Vie pratique
Dans sa thèse de doctorat, Margaux Roberti-Lintermans s’est penchée sur les transformations des rôles parentaux dans la seconde moitié du XXe siècle. Une évolution vécue par les grands-parents d’aujourd’hui.
Comprendre comment les rôles parentaux se sont transformés en Belgique francophone entre 1945 et 2005 pour mieux appréhender le phénomène actuel du burn-out parental. C’est le défi passionnant qu’a relevé la jeune historienne Margaux Roberti-Lintermans à travers sa thèse de doctorat (UCLouvain). Pour remonter le fil du temps, elle a analysé les « discours » autour de la parentalité. Et s’est notamment plongée dans les archives du magazine de presse féminine belge Femmes d’aujourd’hui, ainsi que dans celles de l’ONE, adressées tantôt aux professionnel·les, tantôt aux parents.
« Bons » et « mauvais » parents
« Au début de ma période d’étude, explique-t-elle, on voit vraiment qu’il y a les ‘bons’ et les ‘mauvais’ parents, et que toute la logique d’intervention est tournée vers ces derniers. À l’époque, par exemple, les consultations de l’ONE étaient principalement dirigées vers les familles de milieux populaires. Et il y avait une dimension morale, de rééducation de populations à qui il fallait montrer la ‘bonne’ manière de faire. Et puis, progressivement, on considère que n’importe quel parent peut avoir besoin d’aide. »
Petit à petit, des politiques de soutien à la parentalité se sont donc développées et élargies pour englober l’ensemble des parents : « Cette classification entre ‘mauvais’ et ‘bons’ parents est moins présente aujourd’hui. On part plutôt du principe que tous les parents traversent des moments de difficulté et que l’aide doit être disponible pour toutes et tous. Actuellement, on considère qu’être un ‘bon’ parent, c’est reconnaitre qu’on a besoin d’aide et être prêt à en recevoir pour se transformer, devenir ‘meilleur’ ».
Vers une « sur-responsabilisation »
Parallèlement à cela, Margaux Roberti-Lintermans a observé l’émergence d’une « logique d’accompagnement individualisé des parents, pour les aider à trouver eux-mêmes les solutions ». Une logique qui se veut émancipatrice, en donnant aux parents « les clés de leur propre réussite », tout en alimentant une forme de contrôle et de « sur-responsabilisation ».
Le développement de la psychologie est révélateur à cet égard. Les théories qui émergent au lendemain de la Seconde Guerre mondiale au sujet des relations mère-enfant, notamment, ont un impact profond, constate-t-elle. Désormais, « on part du principe que toute une série de problèmes rencontrés par l’enfant est de facto de la responsabilité de la mère ». Et d’ajouter que « de plus en plus, les parents sont encouragés à questionner leur propre histoire familiale ou à se dire : ‘Si je rencontre ce problème éducatif, c’est probablement parce qu’il faut que je règle mes propres problèmes, que je parvienne à gérer mes émotions, à mieux communiquer…’ ».
Tout le monde au violon !
Au fil de ces évolutions, on assiste à une forme de « professionnalisation » du rôle de parent, analyse l’historienne. « On attend des parents qu’ils s’approprient toutes les théories qui émergent, qu’ils s’emparent du vocabulaire qui gravite autour des professionnels de l’enfance, et qu’ils deviennent eux-mêmes des experts. On va leur donner énormément de conseils pour pouvoir développer des compétences multiples ». Ce qui implique une forme d’évaluation de ce qu’est un « bon » et « mauvais » parent…
Ce « métier » vise de plus en plus à favoriser l’épanouissement de l’enfant, à révéler son potentiel, tout en assurant sa réussite scolaire. On voit se multiplier les activités extrascolaires, explique Margaux Roberti-Lintermans, frappée par le nombre d’articles consacrés au cours de violon dans les années 1970-80. Arguments à l’appui, on conseille aux mères de mettre leurs enfants à la musique ou au sport dès le plus jeune âge et de les suivre dans leurs apprentissages. « C’est frappant de voir la disponibilité qu’on leur demande », poursuit-elle. En précisant que, même si la place des pères évolue, les conseils restent majoritairement adressés aux mères.
Sortir de l’approche individuelle
« Le siècle des droits de l’enfant est aussi celui de la focalisation sur les parents », conclut l’historienne à la fin de sa thèse. Un vaste travail dont l’objectif, dès le départ, était d’éclairer le présent. À travers cette prise de recul historique, elle invite aujourd’hui à sortir d’une approche trop individuelle du burn-out parental.
« On a tendance à s’intéresser aux individus plutôt que de questionner la société de manière plus globale, estime-t-elle. Des parents peuvent aussi être épuisés parce que l’exercice de leur parentalité est compliqué dans la société actuelle ». Ne voir derrière la souffrance des parents qu’une maladie, c’est donc risquer de dépolitiser un problème qui n’appelle pas seulement des solutions individuelles, mais également structurelles (politiques d’accueil de la petite enfance, congés familiaux…).
LA QUESTION
Les parents d’hier sont les grands-parents et arrière-grands-parents d’aujourd’hui. Vos recherches ont-elles donné lieu à des discussions avec votre famille ?
« C’est un sujet de recherche comme un autre, donc il y a une forme de distance qui s’impose. Mais, évidemment, ça percole aussi dans la vie privée. Comme beaucoup de femmes de sa génération, ma grand-mère lisait Femmes d’aujourd’hui. Je me suis donc retrouvée à lire les articles qu’elle-même avait lus quand elle était jeune mère. Ça a mené à des discussions sur comment elle a vécu sa maternité, ses grossesses, l’allaitement… Avec mon grand-père, j’ai aussi eu des discussions assez surprenantes, sur des questions d’éducation à la sexualité, de contraception, de projet d’enfant et de taille des familles. C’était intéressant d’entendre leur point de vue sur tout cela. »
À LIRE
- Être de ‘bons’ parents. Les transformations des rôles parentaux et de la régulation de leur exercice en Belgique francophone (UCLouvain, 2024, sous la direction d’Aurore François). Elle faisait partie d’un projet de recherche interdisciplinaire autour du burn-out parental.
- « On fait croire qu’être un bon parent, ce n’est plus une question d’amour, mais de compétences », un article du Ligueur
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