confondent avec un autre chanteur !). »

Un père qui lâche une vanne à ses ados se verra souvent retourner un « Papa, t’es relou » ou « Papa, t’es pas drôle ». C’est grave, docteur ?

C. P. : « L'adolescent se trouve dans un processus d'individuation et de différenciation par rapport à ses parents et cela va aussi se ressentir dans ses réactions à l'humour des adultes autour de lui. Et inversement. Les blagues des ados ne font pas toujours rire leurs parents. En partie parce que nous rions souvent de ce qui nous pose question, de ce qui nous met mal à l'aise : cela ne va pas concerner les mêmes sujets à 15 ou à 45 ans ! Et si certains sujets sont universels, comme celui de la sexualité, ce ne sont pas les mêmes inquiétudes qui vont habiter les ados et les parents. Les rebuffades des ados envers la lourdeur des vannes des parents ne sont donc pas graves en soi, mais elles marquent la différence de génération.
Bien sûr, cette différence ne concerne pas que l'humour. Elle va se retrouver dans tous les domaines : intérêt pour l'école, pour les hobbys (vais-je faire du foot comme papa ou préférer le club d'échecs à l'école ?), etc. L’ado choisira de suivre la voie de ses parents ou optera pour une autre voie qui lui permettra d'affirmer son identité. Et ses préférences dans l'humour peuvent être un révélateur de ces étapes vers l'âge adulte. En même temps, l'ado a besoin d'appartenance à son milieu familial d'origine, et l'humour en sera souvent le témoin par les complicités créées au fil du temps, à travers les fameuses ‘private jokes’, ces traits d'humour que l'on ne comprend qu'entre ceux qui ont vécu la même expérience. Quand mon fils de 9 ans me regarde avec un sourire amusé en remettant l'emballage vide d'un chocolat dans le paquet, réjoui à l'idée de celui qui se fera attraper en le déballant, je lui dis qu'il est bien le petit-fils de mon père ! Il sera précieux de conserver cette complicité au fil du temps - dans l'humour, comme dans d'autres domaines - au sein de ce processus parfois douloureux où l'adolescent va prendre sa place, en se mettant à faire progressivement ses propres choix, parfois par essais et erreurs. »

Ce matin, je voyais encore une maman déminer une situation « à risque » avec son bambin, dans le bus. Elle a eu recours à l’humour pour se sortir de ce mauvais pas. Elle a fait rire son enfant. Pourquoi ce réflexe a-t-il tendance à devenir moins naturel lorsque l’enfant est devenu un ado ?

C. P. : « Plongés dans ce cheminement particulier où l'ado devient adulte, les parents nourrissent une certaine angoisse : ‘Vais-je encore pouvoir le/la comprendre ? Aurais-je encore ma place là-dedans ?’. Et cette angoisse fait écho à celle de l'ado, même s'il/elle la dissimule parfois très bien sous une certaine assurance. Lui/elle se dira : ‘Est-ce qu'ils peuvent encore me capter et donc m'aider ? Et moi, qu'est-ce que je veux vraiment ? De quoi ai-je vraiment besoin ?’.
Comme pour l'expression de la tendresse (on ne fait pas un câlin de la même manière à son enfant de 4 ans et à sa grande adolescente de 16), ces angoisses peuvent induire un certain malaise dans le maniement de l'humour. Mais dans le même temps, la complicité ressentie par l'humour partagé peut aussi jouer un rôle précieux pour rassurer chacun sur son appartenance, pour exprimer l'affection des parents et leur confiance en les capacités de l'adolescent, pour faire ressentir aux parents le fait que l'ado les maintient comme point de repère, etc. L'humour peut alors dénouer des tensions et rappeler la permanence du lien. »

Est-ce que l’humour permet d’être l’amorce d’une discussion plus sérieuse ?

C. P. : « J'espère bien ! Comme le dit le psychologue Thierry Melchior en répondant à la question : ’Mais on ne peut quand même pas rire de tout ! – Oh que si ! Mais, peut-être, à condition de ne pas seulement en rire’. Il y a un moment pour apprécier l'humour d'une blague, mais le moment qui suit est au moins aussi important, pour parler sérieusement du sujet et transmettre des informations, attirer l'attention sur les valeurs en jeu. Les histoires drôles sur la sexualité, par exemple, sont autant d'occasions d'aborder des sujets sensibles, mais essentiels comme la nécessité du consentement, le respect de l'autre, de soi, la contraception, les infections sexuellement transmissibles… La transmission d'informations peut alors se faire de manière sérieuse, mais dans une ambiance dédramatisée par l'humour partagé.
Certain·e·s pédopsychiatres en font d'ailleurs un outil en psychothérapie, en demandant à l'enfant de raconter sa blague préférée, et en faisant ensuite le lien entre le personnage principal de la blague et la situation de l'enfant, souvent semblables. Cela permet une connexion relationnelle bien plus rapide et efficace que par la discussion (uniquement) sérieuse. L'alliance thérapeutique peut aussi être renforcée avec les parents en leur expliquant l'histoire drôle et la relation avec la situation rencontrée, mettant ainsi en lumière la compréhension du problème par leur enfant. »

L'humour est donc l'un des outils à notre disposition pour interagir avec nos enfants. À nous de l'utiliser judicieusement pour entrer en contact avec eux de manière souple et respectueuse, en restant attentifs à leurs besoins, sans éviter d'aborder les sujets importants.



Thierry Dupièreux

Pour aller + loin

► 100 mots pour ne pas aller de mal en psy, de Thierry Melchior (Les empêcheurs de tourner en rond).
Le creuset familial, d’Augustus Napier et Carl Whitaker (Robert Laffont).
► Un tango au pays du rire. L’utilisation de l’humour avec l’adolescent en thérapie familiale, par Christophe Panichelli. Article paru dans Percentile, la revue des pédiatres n°22.

Christophe Panichelli est psychiatre et psychothérapeute familial. Il travaille en cabinet privé dans la région de Liège. Il est l'auteur de différents articles sur la place de l'humour en psychothérapie, dont plusieurs sont disponibles sur LinkedIn.

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